entête
entête

Plus elles se répandent, plus les bibliothèques deviennent centrales

Bruno Latour

Première thèse : la machine bibliothèque est « une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part »

Que la bibliothèque ou, pour mieux dire, que la fonction bibliothèque ne soit plus circonscrite par les murs qui ceignent ses collections, nous en avons tous l’expérience quotidienne. Chacun d’entre nous, équipé d’un ordinateur, d’une tablette, d’une liseuse, voire d’un téléphone portable, peut se déplacer dans les rayons « virtuels » d’une bibliothèque dont les dimensions, la variété, les facilités d’accès, d’emprunt ou d’achat dépasseront bientôt celles dont tous les chercheurs français rêvaient avec nostalgie après avoir été éloignés des campus nord-américains.

Qu’il s’agisse d’une sphère, tout le monde en sera bien d’accord aussi : il y faut le réseau de satellites ou d’antennes hertziennes, les énormes parcs d’ordinateurs de Google ou d’Amazon (si vastes que les dépenses en électricité pour les refroidir pèsent lourdement dans les bilans…), il y faut des milliers de programmeurs et les innovations de plus en plus rapides des fabricants de matériels. Rome n’est plus dans Rome et les bibliothèques sont sorties de leur univers feutré pour se déverser dans le monde même. L’immense médiasphère dans laquelle nous résidons désormais dépasse par sa dimension et par son coût ce que les plus gourmands des directeurs de centres d’information scientifique et technique n’osaient pas demander à leurs tutelles. Leibniz lui-même en resterait stupéfait.

Mais que le centre en soit partout, nous en faisons l’expérience chaque fois que, même au milieu d’une campagne peuplée de vaches et de moutons, nous commandons sur notre liseuse la version électronique d’un livre – épuisé ou nouveau – dont nous venons de lire la critique ou la référence dans un document que nous avons sous les yeux. Il y faut, bien sûr, un bon « accès réseau », mais enfin l’expérience est maintenant devenue banale.

Il suffit d’ailleurs de regarder les étudiants d’une université, par exemple ceux de Sciences-Po, pour constater qu’ils travaillent exactement de la même façon à l’intérieur ou à l’extérieur de la bibliothèque. Ou plutôt qu’ils sont « en bibliothèque » partout où ils peuvent, à quelques-uns, à discuter en commun, au-dessus d’un écran, des documents qu’ils appellent ou consultent en direct et sur lesquels ils prennent des notes (tout en surfant, en parallèle, sur deux ou trois réseaux sociaux, pendant qu’ils consultent quelques courriels et envoient deux ou trois twitters…). Petit miracle quotidien de cette nouvelle ubiquité de la bibliothèque : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. »

Deuxième thèse : la machine bibliothèque est de moins en moins virtuelle et de plus en plus réelle et matérielle

Les termes « délocalisé », « dématérialisé », « virtuel », « numérique », « digital » ont quelque chose de si fascinant qu’on a parfois l’impression, en contemplant l’avenir des bibliothèques dans la boule de cristal des voyants et des chiromanciennes, que toute la lourde machinerie des livres et de leurs serviteurs va bientôt s’envoler en fumée. Or, c’est le contraire qui se passe : plus on numérise, plus on matérialise l’ensemble des flux et des fonctions qui entouraient jusqu’ici le travail du livre sans qu’on s’en rende toujours compte.

Tout le monde savait bien, par exemple, qu’il fallait conserver le livre et parfois le restaurer. Mais rien ne préparait les bibliothécaires aux dépenses astronomiques qu’il va falloir consentir pour conserver les traces numériques des fichiers tirés de ces mêmes livres qui duraient des siècles. Dématérialiser ne veut rien dire d’autre que rematérialiser chaque dizaine d’années un fonds numérique sur de nouveaux supports et de nouveaux parcs d’ordinateurs. Il va falloir migrer d’une machine peu coûteuse à une autre plus coûteuse, mais pas d’une machine vers un monde virtuel qui ne coûterait plus rien.

Même les opérations de l’esprit laissent derrière elles des traces que l’on ne pouvait suivre jadis qu’avec d’énormes difficultés, et pour les seules œuvres savantes : chaque commentaire d’un livre, chaque citation dans un autre livre, chaque allusion même à un mot, à un trope, à un cliché, peut faire l’objet d’un fichier, parfaitement matériel, que l’on peut télédécharger, décoder et visualiser. On pouvait bien sûr, avec une infinie patience, trouver, au fond de la bibliothèque de l’École normale, quels livres avaient empruntés Durkheim ou Sartre au cours de leurs études. Mais on peut maintenant retrouver par des logiciels quelle tournure de phrase circule de textes en textes, aussi bien dans la littérature haute et savante que dans les documents les plus triviaux et les blogs les plus illettrés. Comptée en bits et en coût d’accès, en réseaux et en pixels, la vie de l’esprit rejoint celle de la matière. Ce que Jack Goody, Elizabeth Eiseinstein ou Roger Chartier nous avaient appris du papier, nous pouvons le transposer de plus en plus facilement à la matière digitale. Partout où l’on numérise, on matérialise aussi. Les traces que nous laissons en pensant restent désormais accessibles. Les « mains de l’intellect » se visualisent en temps réel  *.

Troisième thèse : la machine bibliothèque délie ce que le livre avait lié et déborde ce qu’il avait limité

L’épreuve que le numérique fait subir au livre oblige les bibliothèques à disséminer et à démultiplier ce qu’avait tenu resserré la figure provisoire de l’ouvrage sur papier relié par une couverture et conservé dans des rayons à côté d’autres objets semblables.

Chaque auteur sait bien qu’un livre doit avoir une taille raisonnable, qu’il ne peut inclure que quelques photos et documents, qu’il ne faut pas exagérer avec les références et les notes, que les tableaux et les graphiques ne doivent contenir que quelques données, qu’il lui faut synthétiser autant que faire se peut des propos qui ne doivent pas trop s’étaler. Le plus bavard des auteurs, le plus obsessionnel des réviseurs, doit savoir s’arrêter. Un livre c’est d’abord un développement, mais aussi une clôture. Ce rêve éveillé de la lecture indéfinie prend place en fait dans un jardin toujours soigneusement fermé : hortus closus.

Ceux qui ont parlé « d’intertextualité » ont manqué d’imagination – il est vrai qu’ils ne pouvaient pas prévoir la venue du numérique, du web, des blogs, et la démultiplication des gloses. C’est que l’intertextualité numérique ne désigne plus du tout le lien d’un livre avec un autre livre (ou d’un article avec un autre article qui le précède), mais la plongée dans une jungle, dans un marais, dans un océan de documents dont aucun n’a plus les limites d’un ouvrage relié que l’on tiendrait dans sa main ou même sur sa liseuse, cette petite galette de silicium qui cherche encore désespérément à mimer l’ancien livre relié – jusqu’à imiter le bruissement des pages qu’on humecterait avec la langue.

Tout se passe comme si l’on avait dérelié les ouvrages, découpé les revues en articles distincts dont chacun circule à part, puis libéré chaque document cité pour le renvoyer à d’autres documents dont la nature, la dimension, la circulation, le commentaire, obéissent à des règles d’usage, à des habitudes de lecture, à des droits d’accès, à des business plans totalement différents. On peut passer d’une allusion dans un livre à un blog qui cite un film, lequel renvoie à des commentaires anonymes ou orduriers qui dérivent vers un site, lequel entrecroise des sources diverses encadrant la citation d’un livre d’un auteur qu’on ne connaissait pas et que l’on finit par acheter sur un site internet… Mais on peut aussi bien passer d’un article aux données de base de l’enquête résumée par cet article avant de plonger par l’intermédiaire de caméras en temps réel vers un site qui donne accès aux phénomènes originels dont on était parti.

On partait de documents, voilà qu’on se trouve devant des « paysages de données » (des datascapes). On lisait un texte, voilà qu’on visionne une simulation. On pensait à voix haute, et voilà qu’on se trouve au milieu d’une agora furieuse et tumultueuse. On se croyait dans un monde savant dont l’autorité était aussi contrôlée que la climatisation, voilà qu’on se retrouve à jongler avec des alternances de confiance et de doute comme si les thermostats de l’autorité s’étaient tous déréglés. De l’entrelacement des textes, on est passé au pandémonium.

Quatrième thèse : la machine bibliothèque devient encore plus importante qu’auparavant car elle doit réinventer les synthèses que l’éclatement des documents ne permet plus

À l’époque du livre papier, dans ce petit espace de temps qui va du XVIe au XXe siècle, on avait confondu les capacités d’analyse et de synthèse (vertus morales aussi bien que cognitives ou esthétiques) avec la figure provisoire du livre borné, limité et relié. On pouvait certes multiplier les livres, allonger les rayons des bibliothèques, entasser les dictionnaires, on allait toujours, malgré tout, d’un document relié à un autre (à moins de plonger dans les archives des lettres, des affiches ou des tracts). En lisant un livre, on apprenait la double compétence du développement et de la synthèse, comment établir une chaîne d’arguments appuyés sur des exemples, des citations ou des données. Le mot « relié » dit tout : on savait se relier à un autre raisonnement.

Or, les documents déreliés par la métamorphose du numérique obligent à réinventer une à une chaque compétence que l’on croyait acquise par les générations précédentes grâce à l’habitude de lire des livres sur papier reliés et clôturés. Aujourd’hui, qui va le faire ? Où va-t-on apprendre à suivre un argument qui se trouve désormais écartelé entre des médias irréconciliables et incommensurables ? Qui va stabiliser la version provisoire d’une affirmation dont le contenu peut changer en temps réel ou disparaître d’un coup faute d’accès réseau ou par un acte de censure ? Qui va apprendre comment naviguer dans un paysage de données ? Qui va savoir suivre le destin d’une image dont les pixels sont visibles chaque fois différemment en fonction de l’adresse IP de l’ordinateur ? Comment stabiliser les niveaux d’autorité dont le thermostat a été si déréglé que les étudiants perdus confondent l’esprit critique avec les théories du complot ?

Tout enseignant un peu âgé le sait bien : il faut réapprendre non seulement à lire et à écrire mais aussi à pratiquer l’art de la composition à partir de données hétérogènes que rien ne vient plus formater, stabiliser, limiter ou synthétiser d’avance. Ce qu’on avait pris un peu vite pour des façons de pensée dépendait en fait, on s’en aperçoit maintenant, d’un écosystème du livre en papier relié. Les bibliothèques avaient cru qu’il suffisait d’archiver, de conserver, de référencer, de mettre à la disposition et d’orienter des lecteurs déjà tout pleins de l’habitude des livres. Qui va se charger d’enseigner à ceux qui ne partagent plus aucune de ces compétences ? En partie les bibliothèques et les bibliothécaires – mais il faudra probablement leur trouver d’autres noms. Centre de documentation ? Centre d’orientation ? Centre de calcul ? Centre d’information ? Rien ne tient plus s’il faut créer de nouvelles habitudes et réinventer à partir de ce pandémonium de nouvelles vertus, elles aussi morales, cognitives et esthétiques.

Cinquième et dernière thèse : la machine bibliothèque fusionne avec les salles de classe et les centres de recherche

Les centres de recherche produisaient des données, puis publiaient leurs études. Certaines de ces études finissaient en livres et en articles. Les bibliothèques les archivaient, les référençaient, puis les tenaient à la disposition du public et des étudiants en les aidant à s’orienter dans les rayonnages et à consulter les différents fichiers. Dans les salles de classe, les enseignants citaient certains de ces documents, les photocopiaient souvent (les photocopillaient parfois) mais exigeaient toujours des étudiants qu’ils les lisent et les commentent. Certains étudiants allaient ensuite à la bibliothèque pour en trouver d’autres grâce aux efforts des bibliothécaires et des documentalistes.

Cette répartition des tâches n’a plus grand sens aujourd’hui. Qu’on soit hors de la bibliothèque ou à l’intérieur, le poste de travail est peu ou prou le même (aux codes d’accès près) : un écran, un accès wifi, un groupe de travail, une table, un café ou un coca et ça y est, on est soit en bibliothèque, soit en salle de cours. Où est l’enseignant ? Derrière le groupe d’élèves, sur un poste de travail, en train de chercher lui aussi, à travers les documents, comment se représenter visuellement ce dont il est en train de parler. S’ils pénètrent dans les murs de la bibliothèque, ce n’est plus seulement pour trouver des livres ni même pour avoir accès à d’autres documents. C’est pour rencontrer des spécialistes du formatage de la lecture et de l’écriture, de la visualisation et de la simulation, de l’archivage et de l’exploration.

Mais d’où viennent ces spécialistes que l’on hésite encore à appeler « bibliothécaires » et qu’il faudrait appeler formateurs – ils donnent forme à l’océan des informations – ou chercheurs – ils apprennent à naviguer sur la mer des données ? Mais alors, est-ce une bibliothèque ou un centre de recherche ? Autre distinction qui n’a plus guère de sens. La production, l’archivage, l’orientation, la consommation, le rafraîchissement des données, leur visualisation, leur synthèse et leur bornage, sont devenus des tâches aussi nouvelles que la lecture, l’écriture ou le calcul.

Décembre 2010

  1.  (retour)↑   Voir la bible que Christian Jacob continue courageusement de publier : Christian Jacob (ouvrage dirigé par), Lieux de savoir, volume 2 : Les mains de l’intellect, Albin Michel, 2008 ; après avoir publié en 2007, chez le même éditeur, Lieux de savoir. Espaces et communauté.