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Le graal à la BnF ou « La Légende du roi Arthur »

Une exposition érudite accessible à tous

Anne-Hélène Rigogne

« À cause des nobles barons qu’il avait

Et dont chacun pensait être le meilleur,

(Chacun se considérait au mieux

Et aucun ne connaissait de pire)

Arthur établit la Table Ronde

Dont les Bretons disent mainte fable.

Les vassaux siégeaient là

Tous en qualité de chevalier et à égalité.

Ils étaient assis à la table également

Et également étaient servis. »

(Wace, Le roman de Brut)

 

Donner à voir une partie d’une immense collection de manuscrits prestigieux, les mettre à la disposition de tous par des accompagnements spécifiques, faire en sorte que l’événement traduise le dernier état du savoir sur une question, telles étaient quelques-unes des ambitions de l’exposition « La légende du roi Arthur », qui a ouvert ses portes sur le site François-Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France à l’automne 2009.

Parmi les écueils possibles, étaient identifiés : le caractère très abondant de cette collection, un sujet connu de tous qui prête à rêver – avec des risques de déconvenue –, le fragile équilibre à maintenir entre le souci d’être accessible et la tenue scientifique du propos, la complexité de l’histoire de ces textes mythiques. Une fois précisés quelques éléments de contexte, nous reviendrons sur certains choix proposés par le commissaire de l’exposition, Thierry Delcourt, directeur du département des Manuscrits de la BnF, et l’équipe projet du service des expositions de la BnF pour faire vivre à tous « une aventure enchanteresse ».

Une exposition qui s’inscrit dans un partenariat entre trois bibliothèques

À tout seigneur tout honneur, l’idée d’une exposition sur le mythe issu de la « matière de Bretagne » est née à Rennes. Sarah Toulouse, conservatrice à la bibliothèque Rennes-Métropole, en a été l’instigatrice en proposant un partenariat à la BnF. En effet, le grand projet d’exposition inaugurale des Champs libres  1, nouvel établissement culturel, portait sur le roi Arthur et coïncidait en 2008 avec le 22e Colloque de la Société internationale arthurienne. La BnF, pour ses collections, et Thierry Delcourt, au titre de son expertise, furent sollicités.

Bientôt, naquit l’idée d’un cycle d’expositions bien différenciées dans leurs propos, mais qui permettraient de mutualiser à la fois les savoirs, les collections, les expériences en action culturelle, et de donner par là même un écho plus important à chacune d’entre elles.

L’exposition « Le roi Arthur, une légende en devenir  2 », qui eut lieu à Rennes du 15 juillet 2008 au 4 janvier 2009, avait comme objectif de revenir sur la figure du roi Arthur et d’explorer les croisements entre les sources anciennes et les adaptations tardives du mythe, essentiellement au XIXe siècle et aujourd’hui. Première réalisation conjointe entre les occupants des Champs libres, le musée de Bretagne, l’espace des sciences et la bibliothèque de Rennes-Métropole, elle comportait également une importante thématique autour de la forêt, en référence à la proche forêt de Brocéliande, donnant ainsi une empreinte régionale au propos.

L’exposition de la BnF  3, elle, fut rapidement définie comme devant donner la primauté aux textes et aux manuscrits qui ont alimenté ce mythe littéraire fécond, et privilégier l’époque médiévale.

Enfin, celle qui ouvrira ses portes à la médiathèque du Grand Troyes  4, en mars 2011, reviendra sur les sources de la légende arthurienne, mais en la recentrant sur l’œuvre de Chrétien de Troyes.

Une convention de partenariat a été signée entre la BnF, les Champs libres et la médiathèque de l’agglomération troyenne, et, pour partie, la bibliothèque du musée Condé à Chantilly. Ce partenariat au long cours a permis une synergie entre les trois projets qui ont pu compter sur une concertation entre spécialistes, une harmonisation des choix éditoriaux pour les catalogues, une mise en commun des documents numérisés, un échange de prêts des documents originaux, et des éléments scénographiques et d’accompagnement comme les sélections audiovisuelles et sonores. Point fort de cette collaboration, un site web commun sur la légende arthurienne  5 a été conçu dès l’ouverture de l’exposition de Rennes par le service multimédia de la BnF et s’est enrichi au fil des avancées de chaque projet. Plus symboliquement, une épée monumentale fichée dans un bloc de granit est devenue l’élément commun aux trois expositions, ce qui n’était pas prévu au départ dans la convention !

L’exposition de la BnF

Dans les choix de programmation des expositions de la BnF, « La Légende du roi Arthur » a bénéficié de la typologie « grande exposition », ce qui signifie des moyens conséquents, mais également des attentes en termes de fréquentation.

L’exposition a eu lieu du 20 octobre 2009 au 24 janvier 2010 dans la grande galerie du site François-Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France.

Thierry Delcourt, médiéviste et spécialiste de la littérature arthurienne, a été le commissaire de cette exposition ambitieuse et le directeur du catalogue, ouvrage de référence publié à l’occasion de l’exposition. En tant que chargées de projet au sein du service des expositions de la BnF, Anne Manouvrier et moi-même avons successivement assumé la production de l’exposition et coordonné sa réalisation. La scénographie, quant à elle, a été confiée à l’agence MAW, et son graphisme à l’agence CL Design.

L’exposition revenait sur ce mythe d’hier qui perdure jusqu’à nos jours : présenté comme une véritable figure historique par Geoffroy de Monmouth au début du XIIe siècle, mis en roman par Chrétien de Troyes, et sujet de grandes sommes romanesques en prose comme le Lancelot-Graal et le Tristan en prose, objet de nombreuses adaptations cinématographiques, le roi Arthur n’a cessé de faire rêver.

La première partie de l’exposition interrogeait l’histoire des textes pour traiter de l’historicité du roi Arthur, de la légende et de sa fortune littéraire. Ensuite, ont été largement abordés les grands thèmes arthuriens, comme la chevalerie, l’amour courtois, les grands personnages de cette légende tels Arthur, Merlin, Tristan… Pour finir, l’exposition s’est attachée à présenter la réception du mythe, que ce soit dans l’Europe médiévale, à la Renaissance, ou plus tardivement.

Le visiteur était tout d’abord accueilli par une projection d’extraits de films bien connus, de Merlin l’enchanteur à Kamelott, pour entrer ensuite dans une forêt bleutée, peuplée d’arbres et de figures arthuriennes, et suivre un sentier sinueux qui l’invitait à passer de clairières en clairières. La forêt était faite de voilages et de bannières textiles, servant de simple cloisonnement, de supports de texte, ou encore de décors réalisés avec des photographies de forêt ou des détails d’enluminures. Le cheminement, sur une moquette vert pré, était tracé au sol et permettait d’aller de vitrine en vitrine, celles-ci étant quelquefois assemblées en « tables rondes ». En revanche, dans la dernière partie de l’exposition, qui était consacrée à la diffusion de la légende arthurienne dans les bibliothèques princières, l’alignement des vitrines était volontairement plus sage, comme dans un scriptorium. Enfin, le parcours de l’exposition s’achevait sur un espace vide faisant fonction de sas, où seule trônait l’épée du roi Arthur fichée sur son rocher, avant de proposer un retour à notre époque avec un salon de lecture et de consultation multimédia où le visiteur pouvait trouver des preuves de la persistance du mythe dans la production éditoriale actuelle.

Un parti pris fort, une exposition de manuscrits

L’exposition de la BnF devait s’inscrire dans la suite de celle de Rennes, être en cohérence avec celle-ci et apporter sa contribution particulière.

La richesse de la collection de manuscrits arthuriens de la BnF, unique au monde, a permis d’accentuer l’orientation retenue par Thierry Delcourt : donner à voir ces trésors patrimoniaux au public en sélectionnant des manuscrits richement illustrés.

Sur les 140 pièces présentées, les deux tiers étaient des manuscrits, et parmi ces derniers – soit 90 pièces –, 77 étaient issus des fonds de la BnF.

La primeur a donc été donnée aux collections de la bibliothèque, ainsi mises en valeur.

Des emprunts, soit 34 pièces, ont toutefois été faits à des établissements prestigieux tels le Musée du Moyen Âge ou celui du Louvre. L’emprunt de remarquables objets de collection auprès de ces institutions a permis de montrer combien le mythe arthurien irriguait la société entière, et donné l’occasion de retrouver les héros de la légende sur des coffres en ivoire, dans les thèmes de tapisserie, sur certaines peintures murales, etc. Enfin, certains manuscrits, complémentaires aux collections de la BnF d’un point de vue scientifique, ont été empruntés à cette occasion. Des manuscrits issus de collections princières mais séparés par l’histoire se sont alors retrouvés réunis dans les vitrines de l’exposition pour le bonheur des spécialistes. La démonstration de la dernière partie de l’exposition, consacrée à la fortune littéraire du Lancelot-Graal en Italie au XVe siècle, et plus largement en Europe, s’est appuyée, elle, sur des emprunts faits à l’étranger.

Quant au choix de l’écrit comme matière première de l’exposition, il correspondait à la volonté de mieux faire connaître auprès du public les sources de ce mythe littéraire, qui se tient à la limite de l’histoire, et de faire la part belle aux multiples déclinaisons qui s’y entrecroisent, suivant en l’espèce les innombrables versions manuscrites ou imprimées, en vers et en prose de la légende – dont certains pensaient encore, avant de visiter l’exposition, qu’elle était vraie…

Le choix de la référence, de l’illustration et de la narration

Le risque de décourager les non-spécialistes, en réalisant une exposition essentiellement composée de nombreux manuscrits, même richement illustrés, était grand. C’est pourquoi un certain nombre de dispositifs ont été déployés pour éveiller les sens et favoriser les conditions de découverte d’ouvrages remarquables pour leur qualité, mais dont les codes de lecture demeurent complexes pour l’œil contemporain et non initié.

Entre autres stratégies de médiation du mythe, la projection de courts extraits de films, dès l’entrée de l’exposition, avait pour objectif de montrer au visiteur combien la légende arthurienne fait déjà partie de sa culture. Les images d’Excalibur et les facéties du Monty Python Sacré Graal ont ainsi ravivé les couleurs des héros de la légende, tels Merlin, Arthur, Lancelot ou Guenièvre, et contribué à stimuler l’imaginaire des visiteurs.

Autre artifice déployé à l’ouverture de l’exposition, le choix de bannières illustrées par des enluminures pour résumer les grands épisodes de la version la plus célèbre de la légende, le grand cycle du Lancelot-Graal. D’autres bannières, également placées en début de parcours, présentaient une chronologie des textes, la généalogie arthurienne et une carte des lieux évoqués dans l’exposition.

D’autre part, pour mettre en avant les figures de la légende, et permettre au visiteur de les aborder comme une galerie de figures familières, Arthur, Guenièvre, Gauvain, Lancelot, Viviane, Perceval, apparaissaient à la fois en vignette dans les manuscrits et en agrandissement sur les bannières. À cet effet, le graphisme, à la fois poétique et ludique, a privilégié le va-et-vient entre agrandissement d’images et petite vignette enluminée, qui demande plus d’attention visuelle. En ce qui concerne les cartels, aux contenus détaillés et nourris des savantes notices du catalogue, ils ont été systématiquement introduits par une ligne précisant ce qui était à observer ou à savoir. Enfin, des audioguides, proposant les commentaires du commissaire de l’exposition, Thierry Delcourt, pour une trentaine de pièces, ont été mis à disposition gratuitement pour accompagner la visite. Prévues en complément de dispositifs d’accessibilité pour les déficients visuels, les explications y étaient volontairement descriptives. Un livret « parcours enfant » et des fiches cartonnées à destination du jeune public, et de ceux qui se sentent toujours jeunes ou curieux, proposaient, eux, des précisions sur ce que sont le Graal, les rites de la chevalerie, etc.

Toucher le sensible

Le visiteur ne pouvait qu’être immédiatement touché par la beauté des enluminures, en particulier celles des manuscrits destinés aux bibliothèques princières.

Amour, aventure et merveilleux sont les ingrédients du roman arthurien. La puissance de l’imaginaire développé dans les manuscrits se devait d’être amplifiée par la mise en espace. En effet, le parcours scénographique de l’exposition, tout en sensibilité et subtilité, se vivait comme un chemin sinueux avec des surprises, des espaces différenciés, parcouru dans une ambiance légère et mystérieuse. Y contribuaient les effets d’agrandissement des personnages et l’éclairage, qui ont permis de réintroduire le merveilleux dans la scénographie, là où la traduction du roman dans les manuscrits médiévaux reste généralement assez prosaïque. En effet, ainsi que le fit souvent remarquer Thierry Delcourt dans ses visites de l’exposition à propos des fées, elles n’ont jamais d’attribut particulier et ressemblent à de simples gentes dames.

Y contribuaient également les quelques objets présentés, tous beaux et précieux, coffres et valves de miroirs en ivoire, et une copie de chaudron celtique, peut-être un ancêtre du Graal. Ou encore, une vidéo de Bill Viola tout à fait contemporaine, Becoming light, inspirée de Tristan et Iseult, qui plongeait le visiteur dans une rêverie aquatique hors du temps.

La force d’évocation du son a également été utilisée avec la mise en place d’îlots pour écouter des extraits contés de la légende arthurienne ou des passages musicaux éclectiques allant de Parsifal de Wagner à Avalon de Roxy Music… Un manuscrit de Chrétien de Troyes était même lu en ancien français avec les intonations picardes, wallonnes et normandes de l’époque.

Enfin, le toucher a été non seulement permis mais également encouragé tout au long de l’exposition avec l’introduction d’objets factices, tels différents modèles de coupe du Graal ou l’épée monumentale à ne pas confondre avec celle d’Excalibur, et même des planches tactiles reproduisant certains objets sous vitrine à destination des déficients visuels. De même, la possibilité de toucher et de feuilleter l’abondante production éditoriale inspirée par la légende était possible dans le salon de lecture. On pouvait alors rêver au détour des pages de bandes dessinées, des romans et même feuille­ter, sur écran, quelques manuscrits numérisés.

Pour prolonger la rêverie, chaque week-end, le conteur Philippe Imbert a été, pour le bonheur de tous, un passeur d’imaginaire.

Un roi connu de tous ?

L’exposition a permis de montrer un véritable inédit, une des plus anciennes représentations du roi Arthur dans un manuscrit de Geoffroy de Monmouth du XIIe siècle. Ce dessin inconnu de tous, découvert par François Avril, conservateur au département des Manuscrits, était présenté en majesté dans une des vitrines. C’est ce dessin qui figure sur la bannière qui ouvrait l’exposition, donnant ainsi un visage emblématique à ce roi dont Thierry Delcourt rappelait quelques mètres plus loin dans le parcours qu’il n’a jamais existé…

Environ 33 000 visiteurs, dont 20 % de scolaires, ont vu les manuscrits de l’exposition « La Légende du roi Arthur » à la BnF et ont sans doute, par le biais de ce sujet passionnant, mieux appréhendé la richesse des trésors patrimoniaux que conserve notre institution. Le catalogue BnF/Seuil, qui constitue un ouvrage de référence sur le sujet, a eu des chiffres de vente très satisfaisants, de même l’album dit « grand public » publié à l’occasion de l’exposition. L’exposition virtuelle est toujours à la disposition de tous et comporte un important volet pédagogique. L’accès aux sources a été facilité : en effet, l’accent ainsi mis sur le roi Arthur a suscité la mise en ligne d’importants manuscrits arthuriens de la BnF sur Gallica. La synergie du partenariat élaboré autour du « cycle arthurien » et des trois expositions qui lui sont consacrées, accompagnées de publications et de conférences, a été bénéfique pour la diffusion des origines du mythe et de son rôle dans la littérature et l’art auprès du public.

La meilleure critique de l’exposition revient à Alain Nicolas, journaliste littéraire à L’Humanité : « Amateurs de parchemins ou cinéphiles, érudits ou rêveurs, tous seront séduits par cette exposition qui prouve, s’il était besoin, que le savant peut se conjuguer avec le populaire 6. »

Décembre 2010