entête
entête

Rencontres européennes du patrimoine : la numérisation du patrimoine écrit

Guillaume Fau

Le 31 mars dernier, l’Institut national du patrimoine accueillait les Rencontres européennes du patrimoine, sur le thème de la numérisation du patrimoine écrit. De nombreux projets de numérisation ont été présentés, ainsi que l’expérience des partenaires dans le domaine du livre et des archives.

Plusieurs exemples européens

Amedeo Quondam (Université La Sapienza, Rome) a présenté tout d’abord un projet de constitution de bibliothèque numérique des incunables italiens en langue vulgaire élaboré par l’université de Rome et dont la mise en ligne est prévue pour la fin 2012.

Le « Royal Manuscripts Project », présenté ensuite par Joanna Fronska, a été lancé par la British Library en collaboration avec le Courtauld Institute of Art de l’université de Londres, en octobre 2008. Ce projet porte sur les manuscrits de l’ancienne bibliothèque royale anglaise issue du don effectué par George II au British Museum en 1757.

Le projet de numérisation de la librairie des ducs de Bourgogne porte, quant à lui, sur le noyau historique de la collection royale de Belgique, soit 280 manuscrits. Les partenaires de la Bibliothèque royale de Belgique incluent entre autres la Bibliothèque nationale de France (BnF), la British Library, les bibliothèques de Vienne, de La Haye… Comme l’a rappelé Bernard Bousmanne, de la Bibliothèque royale de Belgique, le projet vise la numérisation intégrale du corpus, soit 45 000 images environ. L’accès au corpus numérisé se fera par Belgica, Gallica et Europeana.

La numérisation des manuscrits suisses a abouti à l’ouverture d’un portail de manuscrits en ligne  1 en 2006, dénommé e-codices. Il présente les fonds des bibliothèques de l’abbaye de Saint-Gall, de la Bourgeoisie de Berne, de l’université de Bâle, de l’abbaye d’Einsiedeln, de Genève, de la Fondation Bodmer, et bien d’autres (Zürich, Schaffhausen…) Au total, 7 200 manuscrits médiévaux ont vocation à figurer dans e-codices.

L’International Dunhuang Project, présenté par Alastair Morrison, de la British Library de Londres, est un projet collaboratif international né en 1994 et qui vise à rendre accessibles sur internet les images de tous les manuscrits, objets, peintures, tissus… provenant de la grotte de Dunhuang (Chine occidentale) et d’autres sites archéologiques de la route de la soie.

L’expérience des partenaires

Le projet scientifique de numérisation des Archives nationales des documents et des fonds médiévaux, détaillé par Bruno Galland, est en cours d’élaboration. Il privilégie la numérisation et la mise en ligne de fonds d’archives accessibles depuis leur instrument de recherche, et non plus simplement de pièces isolées. Aujourd’hui, les registres de Philippe Auguste commencent à être mis en ligne. Parallèlement, une valorisation de ces fonds intervient, comme ce fut le cas en 2007 avec l’exposition « Trésor des chartes des rois de France : la lettre et l’image, de saint Louis à Charles VII ».

En 2005, un partenariat entre les bibliothèques de l’université Johns Hopkins et le département des Manuscrits de la BnF a été mis en place pour numériser les 250 manuscrits du Roman de la Rose qui sont répartis entre plusieurs lieux de conservation. Grâce au généreux concours de la Fondation Mellon, ce projet collaboratif a débouché sur la numérisation intégrale des manuscrits  2. Le site illustre la collaboration entre universitaires et bibliothécaires. Depuis septembre 2008, la fréquentation du site s’élève à 32 125 visiteurs, dont 27 % de « récidivistes ».

Hélène Say, des archives départementales (AD) de Meurthe-et-Moselle, et Hélène Schneider, de l’université Nancy 2, ont présenté le projet de numérisation des Archives de Lorraine. Un projet né de la rencontre de deux initiatives concomitantes : établir un instrument de recherche pour la collection de Lorraine (collection des Provinces) ; reconstituer virtuellement le corpus des archives ducales médiévales de Lorraine, à l’université de Nancy 2. Le projet comprend deux volets chronologiques : des origines à 1508, et de 1509 à 1737.

Pour le premier volet, les lettres patentes de René II (1473 – 1508) ont servi d’expérience initiale : les onze registres, d’abord décrits en traitement de texte, ont fait l’objet d’une base de données balisée en EAD (Encoded Archival Description – description archivistique encodée) en coopération avec les AD de Meurthe-et-Moselle.

Guillaume Fau (département des Manuscrits, BnF), Christelle Quillet (bibliothèque municipale de Rouen), et Emmanuelle Toulet (Bibliothèque historique de la Ville de Paris, BHVP) ont présenté le projet Flaubert, qui prévoit la numérisation des manuscrits de l’auteur. À la BnF, le projet ANR Optima a permis la numérisation intégrale et la mise en ligne sur Gallica de l’ensemble du fonds Flaubert du département des Manuscrits. Ces images sont également accessibles à partir des notices du catalogue BnF archives et manuscrits  3. À la BHVP, le projet porte sur la trentaine de carnets de notes et de voyages de Flaubert ainsi que sur le manuscrit mis en ligne de L’éducation sentimentale.

Le site castellanie.net a pour vocation de mettre à disposition du public la documentation comptable locale des États de Savoie, actuellement répartie dans plusieurs dépôts d’archives. Le site donne déjà accès aux comptes de châtellenies du XIIIe siècle conservés aux AD de Savoie et aux AD de la Côte-d’Or.

Les comptes mis en ligne ont été numérisés par les services des AD de Savoie. Ils ont, pour certains d’entre eux, fait l’objet d’une analyse et d’une transcription. Le site, mis en place par Marjorie Burghart (EHESS, Lyon), offre plusieurs modalités d’accès aux comptes : par le nom des châtellenies ou les années documentées. Ce projet a été rendu possible grâce à une étroite collaboration entre les AD de Savoie, de Côte-d’Or et de l’Ain et les institutions de recherche de Chambéry et de Lyon. De 2003 à 2007, il a bénéficié du soutien du CNRS. Depuis 2006, il est l’un des axes de recherche soutenus par la Région Rhône-Alpes.

De la numérisation à la valorisation

Sylviane Messerli (Fondation Martin Bodmer, Genève) a présenté la collection « Sources », coéditée par les Presses universitaires de France et la Fondation Bodmer, qui publie quatre fac-similés sur support papier par an dont les titres sont choisis parmi les ouvrages conservés à la Fondation Bodmer et dans la collection du bibliophile genevois Jean Bonna. Chaque fac-similé est introduit par un préfacier qui apporte une mise en perspective scientifique (Marc Fumaroli, Michel Zinc, Jacqueline Cerquiglini-Toulet…). La collection 2010 comprendra des incunables, un manuscrit d’Olivier de La Marche, une vie de Bouddha et des autographes de Borgès. La démarche obéit à une approche clairement bibliophilique, revendique la sélection et la fidélisation du public à l’époque du tout numérique.

Françoise Juhel (responsable des éditions multimédias à la BnF), quant à elle, a replacé son travail dans le contexte de la numérisation considérée comme enjeu de médiation. Les éditions multimédias de la BnF développent les axes suivants : donner des repères pour une histoire des représentations (Livres de parole, Torah, Bible, Coran) ; approcher les grandes œuvres de la littérature (Émile Zola…) ; éduquer le regard (Fouquet ou le Moyen Âge en images). Les réalisations incluent des expositions virtuelles, des conférences en ligne, des bases de données, un guide de recherche pour le jeune public, une animation de réseaux (ateliers d’écriture en ligne). Thierry Claerr (service du livre et de la lecture, direction générale des médias et des industries culturelles) a, enfin, décrit le contexte national et rappelé la diversité, la richesse et la dispersion du patrimoine en France. Il a évoqué le travail mené en collaboration avec l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT), les réalisations comme Mandragore, par exemple. Aujourd’hui, il s’agit d’augmenter les ressources disponibles en ligne, en travaillant en partenariat. Selon lui, la question patrimoine du XXe siècle est également à considérer.