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Les pratiques culturelles à l'ère numérique

Olivier Donnat

La réalisation en 2008 d’une nouvelle enquête Pratiques culturelles des Français 1, plus de dix ans après celle de 1997, est l’occasion de faire le point sur les profondes mutations qu’ont connues récemment les conditions d’accès à la culture avec l’essor de la culture numérique et de l’internet.

La diffusion extrêmement rapide de l’ordinateur et de l’internet dans les foyers, qui constitue à l’évidence le phénomène le plus marquant de la dernière décennie, ne doit pas être isolée du mouvement général d’enrichissement du parc audiovisuel domestique à l’œuvre depuis le début des années soixante. En effet, beaucoup d’autres choses ont changé ces dernières années en matière d’audiovisuel : les conditions de réception des programmes télévisés se sont améliorées, parallèlement à la diversification considérable de l’offre de programmes, avec le succès des écrans plats et du home cinéma, que près d’un ménage sur cinq possède désormais ; les lecteurs et graveurs de DVD ont presque complètement remplacé les magnétoscopes, les consoles de jeux ont conquis de nouveaux foyers, et les lecteurs MP3 ont démultiplié les facilités d’écoute de musique, amplifiant encore les ondes de choc du « boom musical » provoqué il y a maintenant plus de trente ans par l’arrivée de la chaîne hi-fi et du baladeur. Et si on ajoute le spectaculaire succès des téléphones portables multifonctions, on prend la totale mesure de l’élargissement considérable des possibilités de consommation, de stockage et d’échange de musiques, images et textes, auquel on a assisté depuis la fin des années quatre-vingt-dix, et ce, aussi bien dans l’espace privé du domicile qu’ailleurs, compte tenu du caractère souvent nomade des appareils les plus récents. En un mot, les conditions d’accès à l’art et à la culture ont profondément évolué sous les effets conjugués des progrès considérables de l’équipement des ménages, de la dématérialisation des contenus et de la généralisation de l’internet à haut débit : en moins de dix ans, les appareils fixes dédiés à une fonction précise (écouter des disques, regarder des programmes de télévision, lire des informations, communiquer avec un tiers…) ont été largement supplantés ou complétés par ces appareils, le plus souvent nomades, offrant une large palette de fonctionnalités au croisement de la culture, de l’entertainment et de la communication interpersonnelle.

La montée en puissance de la culture d’écran

Cette évolution a définitivement consacré les écrans comme support privilégié de nos rapports à la culture, tout en accentuant la porosité entre culture, distraction et communication. Avec le numérique et la polyvalence des terminaux aujourd’hui disponibles, ce sont la plupart des pratiques culturelles qui convergent vers les écrans : visionnage d’images et écoute de musique bien entendu, mais aussi lecture de textes ou pratiques en amateur, sans parler de la présence désormais banale des écrans dans les bibliothèques, les lieux d’exposition et même parfois dans certains lieux de spectacle vivant… Tout est désormais potentiellement visualisable sur un écran et accessible via l’internet.

Les jeunes et les milieux favorisés ont été les premiers bénéficiaires des diverses opportunités offertes. Ils sont aujourd’hui les principaux utilisateurs de l’internet et des nouveaux écrans, alors que la télévision recrutait (et continue à recruter) l’essentiel de ses gros consommateurs parmi les personnes âgées et peu diplômées. La profonde originalité de l’internet tient dans ce paradoxe : bien qu’utilisé très largement à domicile – les connexions sur appareils nomades restant pour l’instant limitées à l’échelle de la population française – ce nouveau « média à tout faire » apparaît plutôt lié à la culture de sorties dont sont porteuses les fractions jeunes et diplômées de la population, celles dont le mode de loisir est le plus tourné vers l’extérieur du domicile et dont la participation à la vie culturelle est la plus forte.

La situation actuelle est par conséquent radicalement différente de celle des années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix où la culture de l’écran se limitait pour l’essentiel à la consommation de programmes télévisés. En effet, si une forte durée d’écoute de la télévision était en général associée à un faible niveau de participation à la vie culturelle, il n’en est pas du tout de même pour l’internet qui concerne prioritairement les catégories de population les plus investies dans le domaine culturel. Ainsi, la probabilité d’avoir été au cours des douze derniers mois dans une salle de cinéma, un théâtre ou un musée, ou d’avoir lu un nombre important de livres croît régulièrement avec la fréquence des connexions (figure 1).

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Figure 1. Fréquence d’utilisation d’internet et pratiques culturelles à des fins personnelles

Tout laisse penser par conséquent que la logique du cumul, si fréquente dans le domaine culturel, s’est plutôt accentuée ces dernières années du fait de l’enrichissement du parc audiovisuel des ménages et de l’essor des pratiques numériques, avec pour principale conséquence une aggravation des tensions au plan de l’affectation du temps libre et une concurrence accrue entre les activités de loisir, notamment quand elles sont chronophages.

Le recul de la télévision et de la radio dans les jeunes générations

L’évolution du temps consacré à la télévision constitue un bon exemple de cette concurrence accrue sur le terrain du temps libre. En effet, si les Français sont dans l’ensemble plus nombreux qu’en 1997 à la regarder tous les jours, leur durée moyenne d’écoute est restée stable, autour de 21 heures par semaine. Le temps passé devant le petit écran, pour la première fois depuis son arrivée dans les foyers, a cessé d’augmenter : il a même diminué chez les jeunes, dont le volume hebdomadaire de consommation est inférieur de deux heures à celui de leurs homologues de 1997, mais cette baisse est compensée au plan général par l’augmentation de la durée d’écoute des personnes de 45 ans et plus, qui, pour la majorité d’entre elles, ne sont pas ou peu concernées par la montée en puissance de la culture numérique.

L’ampleur de la baisse est encore plus marquée pour la radio, qui a subi la concurrence de nouvelles manières d’écouter de la musique ou de s’informer en ligne (sites d’écoute en streaming, blogs…). Avec une légère diminution de la proportion d’auditeurs quotidiens et surtout une durée d’écoute nettement à la baisse, ce média, qui avait connu une seconde jeunesse dans les années quatre-vingt, marque incontestablement le pas par rapport à 1997, même en prenant en compte l’écoute en ligne : plus des deux tiers des Français continuent à avoir un contact quotidien avec la radio, mais ils lui consacrent en moyenne environ deux heures de moins par semaine. Seules, les personnes de 65 ans et plus n’ont pas réduit leur durée d’écoute.

Au cours de la même période, l’intérêt pour la musique a continué à progresser : 34 % des Français en écoutent tous les jours ou presque (hors radio) contre 27 % onze ans plus tôt. Le « boom musical » amorcé dans les années soixante-dix s’est poursuivi, et ses ondes de choc ont continué à se propager dans la société française avec l’avancée en âge des générations qui l’ont porté. En devenant numérique, la musique a encore gagné en accessibilité : les nouvelles possibilités de stockage, d’échange ou de transfert d’un support à l’autre, ainsi que la multiplication des supports d’écoute, du téléphone portable à l’ordinateur en passant par le lecteur MP3, ont favorisé une intégration toujours plus grande de la musique dans la vie quotidienne, au domicile mais aussi pendant les temps de transport ou de travail.

Un profond renouvellement des préférences en matière de musique et de films

Cette progression de l’écoute fréquente de musique, dont l’origine remonte aux années soixante, s’est accompagnée d’un profond renouvellement des préférences musicales, du fait de l’émergence régulière de modes d’expression « jeunes » que les générations n’abandonnent pas en vieillissant. Une des expressions de cette mutation qui court maintenant depuis plusieurs décennies apparaît clairement à la lecture des genres musicaux les plus écoutés ou cités comme préférés. En effet, on peut dire en simplifiant que plus on est jeune, plus la préférence pour la musique anglo-saxonne est marquée et que, sur ce point, les choses ne sont guère différentes en matière de films : les moins de trente-cinq ans préfèrent les films américains tandis que les quarante-cinq ans et plus penchent très nettement du côté des films français, les 35-44 ans étant pour leur part dans une position d’entre-deux qui les conduit à choisir plus que les autres la réponse neutre consistant à se déclarer indifférent à la nationalité des films.

Incontestablement, ces résultats traduisent un puissant effet générationnel : les jeunes, depuis maintenant plusieurs décennies, voyagent plus que ne le faisaient leurs aînés, sont plus nombreux à avoir vécu à l’étranger, à écouter de la musique anglo-saxonne ou à regarder des séries américaines en version originale, etc. Bref, ces générations ont grandi dans des univers culturels largement globalisés où la langue anglaise règne en maître et ont eu accès précocement à la culture américaine sous toutes ses formes, des produits les plus standardisés aux œuvres les plus confidentielles que s’échangent fans et amateurs via l’internet. Dès lors, comment s’étonner que leur rapport à la production française soit différent de celui de leurs aînés ?

La lecture d’imprimés toujours en recul

En matière de lecture d’imprimés, les deux principales tendances à l’œuvre depuis les années quatre-vingt se sont poursuivies au cours de la dernière décennie : la lecture quotidienne de journaux (payants) a continué à diminuer, de même que la quantité de livres lus en dehors de toute contrainte scolaire ou professionnelle. De ce fait, la proportion de non-lecteurs de presse payante et de livres est plus importante qu’elle n’était en 1997, sans toutefois qu’on puisse en déduire avec certitude que les Français lisent moins, compte tenu de l’arrivée au cours de la même période de la presse gratuite et surtout de la multiplication des actes de lecture sur écran (tableau 1).

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Tableau 1

Le recul de la presse quotidienne est essentiellement dû, aujourd’hui comme hier, à la diminution du nombre de lecteurs quotidiens : de moins en moins de Français lisent chaque jour un journal, ce qui a pour effet mécanique de grossir d’autant les rangs des lecteurs occasionnels et des non-lecteurs. Ce recul, dont les origines sont bien antérieures à l’arrivée de l’internet ou de la presse gratuite, touche aussi bien la presse nationale que régionale : 11 % des Français lisent un quotidien national plus d’une fois par semaine contre 13 % en 1997, et 32 % lisent un quotidien régional contre 38 % onze ans plus tôt.

Dans le cas des livres, la baisse des forts et moyens lecteurs s’est poursuivie au cours de la dernière décennie  2. Cette tendance, dont l’origine est, elle aussi, bien antérieure à l’arrivée de l’internet, a continué à peu près au même rythme que lors de la décennie précédente, entraînant une augmentation de la part des très faibles lecteurs – un à quatre livres dans l’année – mais aussi des non-lecteurs : il y a aujourd’hui plus de Français à n’avoir lu aucun livre dans le cadre de leur temps libre au cours des douze derniers mois qu’il n’y en avait en 1997, et ceux qui n’ont pas délaissé le monde du livre ont réduit leur rythme de lecture d’environ cinq livres par an.

Cette double évolution n’a rien d’inédit. Elle s’inscrit dans un mouvement de long terme que les précédentes enquêtes Pratiques culturelles avaient déjà mis en évidence : depuis plusieurs décennies, chaque nouvelle génération arrive à l’âge adulte avec un niveau d’engagement inférieur à la précédente, si bien que l’érosion des lecteurs quotidiens de presse et des forts lecteurs de livres s’accompagne d’un vieillissement du lectorat. De ce fait, les différences en termes d’âge ont tendance à s’atténuer dans le domaine du livre, car les jeunes d’aujourd’hui lisent moins que leurs aînés au même âge, tandis que les baby-boomers manifestent un intérêt pour les livres légèrement supérieur à celui des générations nées avant guerre. En revanche, les différences entre milieux sociaux se sont creusées au cours de la dernière décennie du fait du décrochage d’une partie des milieux populaires, notamment ouvriers. Il en est de même pour les différences de sexe : les hommes comptent désormais environ 10 % de non-lecteurs de livres de plus que les femmes et ont un rythme de lecture inférieur à celui des femmes quand ils sont lecteurs (ils lisent en moyenne quatorze livres par an contre dix-sept pour les secondes). D’ailleurs, ils reconnaissent sans difficulté leur éloignement croissant à l’égard du monde du livre : 62 % d’entre eux déclarent lire peu ou pas du tout de livres, contre 46 % des femmes (figures 2 et 3).

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Figure 2. Nombre de livres lus selon le milieu social

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Figure 3. Nombre de livres lus selon le sexe

Une fréquentation des équipements culturels globalement stable

Le temps supplémentaire passé devant les écrans n’a pas entamé la propension générale des Français à sortir le soir ni modifié leurs habitudes en matière de fréquentation des équipements culturels. Les sorties et visites culturelles ont beaucoup moins souffert dans les arbitrages imposés par la montée en puissance des pratiques numériques que certains loisirs du temps ordinaire comme l’écoute de télévision ou la lecture d’imprimés (tableau 2).

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Tableau 2

Si la comparaison des résultats relatifs à la fréquentation globale, tous équipements confondus, avec ceux de la précédente enquête confirme la remarquable stabilité d’ensemble des comportements en matière de sorties et visites culturelles, certaines différences apparaissent d’un domaine à l’autre.

  • Le cinéma en salle a touché en 2008 plus de monde qu’en 1997 en parvenant à élargir la base de son public occasionnel (une à cinq fois par an), notamment chez les seniors et dans les milieux populaires : 57 % des Français sont allés voir un film en salle au cours des douze derniers mois contre 49 % onze ans plus tôt.
  • Les bibliothèques et médiathèques ont connu un léger tassement de leur fréquentation qui fait écho à celui enregistré au plan des inscriptions : 28 % des Français s’y sont rendus au moins une fois au cours des douze derniers mois, contre 31 % onze ans plus tôt, ce qui semble indiquer que la progression des usagers non inscrits, qui avait été forte dans les années quatre-vingt, s’est interrompue au cours de la dernière décennie.
  • La moitié des Français (51 %) n’ont assisté en 2008 à aucun spectacle vivant dans un établissement culturel au cours des douze derniers mois. Même si l’ampleur très faible des évolutions oblige à la prudence, il semble bien que la fréquentation de type exceptionnel ait progressé au cours de la dernière décennie : le spectacle vivant serait parvenu à toucher une frange de nouveaux spectateurs tout en perdant une petite partie des spectateurs réguliers.
  • Les proportions de Français n’ayant pas visité de lieux d’exposition ou de patrimoine au cours des douze derniers mois sont respectivement de 58 % et de 62 %, niveaux proches de ceux de 1997 ; dans un cas comme dans l’autre, le rythme des visites paraît avoir légèrement fléchi, puisque la part des visiteurs réguliers (trois fois ou plus dans l’année) dans la population des quinze ans et plus est un peu en dessous de son niveau de 1997.

D’une manière générale, l’âge moyen des publics des équipements culturels a eu tendance à augmenter du fait de l’augmentation du poids des seniors dans la population française et de leur mode de loisir plus tourné vers les sorties, mais aussi parfois du fait d’une désaffection des jeunes. Ce vieillissement des publics s’observe dans le cas de certaines formes de spectacle (notamment les concerts de musique classique) mais aussi pour le cinéma en salle : les moins de 35 ans sont proportionnellement moins nombreux qu’en 1997 à se rendre une fois par mois dans une salle, à la différence des seniors qui sont au contraire de plus en plus nombreux à le faire.

Une culture plus expressive

Le paysage des pratiques amateurs a vu récemment l’émergence de nouvelles formes d’expression et de nouveaux modes de diffusion des contenus culturels auto-produits en liaison avec le développement du numérique et de l’internet. Les changements ont été particulièrement spectaculaires dans le cas de la photo ou la vidéo, dont la pratique a presque entièrement basculé dans le numérique en moins d’une décennie, mais la diffusion des ordinateurs dans les foyers a également renouvelé les manières de faire de l’art en amateur dans les domaines de l’écriture, de la musique ou des arts graphiques. Aussi n’est-il pas simple de se livrer au jeu de la comparaison, puisque le regard porté sur les évolutions survenues depuis 1997 dépend pour une large part de la manière dont les diverses activités d’auto-production sur écran sont appréhendées et regroupées (ou non) avec les pratiques amateurs « d’avant l’ordinateur » (tableau 3).

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Tableau 3

Avec la diffusion des appareils numériques et surtout celle des téléphones portables multimédias, les pratiques de la photo et de la vidéo ont progressé, faiblement dans le cas de la première compte tenu de l’existence ancienne dans les foyers d’appareils de type Instamatic ou Polaroïd, plus nettement dans celui de la seconde, puisque la proportion de Français ayant réalisé un film ou une vidéo dans l’année a doublé depuis 1997 (27 % contre 14 %).

Pour les autres activités traditionnelles du monde amateur, l’évolution apparaît en première analyse moins favorable : les pratiques musicales semblent connaître un léger tassement, de même que celles relatives à l’écriture, aux arts plastiques et au dessin. Toutefois, une fois intégrés les usages à caractère créatif de l’ordinateur, la pratique en amateur apparaît bel et bien orientée à la hausse, dans le prolongement de la tendance observée dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. En effet, aux côtés des pratiques en amateur traditionnelles, se sont développées dans le domaine de la musique, de l’écriture et des arts plastiques ou graphiques, de nouvelles formes de production de contenus qui obligent à modifier la définition même des pratiques en amateur.

Révolution numérique et générations

À la lumière des évolutions constatées sur la dernière décennie, il est tentant de relativiser l’impact de la révolution numérique sur les pratiques culturelles. Si celle-ci a radicalement modifié les conditions d’accès à une grande partie des contenus culturels et déstabilisé les équilibres économiques dans les secteurs des industries culturelles et des médias, elle n’a pas bouleversé la structure générale des pratiques culturelles ni surtout infléchi les tendances de la fin du siècle dernier : la plupart des évolutions de la dernière décennie prolongent, parfois en les amplifiant, des orientations dont l’origine est bien antérieure à l’arrivée de l’internet, et les seules véritables ruptures concernent la durée d’écoute de la radio et de la télévision. Dans tous les autres domaines (écoute de musique, lecture de presse et de livres, fréquentation des équipements culturels, pratiques amateur), les changements restent en général d’ampleur limitée, et surtout s’inscrivent dans le prolongement de tendances mises en évidence par les précédentes éditions de l’enquête Pratiques culturelles.

En même temps, nombreux sont les indices qui laissent entrevoir la profondeur du changement en cours quand on quitte le niveau général pour s’intéresser aux comportements des jeunes générations. Les personnes de moins de 35 ans sont en effet les principaux responsables de la baisse de la durée d’écoute de la radio et de la télévision au cours de la dernière décennie ; elles affirment sans ambages leurs préférences pour les films et les musiques anglo-saxonnes, à la différence de leurs aînés, et ont activement participé au recul de la lecture de quotidiens et de livres tout en manifestant certains signes potentiellement inquiétants en matière de fréquentation des équipements culturels : légère baisse de la fréquentation régulière des salles de cinéma masquée au plan général par la progression des 45 ans et plus, tassement de l’inscription et de la fréquentation des bibliothèques, recul dans le domaine des musées et surtout des concerts de musique classique.

L’arrivée de l’internet à haut débit et des appareils nomades plurifonctionnels confirme la règle générale vérifiée dans les années quatre-vingt avec le magnétoscope ou le baladeur et dans les années quatre-vingt-dix avec les consoles de jeux et les ordinateurs : les jeunes générations sont les plus nombreuses à s’emparer des nouvelles technologies et des nouvelles offres facilitant l’accès aux images et à la musique. Et, en même temps, il apparaît clairement que la plupart des mutations de ces dernières décennies répondent à une logique générationnelle : ainsi, la propension plus forte des seniors d’aujourd’hui à sortir le soir et leur niveau d’engagement dans la culture souvent supérieur à celui de leurs prédécesseurs sont à mettre en relation avec l’abaissement des barrières d’accès au lycée et à l’enseignement supérieur et à la diversification de l’offre culturelle dont a bénéficié cette génération au temps de sa jeunesse.

La perspective générationnelle des résultats de l’enquête Pratiques culturelles – qui permet de suivre l’évolution des comportements d’une cohorte d’individus nés dans les mêmes années au fil de leur avancée en âge – constitue par conséquent une grille d’interprétation privilégiée pour comprendre les mutations de ces dernières années, et surtout chercher à anticiper celles qui s’annoncent.

Les ressources socioculturelles et, dans une moindre mesure, économiques continuent à peser lourdement sur l’intensité et les modalités des pratiques culturelles, mais les inégalités d’accès ou de participation à la vie culturelle s’expriment différemment selon l’appartenance générationnelle. À bien des égards, en effet, la société française apparaît aujourd’hui comme l’addition de quatre générations « produites » dans des conditions très différentes et plus ou moins en phase avec les nouvelles technologies apparues ces trente dernières années en fonction de l’âge qu’elles avaient au moment de leur diffusion.

La génération née avant la Seconde Guerre mondiale a grandi dans un monde où rien ne venait contester la suprématie de l’imprimé, a découvert la télévision à un âge déjà avancé et est restée assez largement à l’écart du boom musical et a fortiori de la révolution numérique. Celle des baby-boomers a été la première à profiter de l’ouverture du système scolaire et du développement des industries culturelles, et conserve aujourd’hui encore certaines traces de l’émergence au cours des années soixante d’une culture juvénile centrée sur la musique. Celle des personnes dont l’âge se situe entre 30 et 40 ans a bénéficié de l’amplification de ces mêmes phénomènes – massification de l’accès à l’enseignement supérieur et diversification de l’offre culturelle – et surtout a vécu, enfant ou adolescent, la profonde transformation du paysage audiovisuel au tournant des années quatre-vingt : elle est la génération du second âge des médias, celui des radios et des télévisions privées, du multi-équipement et des programmes en continu, ce qui lui a permis de se saisir assez largement des potentialités offertes par la culture numérique. Enfin, celle des moins de 30 ans a grandi au milieu des téléviseurs, ordinateurs, consoles de jeux et autres écrans dans un contexte marqué par la dématérialisation des contenus et la généralisation de l’internet à haut débit : elle est la génération d’un troisième âge médiatique encore en devenir.

Septembre 2010

  1.  (retour)↑   Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique : enquête 2008, La Découverte/Ministère de la Culture et de la Communication, 2009. Les résultats complets de l’enquête 2008 sont consultables à l’adresse suivante : http://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr.
  2.  (retour)↑   Si on définit les forts lecteurs à partir du seuil de vingt-cinq livres par an et non de vingt, le constat reste le même : leur part dans la population des 15 ans et plus est passée en onze ans de 15 % à 11 %.