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Adrienne Cazenobe

Les collections en devenir

Typologie des documents, politique et traitement documentaires

Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 2010, 304 p., 24 cm
Coll. Bibliothèques
ISBN 978-2-7654-0981-6 : 39 €

par Yves Desrichard

Dans un récent numéro du Bulletin des bibliothèques de France (2010, n°3), nous interrogions le « concept de collection ». En effet, est-il besoin de rappeler que, à l’heure de la dématérialisation (même si le terme est bien impropre) des supports, à l’heure où la bibliothèque physique, numérique, n’est plus le seul lieu à proposer documents et informations à ses publics, la notion de « collection », sur laquelle s’est fondée nos métiers (bien avant les publics) est plus que malmenée, disséquée, parfois niée, moquée, brocardée.

Un manuel parfaitement composé et richement documenté

La publication de Les collections en devenir pouvait laisser espérer, sur ces sujets, un point de vue solide et documenté, à l’image de nombre de titres déjà publiés par Martine Poulain dans sa collection « Bibliothèques » du Cercle de la librairie. L’ouvrage d’Adrienne Cazenobe, actuellement responsable de formation au centre régional de formation aux carrières des bibliothèques Médiadix, à Saint-Cloud, laisse, sur ces points, quelque peu sur sa faim de connaissances et sur sa soif de perspectives nouvelles.

Mais c’est, à notre sens, que son intérêt se situe ailleurs, et que, s’il prendra aisément sa place parmi les ouvrages de référence pour nos métiers, pour les professionnels et pour les candidats au recrutement dans nos établissements, c’est plutôt en tant que manuel que comme outil de réflexion, ce en quoi il se situe tout à la fois en deçà et au-delà des ambitions initialement affichées.

L’ouvrage se structure autour de trois parties : une sur la typologie des documents, la seconde sur la constitution et le développement des collections, la troisième sur leur « référencement » et leur « ordonnancement », bref ce qu’on n’ose plus qualifier de catalogage et d’indexation.

C’est dans la première partie que se situe la surprise à vrai dire la plus désagréable de l’ouvrage : il ne sera en effet question que du livre, « objet premier » des bibliothèques, que ce soit sous sa forme matérielle ou ses déclinaisons électroniques. On pourra regretter que cette précision n’ait pas été figurée, d’une manière ou d’une autre, dans le titre ou le sous-titre de l’ouvrage, ni même à vrai dire dans la quatrième de couverture, où on parle d’« écrits » sans plus de précision. Sans obérer l’intérêt de ce qui suit, il est évident que cette restriction handicape gravement une réflexion vraiment probante sur les sujets abordés car, si rares sont les bibliothèques qui puissent se passer d’« écrits », rares aussi sont celles qui, désormais, peuvent s’en contenter.

Passée cette désillusion, il faut reconnaître qu’Adrienne Cazenobe fait, à propos du « livre » écrit, une remarquable synthèse, des manuscrits aux imprimés, qui sera familière (on l’espère tout au moins) aux professionnels, mais fort utile toutefois. Des illustrations auraient été bienvenues, on sait pour autant que de tels ajouts grèvent gravement les coûts de fabrication et de vente. On sera plus circonspect sur l’approche typologique des « écrits dématérialisés », d’abord parce qu’on ressent ici plus que dans la première partie du chapitre le manque des autres types de documents et d’informations, d’autre part, et on ne saurait en faire le reproche à l’auteur, parce que tout ce qui relève du « livre numérique » (terme ici privilégié) est dans une évolution si rapide que sa mise en perspective typologique est des plus aléatoires. Il n’empêche que, par exemple, la présentation d’un format comme « E-Pub » aurait été bienvenue.

Sur la constitution des collections papier

La deuxième partie, sur la constitution des collections, propose là encore une série de développements très complets sur les politiques d’acquisition, dans toutes les acceptions du terme, qui sera fort utile comme inventaire exhaustif des pratiques en la matière. Les développements très spécifiques sur le dépôt légal (25 pages) auraient pu être utilement résumés, le site web de la Bibliothèque nationale de France étant à cet égard comme à bien d’autres remarquablement complet  *. Ce qui gêne surtout dans ce chapitre, c’est qu’il paraît désormais difficile d’envisager la politique d’acquisition d’une bibliothèque sans la replacer dans un contexte plus large, celui de la concurrence d’autres prestataires, ou de la complémentarité entre différents établissements. Aujourd’hui, encore moins qu’hier, la bibliothèque ne peut s’envisager comme « seule au monde », d’être entourée d’« ennemis », mais aussi d’amis… Cette donnée, parfois esquissée, n’est pourtant pas développée de manière aguerrie.

Le mot et la chose

Enfin, la troisième partie, si elle n’ose pas le mot, s’intéresse avant tout à la chose : c’est bien de catalogues et de catalogage qu’il s’agit, et, là encore, Adrienne Cazenobe propose une synthèse parfaite et documentée de ces fondements professionnels si rassurants, dont le principal évangile (on ne doit pas être le premier, mais tant pis) est celui de Marc. Dommage, là encore, que ces techniques documentaires ne soient pas replacées de manière plus décisive dans un contexte de concurrence et de complémentarité : l’interface Google aurait méritée plus de développements, et le « traitement en collection des documents dématérialisés » peut difficilement faire abstraction (ce qui semble pourtant être le cas) de ce qu’une partie des « collections » désormais proposées par la bibliothèque ne sont pas sa propriété, et qu’elle n’en définit que de manière limitée les modalités descriptives et de recherche. L’ouvrage se conclut d’ailleurs sur la mise en œuvre des RDA (Ressource Description and Access), avatar des normes de catalogage américaines, présentées comme une « révolution ». Mais une révolution pour quoi faire ?

À la lecture de ce compte rendu, on se rend compte qu’on a parfois été peu tendre. Adrienne Cazenobe, à partir d’une documentation considérable, a réalisé une série de synthèses remarquables sur des sujets encore fondamentaux pour nos métiers, mais dont on peut craindre qu’ils vont plus concerner des candidats aux concours que des professionnels endurcis, pour la plupart confrontés à des réalités autres, et ici peu abordées. Dès lors, notre relative déception vient sans doute d’un malentendu de bonne foi entre un auteur proposant un manuel parfaitement composé et richement documenté, et un professionnel malveillant attiré plus par le mot « devenir » que par la notion de « collections » et qui, sans doute, attendait tout autre chose.

  1.  (retour)↑  http://www.bnf.fr ; le parti pris initial de l’ouvrage fait que les deux autres principaux titulaires du dépôt légal, l’Institut national de l’audiovisuel et le Centre du cinéma et de l’image animée ne figurent pas.