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De Mériadeck 1 à Mériadeck 2

Requalification profonde et mutations subtiles

Marie-Claude Julié

Si elle s’intéresse aux constructions nouvelles et aux rénovations de bibliothèques anciennes, la documentation professionnelle ignore souvent les chantiers de requalification, opérations moins prestigieuses qui visent à corriger des défauts structurels ou à simplement améliorer un équipement imparfait.

Ces chantiers ne manquent pourtant pas d’intérêt, comme en témoigne l’exemple singulier de la bibliothèque Mériadeck, tête du réseau municipal de lecture publique à Bordeaux, qui est aujourd’hui engagée dans des travaux d’envergure ; pourquoi, vingt ans après son ouverture, faut-il requalifier Mériadeck ? Les transformations effectuées et programmées suffisent-elles à adapter la bibliothèque centrale aux rapides évolutions qui s’observent aujourd’hui en matière d’offre documentaire comme d’usages et de besoins socioculturels ?

Projet ambitieux mais inabouti, Mériadeck a rapidement montré des limites qui ont conduit à requalifier son bâtiment gigantesque, une modernisation architecturale accompagnée et amplifiée par toute une dynamique de changements internes.

Les enjeux et les contraintes d’un projet ambitieux : construire une vaste médiathèque

Tenant compte des rapports convergents de bibliothécaires successifs, le maire Jacques Chaban-Delmas prend la décision à l’été 1980 d’installer la bibliothèque centrale du réseau bordelais dans le nouveau quartier Mériadeck. Siège de la bibliothèque depuis 1891, le couvent des Dominicains de la rue Mably était bien trop exigu pour tout à la fois conserver les collections, offrir au personnel des conditions de travail satisfaisantes et accueillir correctement le public ; encore moins ce bâtiment construit au début du XVIIIe siècle pouvait-il permettre le développement de la lecture publique (par opposition aux missions d’étude et de recherche) à travers une offre de lecture diversifiée et évolutive.

À l’époque, le projet de construction est considérable du fait de la superficie envisagée, environ 25 000 m² ; seule la bibliothèque municipale de la Part-Dieu, ouverte huit ans plus tôt à Lyon, est plus grande. Il s’agit de créer un équipement qui puisse répondre aux besoins pendant plusieurs dizaines d’années en remplissant une double fonction : d’une part, conserver et communiquer l’un des patrimoines les plus considérables du pays, d’autre part, offrir aux Bordelais – et, au-delà, aux habitants de l’agglomération, voire de la région – une documentation contemporaine sur des supports divers. L’objectif de Pierre Botineau  1 et de son équipe est donc bien de fonder une « véritable médiathèque [qui], outre celles des documents traditionnels comme le livre, […] s’efforcera d’organiser la conservation et l’utilisation des documents apparus au cours de la période récente, de la diapositive au vidéodisque 2 ».

Parmi les fonctionnalités innovantes, le projet intègre une salle de conférence et une salle d’exposition, un service de documentation locale et régionale ainsi qu’un service d’actualité et d’information, « sorte de libre-service […] tenant compte de l’ensemble des besoins de la population dans les domaines administratif, civique, économique, familial et social, vie pratique, loisirs et bricolage compris 3 ». Par ailleurs, le maître d’œuvre est prié de faire en sorte que « le public soit attiré par cette nouvelle bibliothèque et incité à y entrer 4 ». Il faut éviter qu’elle ressemble « à un silo à livre, à un bâtiment administratif ou à un “temple de la culture” 5 ». Enfin, il est demandé que les services intérieurs et les magasins soient bien disposés les uns par rapport aux autres, et les uns et les autres par rapport aux services publics  6, commande qui revient à placer les différents locaux professionnels à proximité de l’espace public desservi.

Dès 1983, la Ville envisage d’adopter les méthodes de gestion les plus modernes pour relier salles de lecture et magasins (voir encadré ci-dessous).

Augmenté de la vidéothèque Bordeaux Aquitaine (VBA) et d’un service spécifique pour les déficients visuels (l’espace Diderot), le programme final accueille enfin deux associations, le CRALEJ  7 et la Société des bibliophiles de Guyenne.

Le projet présenté par les architectes Trinqué, Tournier-Ardilouze, Gresy et Hébrard semble en mesure de répondre aux demandes de la ville et des bibliothécaires, tout en respectant les contraintes liées à l’exiguïté du terrain, l’importance de l’environnement bâti et l’obligation de limiter la hauteur. Néanmoins, Pierre Botineau pressent la difficulté de construire un équipement qui puisse s’inscrire dans la durée : il n’est « pas facile de dire d’une manière précise et détaillée ce que doit être une grande bibliothèque municipale centrale aujourd’hui, encore moins ce qu’elle sera demain »  8. Conscient que la notion de bibliothèque de lecture publique est « évolutive [à cause de] l’irruption de l’audiovisuel et du développement accéléré de l’informatique, il demande aux architectes de donner au bâtiment une adaptabilité et une flexibilité maximales 9 ». En juin 1991, au terme d’un long chantier, le public bordelais découvre les vastes et lumineux espaces de la bibliothèque Mériadeck, étonnant polygone de verre et de béton.

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Vue générale du bâtiment. © Mériadeck

Le robot

Le système de stockage et de gestion automatisés mis en œuvre à la bibliothèque de Bordeaux a été une innovation issue d’un transfert de technologie. Adaptant la robotique manutentionnaire de l’industrie aux exigences spécifiques de la communication unitaire des documents demandés en consultation, son concepteur, Game Ingéniérie, a créé un logiciel de dialogue avec le catalogue informatisé permettant l’identification et le repérage immédiat du volume recherché grâce au lien établi entre son code à barres et le code de sa position physique dans le magasin.

La ville se lance ainsi « dans la réalisation d’un système qui sera sans doute unique au monde  1 ». En s’engageant dans « cette voie onéreuse, qui est aussi celle du risque technologique  2 », elle escompte des bénéfices de plusieurs ordres : réduction à quelques minutes du temps d’attente des ouvrages demandés, possibilité de communiquer un nombre de documents plus important, amélioration des conditions de travail du personnel libéré de tâches peu enrichissantes, limitation de l’effectif du personnel et donc de son coût pour la collectivité.

Le « robot » est mis en service dès l’ouverture en 1991. D’une capacité de 120 000 documents, rangés en pochettes individuelles suspendues dans 3 000 tiroirs métalliques, il est desservi par un dispositif de distribution composé de deux transtockeurs sur rails équipés de bras préhenseurs destinés à extraire les pochettes et à les déposer dans des bacs circulant verticalement vers les banques. Pour les livres concernés, sélectionnés initialement parmi les fonds les plus communiqués, le temps d’acheminement est de 5 minutes. Le système pouvait en théorie assurer, dans des conditions optimales de fonctionnement, la sortie de 240 documents à l’heure. Son coût global était de 26 879 900 francs.

Ce système unique fait d’abord la renommée de Mériadeck et attire de nombreux visiteurs français et étrangers. Mais les bénéfices attendus ne sont pas au rendez-vous. Seul, au début, le délai de livraison des documents est remarquable. Mais au fil des années, le coût de maintenance du magasin robotisé s’avère très élevé (240 000 € an en 2003), alors que la demande de consultation des documents en magasin connaît une baisse régulière. Il est donc décidé, dans le cadre de la requalification, de lancer une opération très complexe, pour démanteler ce magasin au profit de magasins traditionnels (rayonnages fixes et compactus) installés sur les dalles de béton construites à la place de l’immense structure métallique qui s’élevait du 6e au 8e étage. Cette zone y gagne à la fois en cohérence et en capacité de stockage.

M.-C. J.

  1.  (retour)↑   Pierre Botineau, Le projet de système de stockage et d’acheminement automatiques de documents de la nouvelle bibliothèque centrale de Bordeaux (rapport du 27 juillet 1989), p. 11.
  2.  (retour)↑  Ibid., p. 11.

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Un bilan mitigé dix ans après l’ouverture

Au début des années 2000, les deux directeurs successifs dressent un premier bilan qui fait apparaître des résultats contrastés.

Certes, la nouvelle bibliothèque attire beaucoup de Bordelais qui ne fréquentaient pas l’ancienne centrale et, par-delà l’effet d’ouverture inhérent à une création qui suscite la curiosité, les vastes espaces et la richesse de l’offre documentaire sont plébiscités par le public. Sur le plan budgétaire, les premières années de Mériadeck sont fastes, de généreux crédits permettant d’augmenter substantiellement les collections d’ouvrages modernes destinées au libre accès.

Néanmoins, force est de constater que Mériadeck souffre, dix ans après son ouverture, de certaines faiblesses tant au niveau des moyens que de la fonctionnalité du bâtiment. Dès 2001, Pierre Botineau alerte la ville sur les limites de la capacité de stockage des magasins, insuffisante au regard de l’accroissement normal des collections et de l’arrivée massive de dons. Il regrette également que la municipalité n’ait pas poursuivi les efforts des quinze premières années (1980-1995), parlant de « stagnation ou régression 10 » pour qualifier la situation présente, marquée par une baisse des crédits pour les acquisitions et l’action culturelle, ainsi que par la vacance d’une douzaine de postes. Faute de moyens suffisants, l’élargissement des horaires d’ouverture, limités à 36 heures hebdomadaires (voire 25 ou 20 heures pour certains services spécifiques de la centrale), est compromis, tout comme le remplacement des installations vidéos déjà obsolètes et le développement du numérique (cédéroms, internet, numérisation) pour lequel la bibliothèque de Bordeaux commence à prendre un inquiétant retard.

À ma prise de fonction en 2003, découvrant tout à la fois Mériadeck et ce diagnostic, je ne peux que souscrire à l’analyse de mon prédécesseur. Rapidement, je me trouve même en mesure de compléter son bilan par des constats portant d’abord sur les services offerts et l’organisation interne :

  • le catalogue antérieur à 1990 n’étant pas rétroconverti, les ressources immenses de Mériadeck demeurent ignorées du plus grand nombre et, sur place, les fichiers traditionnels continuent d’occuper une place importante ;
  • l’absence d’internet, de site web, de catalogue en ligne, de politique de numérisation, révèle un retard technologique qui nuit à l’utilisation et au rayonnement des richesses de Mériadeck ;
  • les collections en libre accès commencent à s’étendre démesurément au détriment de la lisibilité de l’offre, sans que soient questionnées les missions initiales des services ;
  • ces derniers souffrent d’un important cloisonnement, tant sur le plan fonctionnel que physique, de nombreuses parois de verre séparant les espaces publics sur plusieurs niveaux ;
  • sur le plateau du 1er étage, deux zones de 150 m2 initialement destinées au public lui restent fermées, servant de bureaux ou d’espace de stockage ; or, au 5e étage, niveau administratif, demeure inutilisé un espace de 192 m², qui comprend sept bureaux et le magasin robotisé des vidéos ;
  • l’absence d’organisation centralisée du temps de travail et le faible taux d’encadrement interdisent tout projet d’extension des horaires d’ouverture ;

Par ailleurs, le bâtiment et ses installations ont révélé à l’usage certains défauts qui grèvent les budgets ou limitent la fonctionnalité de l’équipement :

  • le coût de maintenance du magasin robotisé (voir encadré « Le robot ») ;
  • le hall d’entrée du rez-de-rue n’assure pas un véritable accueil du public, tandis que les flux d’usagers au niveau rez-de-dalle tendent à se télescoper ;
  • strictement configurée pour les conférences, la salle du même nom limite les possibilités de prestations en matière d’action culturelle ;
  • les escalators installés dans le puits de jour génèrent un bruit de fond constant et pénible ;
  • l’absence d’un espace de détente confortable, de type cafétéria, pénalise d’autant plus les usagers séjournants que les abords de la bibliothèque manquent de cafés et de brasseries ; par ailleurs, l’impossibilité de se détendre sur place conforte l’image austère de Mériadeck ;
  • la visibilité extérieure de la bibliothèque est faible (pas de signalétique ou de marque forte), si bien que, paradoxalement, ce bâtiment de verre semble opaque.

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Vue intérieure de Mériadeck. © Mériadeck

S’il lui paraît possible d’améliorer ces points défectueux, la direction prend conscience que d’autres choix initiaux sur le plan architectural ou sur celui des aménagements intérieurs continueront à peser lourd sur la fonctionnalité du bâtiment ; ainsi, la forêt de poteaux soutenant l’immeuble de verre complique l’installation des collections sur les plateaux, la disposition des espaces publics autour du vaste puits de jour dessert leur lisibilité, la dispersion des bureaux et locaux professionnels favorise le cloisonnement des services.

La nécessité d’amorcer un processus de changement s’impose donc dès 2003, non pas pour infléchir les orientations premières mais pour atteindre l’objectif initial de Mériadeck. Une contrainte technique va donner l’occasion d’engager une première série de transformations dans le cadre d’un vaste projet de requalification.

Nécessité et apports d’une requalification en deux phases

L’origine de la requalification

L’origine de la requalification ne se trouve pas dans le double diagnostic effectué au début des années 2000 mais dans l’obligation de modifier le système d’autoextinction en cas d’incendie, le gaz halon que ce système utilise étant interdit à partir du 31 décembre 2003. La direction propose alors à la ville un projet beaucoup plus ambitieux pour optimiser l’équipement de Mériadeck, en faisant valoir les bénéfices de cette valorisation : un coût de fonctionnement réduit grâce à la suppression du magasin robotisé, des espaces problématiques réhabilités, une capacité de stockage accrue, des espaces intérieurs rénovés quinze ans après l’ouverture. Le site dispose d’atouts pour une extension spatiale ; sur la dalle de Mériadeck, se trouve un bâtiment mitoyen de 356 m² que la ville peut acquérir, tout comme elle peut se rendre propriétaire de l’espace à l’abandon de 715 m², appelé à juste titre « délaissé-sous-dalle », qui prolonge la cour arrière de la bibliothèque au niveau de la rue.

En avril 2003, la ville valide le projet ; le cabinet ABCD est retenu à la fin de l’année pour établir les différents scénarios. L’étude montre vite que le bâtiment est beaucoup moins flexible que ce que l’on pouvait supposer ; de plus, l’évolution des normes de sécurité depuis sa création empêche d’envisager une transformation en profondeur de Mériadeck, sauf à y consacrer un budget exorbitant. C’est la raison pour laquelle la ville opte pour un projet a minima en 2004. Pour des raisons également budgétaires, elle décide de procéder à cette requalification en deux phases, bien que ce choix induise deux longues fermetures en peu de temps, désagrément important et peu compréhensible pour le public.

Phase 1 : de lourds travaux internes et externes

Commencée en mars 2009, la phase 1 s’achève quatorze mois plus tard. Vingt-huit entreprises investissent la bibliothèque et ses abords pour réaliser les transformations du programme :

  • le système de sécurité incendie est intégralement changé, remplacé par du gaz inerte ou de la brumisation selon le type de magasin ;
  • démantèlement du magasin robotisé (voir encadré « Le robot ») ;
  • les halls d’accueil sont repensés pour fluidifier la circulation du public : désormais, l’accueil et l’inscription se font au rez-de-rue tandis que les banques de prêt occupent le centre du hall rez-de-dalle dans le sens logique de la sortie des usagers. Entre les deux niveaux, les bruyants escalators sont remplacés par un escalier en fer à cheval conduisant le public arrivé par la rue vers les banques de retour et les accès aux espaces publics ;
  • le « délaissé-sous-dalle » est construit : de nouveaux magasins, assortis d’une salle de traitement des documents, sont aménagés dans l’ancienne zone abandonnée où prennent place également la salle de préparation des expositions et le local du service courrier-manutention. Cette extension permet de repositionner dans le bâtiment principal, dans un ordre logique, les services en charge du circuit des documents ;
  • le bâtiment mitoyen est complètement réhabilité : au rez-de-chaussée, sont installés les bureaux et magasins du CRALEJ et des Bibliophiles de Guyenne, ce qui permet de libérer dans le bâtiment de Mériadeck une salle de 213 m² et des bureaux de 32 m² pour accueillir des groupes. À l’étage, est aménagée une salle de formation de 54 m² qui, reliée à l’espace autoformation de la bibliothèque, permettra d’organiser des ateliers autour des ressources numériques.

La première phase de requalification n’est pas seulement l’affaire des architectes et professionnels du bâtiment. Dès 2006, les agents travaillant dans les magasins commencent à sortir les 250 000 documents du robot et des magasins traditionnels attenants. Il leur faudra encore des mois de travail pour réinstaller les documents dispersés sur plusieurs sites de stockage. À l’été 2009, profitant de la fermeture de quatre mois et demi nécessaire pour effectuer les travaux les plus lourds, plusieurs services (adultes, enfants, musique, patrimoine) revoient complètement la disposition de leurs rayonnages afin de supprimer l’effet « murailles de livres » et faire entrer davantage de lumière. Des tables de travail sont retirées pour agrandir l’espace dévolu à l’image et régler le conflit d’usage entre étudiants et emprunteurs de documents vidéo. Par ailleurs, certaines banques de renseignement sont raccourcies ou reculées pour améliorer l’accueil ou dégager de l’espace. La fermeture pour requalification permet enfin de mener des travaux de fond (inventaire, catalogage, indexation de documents musicaux…).

En raison de son ampleur, inédite pour une construction récente, les journaux locaux mais aussi la presse professionnelle se font l’écho de cette première phase de requalification  11, qui en annonce une seconde moins de deux ans plus tard.

Phase 2 : la valorisation des espaces intérieurs

Prévue pour les années 2011 et 2012, la phase 2 aura pour le public des effets nettement plus visibles que la première, qui a principalement touché des zones intérieures ou périphériques. Il s’agira en effet de rénover et d’améliorer en premier lieu des espaces accessibles aux usagers :

  • la salle de conférence sera transformée en véritable salle de spectacle, dotée d’une scène polyvalente pouvant accueillir aussi bien des conférenciers qu’un groupe de musique ou une troupe de comédiens ; les sièges et leur disposition seront changés, la sonorisation rénovée ;
  • sur une partie de l’actuel garage du bibliobus sera créée une cafétéria, visible depuis l’extérieur ; destiné à proposer une restauration rapide, ce lieu de détente devrait constituer l’espace de convivialité qui fait défaut à la centrale ;
  • après vingt ans d’utilisation, les revêtements de sol, peintures et éclairages feront l’objet d’une réfection complète, aussi bien dans les espaces publics que dans les espaces internes. À cette occasion, l’espace musical sera sonorisé ;
  • une signalétique opérante sera mise en place pour améliorer l’orientation des usagers au sein d’un bâtiment complexe de par l’agencement de ses espaces ;
  • enfin, les escalators qui conduisent actuellement les usagers du rez-de-dalle au 3e étage seront remplacés.

Investissement coûteux pour la ville  12, la requalification se chiffre à environ 10 millions d’euros et, entre la décision de lancer les travaux et leur réalisation, presque dix ans vont s’écouler. Compte tenu de ce coût et de ce calendrier, il apparaît nécessaire en 2003 d’engager en parallèle une politique de mutations internes pour transformer visiblement Mériadeck, sur d’autres plans et à moindre frais  13 ; nul doute que la bibliothèque doit trouver quasiment en elle-même  14 les ressources pour relever les défis de la modernité.

Les effets visibles d’une dynamique de changements progressifs

Tout en préparant la requalification et en réalisant sa première phase, la bibliothèque effectue entre 2003 et 2010 une série de transformations dont la première, à la visibilité symbolique, avait été décidée avant 2003. Dans le cadre du « Plan lumière » de la ville, le bâtiment est mis en lumière, à l’aide de spots bleus et d’un panneau vertical donnant une information lumineuse. Pour compléter cet éclairage nocturne, cinq auvents reproduisant des illustrations patrimoniales sont installés devant les deux entrées, tandis que la bibliothèque est signalée par des kakémonos sur mât et un lettrage éloquent sur les portes vitrées.

Optimisation de l’organisation interne

Après la période de stagnation déplorée par Pierre Botineau, les années 2006-2009 sont fastes sur le plan des ressources humaines. Pour renforcer l’encadrement à Mériadeck, plusieurs bibliothécaires sont recrutés et les nombreux agents partis en retraite remplacés par des agents au niveau de qualification souvent supérieur ; la première décennie du XXIe siècle est en effet marquée par un important renouvellement démographique, la moitié des agents actuellement en poste étant arrivés depuis 2000. L’amélioration de l’encadrement permet d’engager ce que l’on peut appeler une « requalification intellectuelle », les projets réalisés nécessitant un management inventif et de valeur.

Sur le plan organisationnel, l’évolution majeure concerne la mise en place des conditions permettant l’élargissement des horaires d’ouverture. Autorisé par la centralisation préalable des plannings de service public et le recours massif à des vacataires le samedi, le passage de 36 à 47 heures d’ouverture hebdomadaire, effectif en octobre 2007, est préparé en concertation avec le personnel et ses délégués ; désormais les agents ne travaillent plus qu’un samedi sur trois et les usagers accèdent à la bibliothèque du lundi après-midi au samedi soir, à l’exception du jeudi matin.

Diversification et valorisation documentaire

Marquée par une image de bibliothèque d’étude que la présence massive des étudiants accentue, Mériadeck se doit de développer une offre grand public, riche en nouveaux médias, pour gagner ou regagner de nouveaux usagers. Il lui faut aussi mener un travail important sur ses collections, dont l’accroissement mal maîtrisé nuit à la lisibilité de l’offre documentaire.

Laborieuse, l’arrivée d’internet est le fruit de longues discussions avec l’administration. Finalement, 12 postes internet sont installés pour le public en 2005 ; le succès immédiat qu’ils connaissent démontre la pertinence d’une offre plus ambitieuse. L’existence de 16 cabines, destinées initialement à consulter les films de la VBA, mais en réalité peu utilisées, conduit la direction à concevoir le projet d’un espace dédié à l’autoformation. En février 2008, le public découvre une offre multimédia, labellisée Cyberbase, composée de ressources électroniques accessibles sur 34 postes informatiques (via la plateforme Ermès d’Archimed) et d’un fonds de 4 000 imprimés sur les langues, l’informatique, la formation, les métiers et l’emploi. Les usagers s’inscrivent pour surfer sur internet, apprendre des langues dans les cabines insonorisées, accéder aux ressources numériques sélectionnées par les bibliothécaires ; des ateliers leur sont proposés (informatique et recherche documentaire).

À proximité et en complément de l’espace autoformation, il est possible de consulter 400 périodiques, augmentés fin 2008 par de nouveaux titres étrangers et d’outremer, ainsi que par une offre de 130 magazines réservés au prêt. En 2009, les ressources numériques essaiment dans d’autres espaces de Mériadeck, tandis que la base de données de la Cité de la musique et les films documentaires de la Bibliothèque publique d’information enrichissent l’offre du nouveau service Image et Musique. Désormais mise en avant, l’image fait l’objet d’un effort budgétaire important depuis 2007, les acquisitions de films vidéo ayant été renforcées pour satisfaire la forte demande des usagers.

Diversifiée dans ses supports, l’offre documentaire doit aussi être contenue dans sa volumétrie. Tournant le dos à la logique de l’accumulation, la direction se lance dans une politique active de désherbage, pour actualiser les collections, en réduire la masse et limiter l’engorgement des réserves comme des magasins. Des milliers de documents obsolètes ou doubles sont sortis des collections pour être, selon leur état et leur intérêt, pilonnés, donnés ou vendus. Relayées par la presse, les braderies de livres connaissent un étonnant succès auprès du public. Désormais, la qualité de l’offre est privilégiée à la quantité, l’important étant d’améliorer la présentation de documents en bon état et au contenu valide. Sur certains plateaux, une redéfinition stricte de la collection, parfois assortie d’un numerus clausus, empêche l’inflation documentaire ; c’est le cas du fonds de références, des usuels du patrimoine, du fonds d’actualité et d’information, de la documentation locale et régionale.

Reconfiguration des espaces

Entre 2004 et 2009, quasiment tous les espaces publics de Mériadeck sont déménagés. L’objectif poursuivi est de rendre la bibliothèque moins austère, d’offrir des plateaux plus spacieux, lumineux et conviviaux, de mettre en avant les nouveaux supports et de multiplier les présentations de documents.

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Réaménagement des espaces intérieurs © Mériadeck

En 2003, la zone de bureaux du 5e étage est affectée à l’administration. En 2006, la reconquête de 150 m², véritable verrue de bureaux sur un plateau destiné au libre accès, permet la restructuration complète de la zone dévolue aux périodiques, donnant à ce média un plus grand espace, agrémenté de plantes vertes et chauffeuses. En 2007, un autre espace de 150 m² est restitué au public, augmentant les surfaces allouées à la musique et à la documentation locale et régionale. Avec un premier étage entièrement affecté aux usagers, où la circulation autour du puits de jour central se fait désormais sans entrave, la bibliothèque retrouve la configuration voulue initialement par les architectes. Au fur et à mesure de ces aménagements tombent les cloisons de verre qui isolaient les espaces publics au profit de vastes plateaux grand ouverts.

À l’été 2008, l’informatisation des notices antérieures à 1990 étant réalisée, l’intégralité du fichier auteurs peut être retiré du 2e étage. Dès lors, la libération de l’espace autorise un vaste mouvement de services et de collections ; tandis que le fichier matières et le fonds bibliographique rejoignent les références au 3e étage, sur un plateau entièrement reconfiguré, la documentation locale et régionale s’installe au 2e étage, laissant place au 1er étage aux documents relatifs à l’image : bandes dessinées, vidéos, imprimés sur la photographie et le cinéma  15. Signe fort dans une centrale assimilée à une bibliothèque d’étude, le premier niveau de collections pour les adultes devient un plateau résolument multimédia où l’imprimé cède le pas aux documents audiovisuels et numériques.

Renforcement de la communication et de l’action culturelle

Pendant cette période, une stratégie de communication est mise en place pour faire connaître au public bordelais les nouvelles offres : par des campagnes d’affichage sur panneaux Decaux, une diffusion massive de flyers aux stations de tramway, la vente de sacs éco-éthiques, l’envoi d’une lettre électronique. La bibliothèque fait parler d’elle et montre au public la modernisation en cours de ses espaces et ses collections. Pour ce faire, une nouvelle charte graphique est élaborée, uniformisant les supports de communication. Le catalogue informatisé est mis en ligne sur le site web de la ville dès 2005, dans l’attente d’un site propre à la bibliothèque qui devrait voir le jour courant 2011.

Parallèlement, la programmation culturelle est renforcée et diversifiée, afin de donner une identité à la bibliothèque, de valoriser ses ressources et d’attirer un public plus large que les seuls inscrits. Tiré à 9 000 exemplaires et diffusé partout dans la ville, l’agenda culturel constitue aujourd’hui le premier outil promotionnel de la bibliothèque.

Conclusion

Opérée par la requalification autant que par les changements internes, la modernisation de Mériadeck a permis d’améliorer l’équipement initial et d’adapter les services aux besoins des usagers, réalisant en cela l’objectif initial de créer une médiathèque centrale pour tous les publics. La rapidité avec laquelle il a fallu transformer un équipement récent tient en partie au contexte particulier des deux dernières décennies ; comme l’ensemble de la société, les bibliothèques ont été confrontées à l’explosion du numérique, qui a profondément modifié la documentation, mais aussi aux difficultés économiques fragilisant la situation de nombreux citoyens, phénomènes concomitants qui ont accru le besoin de médiation et de formation continue.

Dans une bibliothèque marquée par des choix correspondant à l’état des médias disponibles au début des années quatre-vingt et aux missions alors reconnues aux bibliothèques, le processus d’adaptation ne pouvait que s’enclencher peu après l’ouverture, et ce d’autant que, ces vingt dernières années, les bibliothèques se sont affirmées comme des lieux de lien social et intergénérationnel, d’apprentissage tout au long de la vie, de réduction de la fracture numérique.

Ainsi, loin d’être un handicap condamnant Mériadeck aux chantiers chroniques, les contraintes architecturales ont permis d’amorcer une dynamique continue, qui apparaît aujourd’hui comme un atout en des temps de mutations qui obligent chaque bibliothèque à réinventer constamment son projet de lecture publique.

Novembre 2010

  1.  (retour)↑   Pierre Botineau a été directeur de la bibliothèque municipale de Bordeaux de 1980 à 2002.
  2.  (retour)↑   Pierre Botineau, Document programme (décembre 1983), p. 3.
  3.  (retour)↑  Ibid., p. 12.
  4.  (retour)↑   Pierre Botineau, La reconstruction de la bibliothèque municipale centrale de Bordeaux (rapport du 24 juillet 1984), p. 4.
  5.  (retour)↑   Pierre Botineau, Document programme (décembre 1983), p. 4.
  6.  (retour)↑  Ibid., p. 5.
  7.  (retour)↑   Centre régional aquitain pour la littérature d’enfance et de jeunesse.
  8.  (retour)↑   Pierre Botineau, Document programme (décembre 1983), p. 4.
  9.  (retour)↑  Ibid., p. 4.
  10.  (retour)↑   Pierre Botineau, Le projet de système de stockage et d’acheminement automatiques de documents de la nouvelle bibliothèque centrale de Bordeaux (rapport du 27 juillet 1989), p. 11.
  11.  (retour)↑  Ibid., p. 11.
  12.  (retour)↑   Pierre Botineau, Le projet de système de stockage et d’acheminement automatiques de documents de la nouvelle bibliothèque centrale de Bordeaux (rapport du 27 juillet 1989), p. 11.
  13.  (retour)↑   Marie Claude Julié et Bernard Démay, « Bordeaux en phases de requalification », in Bibliothèque(s), n° 44, mai 2009 ; « Le glissement progressif de Mériadeck », in Livres Hebdo, n° 794, 23 octobre 2009.
  14.  (retour)↑   Phase 1 : 5 572 156 €, avec une participation de l’État de 2 196 000 €.
  15.  (retour)↑   Les crédits de fonctionnement étant restés quasiment constants, la plupart des actions de modernisation se sont faites sur le budget de la bibliothèque, par des réaffectations de crédits. Or, la baisse importante des crédits d’acquisition et les difficultés dans le domaine des ressources humaines qui s’observent depuis 2009 menacent ce processus de développement, alors même que la bibliothèque, par-delà ses missions traditionnelles, investit le champ de l’insertion socio-économique.
  16.  (retour)↑   L’aide de la direction de l’organisation et de l’informatique et de la direction des constructions publiques, sur des crédits d’investissement pour la bibliothèque, a été essentielle pour les projets plus complexes.
  17.  (retour)↑  « La renaissance de Mériadeck », Livres Hebdo, n° 732, 2 mai 2008.