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Fernando Báez

Histoire universelle de la destruction des livres

Des tablettes sumériennes à la guerre d'Irak

Paris, Fayard, 2008, 527 p., 24 cm
ISBN 978-2-213-63484-5 : 28 €

par Philippe Hoch

Il y a un demi-siècle, dans la Guyane vénézuélienne, à San Felix – nom prédestiné – le jeune Fernando vivait heureux parmi les livres. Requis par les dures nécessités de l’existence, ses parents l’avaient confié à une tante, secrétaire de la bibliothèque du lieu. Engagé dans une lecture ininterrompue autant qu’encyclopédique, le garçon, juvénile Comestor, dévorait tous les écrits à portée de main et oubliait ainsi « la faim et la misère ». Mais les rêveries lettrées dans la maison de papier prirent fin lorsque la rivière Caroní sortit de son lit, inonda le village et anéantit tous les livres. « C’est ainsi, écrit Fernando Báez, que je me suis retrouvé sans refuge et [que] j’ai perdu toute une partie de mon enfance passée dans cette petite bibliothèque complètement anéantie par les eaux opaques. »

Expérience fondatrice, de l’aveu de l’auteur, qui dès lors n’eut de cesse, en acquérant la culture d’un universitaire reconnu, de s’interroger sur les conditions de la transmission des œuvres, de méditer sur leur extrême précarité, afin d’élaborer des mesures susceptibles d’en favoriser la pérennité. Traducteur d’Aristote, spécialiste de la bibliothèque d’Alexandrie dont il a retracé la destinée, Fernando Báez a ainsi consacré douze années à la préparation d’une thèse de doctorat, dont l’Histoire universelle de la destruction des livres est issue.

La mise à sac du berceau de la civilisation

Ce travail, traduit en une douzaine de langues, a valu à son auteur d’être appelé en Irak, en 2003, pour mesurer l’ampleur des dommages irrémédiables qu’a subis le patrimoine culturel d’une terre sur laquelle naquit l’écriture. Des tablettes sumériennes à la guerre d’Irak, une certaine boucle est bouclée et, dès lors, la conclusion s’impose : le lecteur « pouvait-il imaginer que le XXIe siècle s’ouvrirait sur la mise à sac et la destruction du berceau de la civilisation ? »

Des premiers textes, tracés dans l’argile en Mésopotamie, à la destruction de la Bibliothèque nationale et du Musée archéologique de Bagdad, Fernando Báez assemble, avec toute l’érudition qu’exige pareille matière, les pièces d’une immense histoire de la culture pour ainsi dire tracée en négatif. Et, au fil de chapitres fortement charpentés, les catastrophes font suite aux désastres, les autodafés précèdent les inondations, les explosions politiques et idéologiques ouvrent la voie aux éruptions volcaniques et aux tremblements de terre dévastateurs. Le catalogue des malheurs paraît interminable et la liste des origines qu’il faut assigner aux destructions s’accroît elle-même, dans un luxe énumératif, si l’on ose dire, qui n’engage guère à l’optimisme.

Si la visée historique imposait, à l’évidence, un plan chronologique, l’ambition planétaire de l’enquête rendait nécessaire, quant à elle, une approche simultanément dictée par la géographie ; deux cadres complétés, enfin, par la typologie toujours affinée des modalités et des acteurs de l’anéantissement du patrimoine écrit ; désastre désigné au moyen du néologisme assez peu élégant de « bibliocauste ». À cette triple trame, se superpose une réflexion, souvent reprise, mais conduisant invariablement aux mêmes conclusions (intolérance, mépris, haine, ignorance…), portant à la fois sur les causes premières (la volonté d’anéantir la mémoire) et les conséquences ultimes de la « biblioclastie », résumées dans une assertion de Heinrich Heine (1821) : « Là où l’on brûle les livres, on finit par brûler les hommes. » Analysé en détail par F. Báez, le « bibliocauste nazi » en fournit par excellence la preuve.

Tous coupables

Du tableau bien sombre que brosse l’auteur, il apparaît que tous, en définitive, sont coupables. En effet, du Mexique à la Chine, en passant par le Proche et le Moyen-Orient ou l’Europe, il ne se trouve guère de terre, pour civilisée qu’elle se veuille, qui n’ait pas, à quelque moment de son histoire, cédé à la tentation de la tabula rasa. Qu’il s’agisse de l’Antiquité, volontiers idéalisée, du Moyen Âge ou des temps modernes, on ne pourra pas davantage nourrir la nostalgie d’un âge d’or voué sans partage à la bibliophilie : censeurs, inquisiteurs, pilleurs et destructeurs ne tardent jamais à imposer leur loi. Toutes les religions, enfin, se trouvent convoquées à la barre, pareillement zélées dans la traque aux livres hérétiques, dans la persécution de ceux qui les ont écrits. Les écoles philosophiques elles-mêmes mettent, à l’occasion, fin aux controverses par l’épreuve irréfutable du feu. Platon en personne, assure-t-on, a « brûlé des livres ».

Et quand l’homme s’emploie à faire honneur à la civilisation, instaurant la paix, chassant les dictatures et cultivant les arts et les lettres, voici que la nature (insectes, rongeurs, champignons…) s’en mêle, relayée par les accidents, en particulier les incendies, dont « aucune bibliothèque du passé » n’a été continuellement préservée. Détruits par les flammes, les livres le sont également par l’eau, et F. Báez rappelle qu’avec les victimes du Titanic une belle bibliothèque a été engloutie…

Relatée au long d’un ouvrage riche, dense, parfois touffu, l’histoire se poursuit. Chacun en trouvera aisément des exemples, y compris contemporains. Citons, pour nous en convaincre, le cas de ce pasteur, au Nouveau-Mexique, qui en 2001 « brûla des centaines d’exemplaires » d’un ouvrage dont le héros était « un produit du Démon », à vrai dire le Diable en personne, qui « détruit les gens ». Vous aurez, n’en doutons pas, reconnu Harry Potter.