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Francesco Della Casa

Eugène Meiltz

Rolex Learning Center

Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010, 221 p., 24 cm
Coll. Architecture
ISBN 978-2-88074-861-6 : 39,50 €

par François Rouyer-Gayette

Il est de tradition quand on imagine l’avenir des bibliothèques de se tourner vers des terres lointaines, de songer avec mélancolie à l’Europe du Nord, de rêver des pays anglo-saxons, de s’inscrire dans une tradition de l’ailleurs (les pays asiatiques, nouvel eldorado des bibliothèques !) comme pour mieux se persuader que la distance à parcourir serait la preuve irréfutable de notre indéfectible attachement à cet obscur objet du passé que serait la bibliothèque encyclopédique.

Avec l’ouverture du Rolex Learning Center le 22 février 2010 à Écublens, il va peut-être falloir s’habituer à être plus curieux de nos voisins suisses, à accepter l’idée que, discrètement, une communauté scientifique imagine ce que sera, peut-être, la bibliothèque du futur, en en confiant le design à des architectes venus de l’empire du Soleil-Levant.

Ainsi le rêve devient projet, sa réalisation un exploit technique, et son ouverture un terrain d’envol vers une autre approche des chemins de la connaissance.

Rêver la connaissance

Situé au centre du campus de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), le Rolex Learning Center  1 est à la fois un espace dédié à la connaissance, une bibliothèque et un lieu d’échanges culturels. C’est en quelque sorte le cœur d’une « place publique », le poumon d’un site, une ville dans la ville, le carrefour de liens, de réseaux, d’activités d’enseignement, de recherche, de loisir, de restauration, de convivialité, de pratiques collectives ou individuelles. C’est aussi un lieu où se rêve la connaissance, non pas d’une manière abstraite, mais bien au contraire dans le souci d’une approche « charnelle » inscrite dans le temps et tournée vers l’horizon… du lac Léman. Ce rêve, voulu en cinémascope, a pris naissance dans le canton de Vaud et à en quelque sorte épousé son absence de relief, afin de dialoguer avec les « vagues-collines » environnantes, comme une réminiscence de la topographie mais aussi de l’époque glaciaire. Il est ainsi l’affirmation tranquille que l’architecture inscrite dans un site nous en révèle le sens, le mystère, le paysage. La bibliothèque est au cœur du Rolex Learning Center (20 000 m2), fruit de la fusion de la bibliothèque centrale et de neuf structures documentaires qui existaient auparavant sur le campus. Son offre est à la fois physique (500 000 livres en accès direct) et numérique (20 000 ouvrages et 15 000 revues), et elle affirme une volonté de décloisonner les savoirs, les pratiques et les usages pour proposer un nouveau modèle d’accès à la connaissance : la bibliothèque « infinie ».

Réaliser l’infini

Pour incarner l’objectif et la philosophie du projet de l’EPFL, un concours international d’architecture a été organisé en 2004, et pas moins de douze propositions ont été analysées pour retenir à l’unanimité le projet présenté par Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa du cabinet SANAA  2 à qui l’on doit, entre autres, l’élégant « Christian Dior Building » de Tokyo, le délicat pavillon de verre du « Toledo Museum of Art  3 » aux États-Unis, et prochainement la reconversion du site de la Samaritaine à Paris. Rarement on aura perçu une telle symbiose entre un projet scientifique, un site et un bâtiment. Le Rolex Learning Center voulu par l’EPFL trouve dans sa traduction architecturale son incarnation parfaite. Les frontières traditionnelles entre les disciplines sont dépassées, l’espace est quant à lui ouvert pour n’en faire qu’un, sans limite physique, tout en répondant à des usages différents définis par une géographie organique rythmée par des cours intérieures de dimensions et de formes variables. De forme rectangulaire, elle n’en n’est pas moins ondulante, comme délicatement posée au sol sur une structure porteuse d’une belle légèreté. Tout y semble fluide : point d’escalier, mais des pentes douces (des ascenseurs horizontaux) et des terrasses. Le dehors dialogue avec le dedans, libérant ainsi le champ des possibles comme autant de combinaisons à créer, à inventer, pour donner vie au rêve, incarner le progrès des sciences et des technologies, offrir, comme le souhaitait le cabinet SANAA, depuis lors lauréat du prestigieux prix Pritzker  4, un « espace public intime ».

S’approprier le dehors dedans

Pour s’approprier cette caresse du temps, l’ouvrage publié par les Presses polytechniques et universitaires romandes est un écrin minimaliste d’une belle facture et d’une haute exigence formelle. Composé comme un portfolio, il alterne dans des tonalités grisées des carnets photographiques et des cahiers d’articles dans une ondulation en résonance avec le bâtiment conçu par les architectes. Il est riche de détails sans être ostentatoire, et il alterne les points de vue. Celui du maître d’ouvrage, celui du maître d’œuvre, de l’équipe d’engeneering (dans un beau développé sur l’exploit technique qu’ont constitué l’élaboration et la fabrication de la grande coque), des constructeurs (avec de superbes clichés du chantier), des utilisateurs mais aussi des lecteurs que nous sommes. Enfin, il s’inscrit surtout dans une temporalité humaine, une saisonnalité rassurante, loin de tout discours arrogant, traduisant ce souhait de concevoir la science comme ouverte sur la société. Cette « saga » ainsi racontée prend les allures d’une épopée marquant, à n’en point douter, une nouvelle génération de centres de ressources.