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Frédéric Martel

Mainstream

Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde

Paris, Flammarion, 2010, 460 p., 24 cm
ISBN 978-2-0812-3617-2 : 22,50 €

par Yves Desrichard

Que font « les peuples quand ils ne travaillent pas » ?

Il aurait été difficile d’envisager que le mot mainstream ne soit pas d’origine américaine, comme il est obligeamment précisé sur la quatrième de couverture de l’ouvrage de Frédéric Martel, sous-titré « enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde ». Comme précisé plus avant, la « culture mainstream » concerne donc tout à la fois ce qui est populaire et ce qui est dominant, brossant là une antinomie qui va servir de carburant, ou de fil conducteur, à cette gigantesque enquête, dont il faut dès l’abord saluer le sérieux, la rigueur, l’amplitude. Frédéric Martel aura passé cinq années à recueillir, dans plus de 30 pays, les témoignages de plus de 1 200 personnes – « dans toutes les capitales de l’entertainment », est-il précisé.

Dans quel but ? « S’intéresse [r] à ce que font les peuples quand ils ne travaillent pas. » Explorer les lieux où se développent les contenus (et les contenants) de la mondialisation des « industries culturelles », même si le terme semble, à l’auteur, un oxymore ; s’interroger sur les stratégies des différents acteurs de cette « culture de marché », et les replacer dans le contexte plus large du nouveau capitalisme contemporain ; analyser les rapports de force que recouvrent les véritables guerres menées pour la conquête du « soft power », « l’arithmétique de l’art et de l’argent, le dialogue des contenus et des réseaux, la question du modèle économique et de la création de masse ».

Une enquête rigoureuse, une approche empathique

Plutôt qu’une enquête de sources et de statistiques (qu’il a aussi menée), Frédéric Martel préfère nous proposer une sorte d’enquête « d’hommes » (et de femmes bien sûr), de lieux, d’ambiances, de sentiments personnels. Le discours n’est pas sociologique ou, s’il l’est, c’est celui d’un « sociologue embarqué », auquel on montre ce que l’on veut bien montrer, auquel on dit ce que l’on veut bien dire, mais qui n’est pas dupe, et qui replace toujours propos et démonstrations dans une disposition plus large et plus sûre, recoupant les déclarations de ses interlocuteurs avec les témoignages d’autres (leurs rivaux éventuellement), avec les données disponibles, bref privilégiant une approche empathique mais documentée à un regard trop raisonné.

Cette méthodologie, au choix, séduira ou exaspérera. Celles et ceux qui adorent tableaux et considérations neutralisées passeront leur chemin  *. Les adeptes du « nouveau journalisme » y trouveront plus que leur compte et, à vrai dire, on se rangera d’emblée dans cette seconde catégorie. Car l’enquête est passionnante, qui brasse continents et ambiances, croyances et valeurs, luttes économiques et aperçus prosaïques, et qui permet à chaque lecteur de se faire sa propre opinion, de mieux comprendre.

Puisque bibliothécaire nous sommes, il nous faut aussi être « ce qui meut » nos usagers, fans de séries américaines, adeptes du manga, dévoreurs de « feuilletons du ramadan » (à découvrir dans l’ouvrage) ou, plus simplement, lecteurs assidus des livres de Dan Brown.

Impossible de résumer les quatre cents pages denses de l’ouvrage sans trahir les intentions de l’auteur, mais on peut s’essayer à résumer quelques ressentis personnels les faits et gestes ici rapportés.

Le leadership des États-Unis

Tout d’abord, la place avérée des États-Unis comme « leader incontesté » du monde des loisirs et de l’entertainment. Les films et les séries télévisées bien sûr, mais aussi les formats de programmes, les modes de production, voire le système de valeurs que, consciemment ou non, ils véhiculent, sont le seul produit réellement universel de la mondialisation culturelle (pour adopter une formule que, sans doute, l’auteur renierait). Frédéric Martel montre que ce leadership, le mot s’impose, n’est plus bâti sur un système quasi tayloriste comme le Hollywood des studios des années quarante, mais au contraire sur l’intrication extraordinairement complexe de myriades de sociétés, d’intérêts, de pratiques et d’usages divergents, parfois contradictoires, souvent concurrentiels, mais qui assurent, justement, cette domination. Un modèle qu’on trouve singulièrement éloigné de celui qui prévaut dans les industries informatiques, dont les contenus et les contenants sont maîtrisés par un petit nombre de sociétés qu’il n’est pas besoin de mentionner ici.

Aux marges du modèle

Ensuite, et à notre sentiment, l’impossibilité qu’auront les industries culturelles des autres pays explorés dans Mainstream à battre en brèche, sinon sur les marges, ce modèle et cette suprématie. Comment imaginer que « les contenus du ramadan » puissent s’imposer au monde, alors que les acteurs culturels du monde arabe, dans les industries musicales et surtout dans la télévision, ont essentiellement élaboré (nous dit l’auteur) une « stratégie anti-occidentale », qui se doit d’être conforme à un ensemble de pratiques religieuses certes beaucoup plus diverses, beaucoup plus contrastées, beaucoup plus complexes qu’on peut parfois les décrire, mais enfin qui ne peuvent pas « plaire à tout le monde » sans perdre au passage ce qui en fait la spécificité. Les mêmes réticences et les mêmes scepticismes valent pour l’Inde, et son industrie cinématographique si particulière que, là encore, on voit mal qu’elle puisse s’imposer au-delà de niches, ou pour le Japon, « pays en voie de submersion », qui impose certes ses mangas et ses dessins animés – mais quoi d’autre ?

Le Vieux Continent

L’Europe enfin. Si vous voulez (vraiment) être déprimé, lisez les pages 436 à 440 de l’ouvrage, qui vous expliqueront sans fioritures que l’Europe n’a pas su s’imposer dans un environnement culturellement de plus en plus concurrentiel, que sa démographie est vieillissante (sauf nous) et, surtout, « que la définition européenne de la culture, historique et patrimoniale, élitiste souvent, anti-mainstream aussi, n’est plus forcément en phase avec le temps de la mondialisation et le temps numérique ». C’est un euphémisme : elle n’est plus en phase, et ce souci interroge, on s’en doute, nos collections, notre offre de services, nos pratiques – nos valeurs.

On est plus perplexe, en revanche, pour expliquer ce déclin, sur ce que Frédéric Martel qualifie de « disparition de sa [de l’Europe] culture commune » : une telle chose a-t-elle jamais existé ? Peut-être dans l’Europe de Voltaire. Certainement pas dans celle de l’Union européenne. D’ailleurs, l’auteur enfonce involontairement le clou en citant, comme « exceptions », Luc Besson et Pedro Almodóvar, dont on voit mal en quoi ils relèveraient d’une « culture européenne ».

Une lecture indispensable

La lecture de Mainstream s’impose à tout « acteur culturel » (mais oui, moi et surtout vous). Elle est indispensable, roborative, stimulante, désespérante. Elle a l’immense, le prodigieux mérite de nous délivrer de nos arguties franco-françaises, au mieux européano-européennes. On n’en sort pas forcément plus optimiste, et certains passages donneraient plutôt envie de quitter le « Vieux Continent » pour des contrées plus confiantes et plus dynamiques. Mais ce livre nous donne à voir la diversité du monde, sa diversité culturelle et humaine, qu’on croyait pourtant égarée dans les limbes, justement, du mainstream : c’est sa plus grande force.

  1.  (retour)↑   Ou s’intéresseront d’emblée au site web de l’auteur, qui regroupe notes, index, lexique, « tableaux et données quantitatives complémentaires sur la plupart des secteurs des industries créatives » : http://www.fredericmartel.com