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Voyages en BM

Mouloud Akkouche

À la mémoire de Pascal Garnier, disparu ce printemps.

 

Comptoir d’accueil

Après avoir accepté de rédiger un texte pour le Bulletin des bibliothèques de France, je lis des articles sur le site de ce bimestriel. Pourquoi m’être engagé dans cette aventure ? Pas mes compétences. Capable du verbe, du complément, mais surtout du hors sujet. Sans compter les concordances de temps approximatives et coquilles en tous genres. Autodidacte – pas le seul –, je m’interrogeais sur ma légitimité à m’inscrire dans la ligne éditoriale d’une revue avec des signatures prestigieuses et très pointues. Sans doute une erreur d’aiguillage.

L’article est à peine entamé que je commence à m’égarer. Plus possible de repousser et développer des stratégies de contournement pour échapper à cet exercice. La date butoir du 4 octobre se rapproche. Que faire ? « Laisse tomber et retourne à tes personnages de fiction ! » Ma micromanie battue par la culpabilité de ne pas honorer mon engagement, j’ai fini par me dire : « Écris comme tu sens. » Et je me suis remémoré la phrase de Henri Michaux : « Avec tes défauts pas de hâte, ne vas pas à la légère les corriger. Qu’irais-tu mettre à la place ? »

Illustration
Photo : Marianne Akkouche

Pôle enfance

Heureuse ou pas, l’enfance – moment le plus court de l’existence – est paradoxalement la période qui durera le plus longtemps en nous. Nos premières fois nous hanteront jusqu’à notre dernier souffle. Donc, autant commencer par le début de ma trajectoire d’usager de bibliothèque. Tenter de partager le plus sincèrement possible mon expérience de titulaire d’une carte de bibliothèque.

Chaque jeudi, je circulais très fier dans la plus belle BM de ma ville de Montreuil-sous-Bois. Pas de téléphone à la maison, ni d’eau chaude, mais copropriétaire d’une BM unique dans la commune. Certes beaucoup moins rapide et bruyante que celles de mon quartier. Une fois par semaine, je m’installais dans ma BM et, aussi étrange que cela puisse paraître, me sentais en sécurité dans cette bibliothèque municipale. Comme dans une espèce d’ambassade au cœur de la Cité. Les milliers de livres, rangés par genre et ordre alphabétique, laissaient filtrer tant de lumières inconnues. Que de voyages à portée de mains. Bien sûr, la boue et le sang de la planète, la connerie humaine n’avaient pas cessé pour autant derrière les vitres. Ce lieu, dirigé dans les années soixante-dix par Madame Cohen – nom qui résonne encore en moi –, était le seul endroit où je me sentais pousser des racines. Dans Aveux et Anathèmes, Cioran écrivait : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre. » Ma première patrie fut cette bibliothèque.

En plus des plats gratuits à dévorer sur place, je pouvais, comme au chinois ou au McDo, en emporter à la maison. Dans le bus 122 qui me ramenait au domicile familial, je continuais ma lecture, une main serrant le sac plastique chargé de promesses. Un soir, je vis mon père attablé toujours au même endroit, regard dans le vague, ouvrir le sac et en extraire un des livres empruntés. Mécontent de son geste, je fixais le vieil homme taciturne. Front plissé, il tournait lentement, très lentement, les pages… de MON livre. Un roman entre ses battoirs qui, plus habituées à faire le coup de poing ou utiliser un marteau-piqueur, paraissaient timides. Maladroites. J’étais agacé. À quoi ça sert, il ne sait ni lire ni écrire, pensais-je, bien décidé à récupérer le fruit de ma chasse hebdomadaire. Je me plantais devant lui. Sourire gêné d’avoir été pris en flagrant délit, il s’empressa de me le rendre et se servit un énième verre de rouge. De longues années plus tard, l’un de mes fils me demanda : « Papa, tu peux m’aider à réviser mon exercice de solfège ? » Une partition entre les mains, j’étais devenu à mon tour analphabète. Ce jour-là, je compris la honte de mon vieux.

Une honte sans mots.

Pôle adolescence

À toutes les époques et dans la plupart des cultures, le jeune mâle – premier colon – cherche à conquérir un territoire plus vaste et bouffer celui des adultes. Surtout dans certaines banlieues où le poing fait office de passeport. À cette période, ma fréquentation de la bibliothèque fut difficile. Chaque fois, l’impression de trahir les us et coutumes en vigueur dans mon pâté de maisons me nouait le ventre. « Tu te prends pour qui ? » me reprochais-je. À plusieurs reprises, j’entendis : « C’te mec c’est une tapette, il est toujours dans les bouquins. » Mais, flanqué d’un frère aîné avec d’excellents états de service dans la rue, aucun ne me chercha querelle. Peu à peu, ils s’habituèrent et me considérèrent comme une bête curieuse, parfois avec une réelle peine pour ma perte de temps dans les bouquins. J’avais envie de chialer. Pas pour les insultes qui étaient monnaie courante. Juste à cause de cette irrépressible traversée de frontière, la sensation de m’éloigner des copains du quartier et de ma famille. Futur exilé social.

Ado, je traînais avec mes potes au supermarché ou passais des heures à taquiner un vieux baby-foot au « Bar de la Paix ». Dans ce bar enfumé, je regardais la galerie de trognes en rang d’oignon au comptoir. Ces ritals, arabes, portugais, manouches, me faisaient penser aux romans de Zola : un auteur qui aiguisa ma révolte. Gosse, je regardais mes parents en me disant que je ne leur ressemblais pas. Aujourd’hui, je ne ressemble pas à mes gosses. À cause ou grâce à ces livres empruntés chaque semaine, j’ai quitté une classe sociale… sans jamais en trouver une autre de rechange. Le cul à jamais entre deux sièges. Malgré cet inconfort social, je n’échangerais mes jeudis contre rien d’autre. Sans eux, je n’aurais jamais eu accès à cet immense plaisir de la lecture et de l’écriture. Une formidable ouverture sur soi, les autres et l’inconnu, se glisser dans la peau du monde.

À 14 ans, il y eut aussi la sexualité. Premières branlettes sur des magazines, BD de cul ou des catalogues de vente par correspondance. Comme tous ceux de mon âge, je suis passé par là. Sauf que, à cause de cette foutue BM, j’ai eu l’impression d’être un extraterrestre. Bander et se branler pour une femme plantureuse légèrement vêtue, photographiée dans des positions suggestives, représentait la normalité dans mon entourage. Pas se masturber en rêvant à Madame de Rénal. Le Rouge et le Noir est le roman que j’ai le plus lu. Pas très à l’aise et quasiment honteux, je ne parlais de ma « déviance » à personne. Longtemps après, j’entendis Jacques Ralite évoquer à la radio ses émois érotiques à la lecture de « la prise de la main ». Je n’étais pas le seul à être « normal ».

Pôle adulte

Arrivé au lycée, je délaissai la BM pour me consacrer au « matin du grand soir », les filles et les interminables conversations de bistrots : ma deuxième patrie. Plutôt enclin à la radicalité, je basculais dans les mouvements autonomes – cocktail de punks, zonards, lycéens, politiques déçus des partis – qui voulaient en découdre physiquement avec le système. Des années ponctuées de concert « against police » dans les squats, de manifs violentes, désir d’action directe… Comme mes amis de ces années-révolte, je n’envisageais qu’une seule solution : la lutte armée. Mais un passage à la BM me fit changer d’avis. Entre l’occupation du lycée, les manifs et les discours péremptoires, je me plongeais dans la lecture des Justes de Camus. Une claque qui me fit dégringoler de mon piédestal de certitudes. Tant de doutes et interrogations sur l’engagement irriguaient cette pièce de théâtre. La planète ne se divisait pas uniquement entre gentils pauvres et méchants capitalistes. L’écrivain se définissant comme « ayant vécu à mi-chemin de la misère et du soleil » m’évita de déraper et sombrer dans la facilité du manichéisme. J’empruntai l’œuvre complète de Camus et m’éloignai rapidement des « autonomes ». La BM continuait de me faire avancer.

Ayant quitté le lycée sans bac, je naviguais de bar en bar et de boulot en boulot. Une quête de soi dans un brouillard total. Toutefois, je fréquentais encore la bibliothèque, pas un usager assidu mais jamais très loin. Un grand nombre de copains, étudiants, s’y rendaient dans un but précis lié au champ de leurs études. Tandis que, dilettante incapable d’endosser un rôle social, j’y passais des heures, aspiré dans la lecture de romans. Dans quel but ? Aucun. Non, pas tout à fait, car, au fond, je rêvais d’être écrivain. Raconter une histoire qui, comme toutes celles attendant dans les rayons, serait proposée à des mains anonymes. Tenter d’offrir à mon tour le plaisir et la force de la lecture. Passer dans les coulisses du livre. Écrire.

Ma première réaction quand je lus le mail me demandant un texte pour le BBF fut : « Ne parle pas de ton boulot d’auteur. » C’est bel et bien raté. Comment dissocier le lecteur et l’auteur ? L’un ne peut évoluer sans l’autre. Des auteurs expliquent qu’ils sont venus à la littérature par la télévision et le cinéma, certains se présentent d’ailleurs comme des « cinéastes contrariés ». Après tout, il n’y a pas de voie obligatoire pour devenir écrivain. En ce qui me concerne, quasi inculte en cinéma et n’ayant pas de télé quand j’étais gosse, ma fenêtre sur l’Univers était essentiellement le roman et la radio. Une culture hétéroclite engrangée en solitaire.

En parler ou pas ? Après tout, il occupe nombre de conversations et correspond à la modernisation des médiathèques s’ouvrant de plus en plus à la nouvelle technologie. N’ayant que des avis fluctuants sur ce sujet, j’ai hésité avant d’évoquer le livre numérique. Certains sont entièrement contre, d’autres ne misent plus que sur lui. Quoi qu’il adviendra, numérique ou pas, la lecture ne sera jamais enterrée. Et, du SMS à internet, on peut constater qu’elle a encore de beaux jours devant elle.

Quant à la littérature, en mauvais état d’après moult commentateurs, elle résistera aux coups des marchands du temple éditorial, le manque de remise en question des auteurs (je me mets dans le lot), et une certaine panne de curiosité du lectorat qui lit où on lui dit de lire. Pourquoi cet optimisme béat en l’avenir ? La littérature, pleine de surprises, aura toujours le dernier mot. Aux auteurs, lecteurs, éditeurs, bibliothécaires et toute la chaîne du livre de ne pas la décevoir.

Sortie

Habitant un village depuis plusieurs années, je dois avouer fréquenter peu les bibliothèques. Entre autres parce que je n’ai pas le permis de conduire pour me rendre en ville. Heureusement que mon épouse bibliothécaire me ravitaille. À vrai dire, il me suffirait de rouler cinq kilomètres à vélo pour pousser la porte de la bonne médiathèque du village voisin.

N’importe où en France, une BM, une médiathèque ou un bibliobus, offre ses services aux titulaires d’une carte de prêt. Des milliers de lieux regorgeant de livres.

Que demande de plus le lecteur ?

Octobre 2010