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Éloge de la lenteur

Monique Calinon

« Oui, il faut un autre temps pour le livre : un temps pour l’écrivain face à son œuvre, pour l’artisan face aux papiers, aux encres, un temps aussi pour le bibliothécaire en ses choix, le libraire en son commerce, comme pour le lecteur en son plaisir. »

Nombre de librairies en France et chez nos voisins francophones, nombre de bibliothèques affichent, dès leur entrée, ce très beau texte, « profession de foi professionnelle et culturelle » de Jean-François Manier, le fondateur de Cheyne, éditeur de poésie installé au Chambon-sur-Lignon, en Haute-Loire.

Notre époque semble perdre la tête et souvent s’opposer à cette lenteur et à cette réflexivité, si nécessaires au fait culturel et à notre vie même…

À l’occasion des 30 ans de Cheyne éditeur, et en prélude à l’exposition à l’Orangerie du Sénat qui s’est tenue en juillet, « Cheyne, trente ans d’édition de poésie », de nombreuses manifestations ont eu lieu à Paris. L’une d’elles s’est déroulée à la Bibliothèque nationale de France, le 28 juin 2010 : « Indépendance, vous avez dit indépendance ? », journée d’étude professionnelle organisée par l’ABF (Association des bibliothécaires de France) et proposant justement une réflexion, un tour d’horizon, à propos de la poésie, de l’édition de création et, plus largement, de l’indépendance éditoriale et des métiers qui auraient à cœur de les défendre, ne serait-ce que celui des bibliothécaires en leur royaume.

De nombreux professionnels des bibliothèques, mais aussi des auteurs, des poètes, un éditeur indépendant installé aux États-Unis, des auditeurs passionnés, ont fait de cette journée d’étude un moment grave et beau.

Poésie et bibliothèques

Denis Bruckmann, directeur des collections de la BnF, a ouvert cette journée par un rappel des infinies richesses de la BnF dans le domaine de la poésie, effets du dépôt légal essentiellement, des actions de valorisation, des partenariats, comme celui souvent développé avec le Printemps des poètes, des acquisitions de livres rares, de livres d’artistes… La BnF aussi sait ce que veulent dire obstination, résistance, lenteur, pour exhausser des trésors, les donner en partage.

Françoise Muller, directrice de la bibliothèque multimédia communautaire, Moulins Communauté, présidente de l’ABF Auvergne, par un texte vibrant, a rappelé l’impérative nécessité de l’interprofession autour du livre, et souligné que proposer la poésie au plus grand nombre, c’est offrir la liberté du sens au plus grand nombre…

Des expériences ont été minutieusement décrites, telle celle de Martine Pringuet, conservateur en charge du réseau de médiathèques de la communauté de communes Provence Lubéron Durance, membre de la commission poésie au CNL (Centre national du livre) et compagne de longue route de Cheyne, tant par les multiples ateliers organisés pour le public ou les professionnels que par la constitution de fonds de livres de poésie et d’art comme de livres d’artistes, acquisitions parfois plus difficiles à légitimer auprès des responsables locaux et, de ce fait, combat à mener. Elle nous a rappelé l’injonction salutaire de Pierre Seghers : « Si la poésie ne vous aide pas à vivre, faites autre chose », qui pourrait être la devise de Jean-François Manier.

Agnès Ginhoux, directrice de la bibliothèque départementale de Haute-Loire, et Renaud Aïoutz, directeur des médiathèques municipales de Tence, Saint-Jeures et Le Mazet-Saint-Voy, ont aussi décrit leur travail de terrain, qu’ils définissent comme « l’obstination de la poésie », à commencer auprès des bibliothécaires eux-mêmes. Et l’exemple de réussite triomphale des « bonbons-poèmes » en dépôt chez les commerçants villageois nous a ravis !

Indépendance

André Schiffrin, éditeur, fondateur de The New Press, auteur de L’argent et les mots (La Fabrique, Paris, 2010) est venu parler, avec sa détermination habituelle, de territoires et d’expériences de résistance indispensables – et possibles – qui se répandent partout, pour lutter contre un ultralibéralisme ravageur, notamment pour les biens culturels, nécessitant là encore du temps, et s’opposant consubstantiellement à l’immédiate rentabilité, à la vitesse de rotation assassine…

Même insistance sur les valeurs de partage, de lien, de temps, d’espace, de la part de Jean Mallet, conservateur honoraire et pionnier de la lecture publique au sens le plus noble du terme, et de Dominique Arot, inspecteur général des bibliothèques : ils nous incitent tous deux, en concluant le matin et l’après-midi, à être des « veilleurs amoureux », selon la belle formule de Dominique Arot.

Jean-François Manier, avant de passer la parole aux poètes pour parachever cette journée, a déployé tous les aspects de son travail d’éditeur indépendant, de l’imprimerie à la distribution. Ses choix d’auteurs, de collections, de manières de travail, sa collaboration de toujours avec sa compagne Martine Mellinette, cofondatrice de Cheyne et merveilleuse illustratrice, notamment de la collection « Poèmes pour grandir », nous sont présentés avec une belle alliance de ferveur, de mesure et d’humour, marque de Jean-François Manier.

Linda Maria Baros, David Dumortier et Jean-Pierre Siméon sont venus nous lire des extraits de leurs œuvres, afin que la parole du poète nous accompagne longtemps après la fin de cette journée empreinte de réflexion et d’amour des textes et, par conséquent, des autres…

Laissons le dernier mot – lyrique et vrai, moteur et fruit de toute une vie – à Jean-François Manier : « Le temps, sans doute, que mûrissent les rencontres, que s’accomplissent les imprévisibles métamorphoses, le temps du lent émerveillement, celui de l’urgence d’aimer. »

Et pour prolonger notre plaisir et continuer à défendre la création, rendez-vous a été pris au merveilleux festival de Cheyne, « Lectures sous l’arbre », pour sa 20e édition, du 16 au 21 août 2011…