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La collection, de l’éditeur au libraire

L’exemple d’Ombres blanches, à Toulouse

Christian Thorel

Notre librairie aura 35 ans à la fin de l’été 2010. Lorsqu’elle fut conçue dans le courant de l’année 1975, tout ou presque était politique, la littérature comme le cinéma et le théâtre, et aussi la musique. Des courants idéologiques dominaient les pratiques artistiques et littéraires. Dans les librairies, le marxisme de Louis Althusser et la pensée de Foucault ou celle de Lacan voisinaient avec la critique du soviétisme ; au Seuil, on publiait L’archipel du Goulag et les structuralistes. Sous le nom d’Ombres blanches, le propos n’était pas de réduire la combativité critique d’une ou deux générations, les nôtres, mais d’accompagner ce tropisme révolutionnaire en redonnant le goût d’univers et d’imaginaires que d’autres « avant-gardes » avaient créés ou soutenus dans d’autres temps – expressionnistes, surréalistes, lettristes ou, sans « ismes », cobra, dada… L’invocation poétique du nom de baptême de la librairie ne pouvait que signifier le rattachement à des auteurs plus près des mots et du chant que des dogmes.

Le concept de collection quasi obsessionnel

Du point de vue des orientations éditoriales, cela signifiait une présence notable des productions de maisons « historiques » telles que Gallimard en premier lieu, mais également Stock, Calmann-Lévy, Denoël ou Le Mercure de France, mais encore Le Seuil, Minuit, Corti, Pauvert ou Losfeld (maisons issues de la guerre ou de l’après-guerre), Bourgois ou Belfond (les années 60) aux côtés des maisons plus engagées comme Maspéro, Champ Libre. Dans ces maisons, plus encore que dans les centaines d’autres avec lesquelles nous collaborions, le concept de collection était opérationnel. Si ce terme existait dans notre librairie, c’était très clairement, et parfois de manière un peu obsessionnelle, comme structurant notre approche des fonds des maisons que nous honorions dans nos rayons. Ainsi, et sans ordre autre que celui, bousculé, de la mémoire, présentions-nous avec ferveur la « Petite Collection » Maspéro des classiques de la pensée marxiste et des bréviaires des luttes dans le tiers-monde ; la collection « Critique » chez Minuit où Jean Piel réunissait Deleuze, Bouveresse, Derrida et Lyotard ; « Arguments » dans la même maison où voisinent encore Marcuse, Bataille, et Trotsky ; « Tel Quel » au Seuil groupant Kristeva, Pleynet et Barthes autour de Sollers, Lacan y dominant Le Champ freudien ou Ricœur, l’Ordre philosophique. Nous défendions corps et âme le repaire de Denis Roche, « Fiction et Cie », si vivante trente-cinq ans après sa création, et Maurice Nadeau faisait découvrir, dans ses Lettres nouvelles, Georges Perec, Tahar Ben Jelloun, Witold Gombrowicz ou Kenneth White.

C’est pourtant chez Gallimard que le principe (ou bien le principe de « principauté ») a été le plus loin. Nous avions en 1980 conçu et fabriqué un très modeste travail d’inventaire des collections de la maison depuis ses origines, nous y comptabilisâmes pas moins de quatre-vingts collections. Nous y constations que les auteurs de la prestigieuse maison avaient trouvé indifféremment un asile, qui dans la « Blanche », qui dans « Le Chemin », ou dans « Témoins », « Du monde entier », « Le Point du jour », « Métamorphoses », « L’Univers des formes », ou bien encore dans une des bibliothèques conçues pour la production des idées dans les années d’après-guerre (« Bibliothèque des idées », « Bibliothèque des histoires », « Bibliothèque des sciences humaines », « Connaissance de l’inconscient », « NRF Essais »…).

Que fait un libraire d’une telle partition ? Ces collections sont tout d’abord des points de repère. Elles sont des marques de confiance, elles sont une des garanties de la qualité d’une publication, le signe d’un engagement. Aussi, dans le travail de constitution de notre fonds (notre « collection » ?), comme dans son renouvellement, nous nous sommes toujours servis de ces balises. L’homogénéité de notre fonds s’est appuyée sur celle des catalogues des éditeurs, eux-mêmes structurés par des politiques de directeurs de collections.

L’auteur s’affranchit de la logique de collections

Cette pratique de délégation semble avoir évolué. Depuis moins de vingt ans, il s’est produit dans les mondes du livre une inflexion qui voit se réduire peu à peu la responsabilité des directeurs de ces collections, et la disparition progressive de ces lieux. Dans le même temps, le besoin d’identification collective que peuvent assurer de tels espaces, que ce soit pour des raisons politiques, philosophiques, esthétiques ou morales, s’éteint pour se confondre dans l’émiettement des productions individuelles. L’auteur, dans un souci d’indépendance qu’il confond avec celui de sa liberté, s’affranchit aujourd’hui le plus possible de son éditeur et n’hésite pas à se faire aider dans cette tâche par un agent littéraire. Ce nouveau médiateur, plus juriste que critique et lecteur, défend les intérêts de son client en adaptant son travail au marché de la meilleure façon (souvent la plus rémunératrice), sans chercher plus que cela à inscrire une voix dans le concert d’une maison, a fortiori sous l’autorité d’un directeur de conscience. De cet état où chaque livre pourrait être rendu à sa singularité d’œuvre unique, plus encore qu’à la singularité de son auteur, procède un effet de « débâcle ». Cet éparpillement rend l’approche de nos fonds plus complexe. Comment, dans un espace réduit (aussi grand et spacieux soit-il, notre « collection » demeure ainsi une « sélection »), rendre compte de la production et l’adapter à son lectorat, lorsque l’explosion de l’offre, la fugacité des modes littéraires, le recul de l’influence des médiateurs traditionnels (presse, enseignement, universités) sont les facteurs de l’incertitude et de la versatilité des lecteurs ?

Concilier politique d’auteurs et politique d’éditeurs

Comment se sont marquées au quotidien et dans notre espace ces évolutions ? La librairie a parié sur les sens pluriels de la « collection » dans les domaines de la littérature et des sciences humaines, à travers le double exercice d’une politique d’auteurs et d’une politique d’éditeurs. En 1975, notre surface de vente est de 80 m² ; en 2010, de 1 600 m². Nous aurons ajouté à ces deux secteurs fondateurs un secteur beaux-arts, puis jeunesse, une librairie de voyage, et un secteur de livres dits pratiques. Autant que faire se peut, et à mesure des agrandissements successifs de nos locaux et de l’extension de notre offre, et avec des efforts de plus en plus grands et précis de classement, nous avons essayé de respecter ce double ordre des créateurs et de leurs producteurs.

La politique des auteurs, nous l’intitulions ainsi en référence à la cinéphilie qui fut et reste la nôtre, et à l’engagement d’une ou de deux générations dans une interprétation politique du monde. Les librairies conçues dans quelques années avant et après la loi Lang ont voulu reconquérir un statut que leurs aînés semblaient avoir perdu : celui de prescripteur et celui d’agent, de médiateur culturel. À cet effet, le travail des fonds fut un argument majeur tant auprès des lecteurs qu’en direction des éditeurs. Dans le groupement de libraires « L’œil de la lettre » (1983-1994), où l’attention aux fonds se pensait de la manière la plus radicale possible, l’édition deux à trois fois l’an de catalogues thématiques gratuits et complets promouvant les plus importantes collections des domaines littéraires en traduction était le plus bel exemple des efforts en direction des auteurs. Nous n’avions pas conscience de nous approcher ainsi d’un patrimoine, mais bien plus d’une part vivante de l’édition, son catalogue. Les éditeurs les plus concernés, grands comme petits, s’appuyaient sur notre réseau, dont ils savaient l’intérêt partagé pour donner aux livres un temps plus long que celui dans lequel la vitesse de publication les destinait.

Des collections au visage commercial…

Il est évident que, depuis le milieu des années 90, la puissance du flux s’est accentuée dans la production éditoriale, et la part des « grands lecteurs » s’est réduite. Le temps court des livres entraîne leur disparition prématurée sur les tables des libraires. Cette liquidation hâtive de la présence horizontale des livres est de moins en moins compensée par une disposition verticale en rayon, l’usage de ces derniers étant sous le contrôle des techniques de gestion plus que sous l’angle de la cohésion intellectuelle. La publication en poche s’est aussi systématisée, donnant une seconde vie aux romans et aux essais. Les fonds thématiques des librairies sont devenus trop souvent des suites d’ouvrages au format réduit et au prix avantageux. Nos collections (au sens que donnent à ce mot les bibliothèques) ont pris ainsi un visage plus commercial et ont pu perdre des caractères d’homogénéité et aussi de curiosité. Et parce que des raisons de droits ou des décisions commerciales les écartent des collections de poche, des auteurs de la plus grande importance disparaissent ainsi des rayons de nos librairies. C’est ainsi que l’on cherche ailleurs que dans les rayonnages des librairies leur présence matérielle, et que l’on espère leur trace dans les bases de données des librairies en ligne. Coûte que coûte, en dépit de la fin d’aventures collectivement partagées, et en limitant les exigences drastiques de nos outils de gestion des stocks, nous avons à Ombres blanches perpétué la présence des fonds dans les rayons où elle continue de nous sembler impérative, fondatrice d’un savoir-faire.

Le choix de l’indépendance du libraire

Il semblerait donc coexister deux grands domaines dans notre stock (notre assortiment, ou pour reprendre le terme en usage dans la lecture publique, notre « collection ») : une part notable et composite de livres souvent nouveaux, de vente plutôt rapide, en attente d’évaluation (par les libraires « et » par nos publics), et des livres de vente plus incertaine, nécessairement plus lente, dont les qualités littéraires, intellectuelles constituent, tous secteurs confondus, le fond homogène de la librairie. Deux temps s’assemblent au sein du même espace : un temps court (parfois très court) lié au flux et au marché ; un temps long, souvent volontaire, temps d’une immobilisation moins rentable, suspendu à la décision du libraire.

Si notre condition est celle d’une dépendance économique et financière à l’édition, il est une indépendance majeure conservée comme un privilège perpétuel, celle de nos choix, de nos orientations, de la faculté que nous avons à les ordonner (ou non) en toute liberté. Le lecteur, client, seul fait la différence. Comment, pour ses besoins et ses plaisirs, peut-on organiser un tel assortiment, comment le donner à lire, et peut-on limiter l’érosion des ventes de la partie de nos fonds la plus fragile ? Si l’homogénéité et la densité des fonds est la première qualité requise, leur identification se fait par leur classement et par leur indexation, ainsi que par la clarté de leur exposition. Il ne faut pas hésiter à remettre plusieurs fois de suite la main à un rayon ou aux tables qui lui correspondent. Nous exigeons ainsi beaucoup des libraires auxquels nous confions la responsabilité d’un rayon, lesquels ont, en échange, une grande liberté dans la conduite de leurs achats. Il est demandé de veiller à mettre en dialogue les tables et les rayonnages, les livres nouveaux et les plus anciens.

Bien entendu, l’un des moyens les plus utilisés est celui des tables thématiques, de tailles et de caractère très divers, et que l’on peut trouver en permanence dans chacun des secteurs de la librairie. L’été par exemple, durant deux mois, des espaces annexes (salle de rencontres, patio) accueillent une exposition thématique croisant l’ensemble des rayons, pouvant regrouper près d’un millier de références, pour la plupart anciennes. L’ensemble de ces propositions fait l’objet depuis sa création de dossiers dans notre site internet, qui en conserve donc la trace. De même, la production nouvelle d’un romancier ou d’un poète, ou une réédition, une biographie, nous conduisent à un portrait de l’auteur par la remise en perspective de son œuvre. À cette occasion vont voisiner tous formats d’un même auteur, avec l’espoir de susciter une (re) découverte. Et une appropriation des livres dont on ne parle plus, de ceux à côté desquels on a pu passer. Les tables sont donc celles de la deuxième chance.

Il est un autre domaine, celui des films d’art et essai et des documentaires, que nous travaillons (en DVD) intensément depuis trois ans. Nous y classons, avec des « règles » comparables aux livres, notre sélection de productions, souvent indépendantes, par origine géographique et par auteur pour la fiction, et thématiquement pour les documentaires. Livres et dvd sont traités avec les mêmes méthodes, malgré des règles délibérément absentes dans la diffusion des catalogues des producteurs de films. Ce marché sans régulation du type loi Lang, soumis à une concurrence stérilisante, provoque ainsi une absence de prix de référence et une grande méfiance dans la politique commerciale des détaillants. Il serait d’ailleurs bienvenu que les éditeurs de DVD envisagent une forme de remise sur le marché dans un conditionnement plus modeste que celui de la première édition, afin de créer une sorte de collection de poche des œuvres de cinéma.

Les fonds de livres de poche marchent notablement, en premier lieu la collection « Folio » que Gallimard enrichit tous les jours de ses « inépuisables » livres de fonds, mais aussi, de facture plus récente, la collection « Babel » dédiée par Actes Sud à ses auteurs. Ces maisons, comme Le Seuil ou Minuit, Bourgois ou Verdier, La Découverte, Galilée ou Métailié, et tant d’autres officines indépendantes, symbolisent au mieux ce que nous attendons des éditeurs pour perpétuer une politique des auteurs. Nous l’assortissons pour nos lecteurs, de manière visible, avec l’orientation – primordiale à nos yeux – de politique d’éditeurs. De manière volontariste, nous pensons former ainsi nos clients à ces deux éléments structurants, et les écarter, un peu, de la pression et des effets du flux.

Le « producteur d’écume » parie sur le temps court

Qu’est-ce qui a changé dans les modes de consommation du livre au point de modifier dans les maisons d’édition les manières de conduire leur production ? Il semble en effet y exister des approches différentes, celle de producteur d’écume, celle qui veut faire des vagues, celle qui privilégie la culture des fonds. La première condamne à une existence éphémère le produit de ce qui est souvent une commande. On trouve ici ce qui encombre tant les tables des libraires, plus encore les présentoirs des boutiques de nos aéroports et de nos gares, qui fait ostensiblement figure de livres dans les allées des hypermarchés. Proses sans âge ni usage, artifices propres à alimenter un flux dont ne procède nulle sédimentation. Faire des vagues ou faire des remous est la vocation d’une partie notable de la production des maisons d’édition, cette partie qu’on espère plus rémunératrice, mais qui ne l’est pas toujours, délibérément fondée sur du temps court, six mois, trois mois, moins parfois. Légèreté, promptitude, nonchalance, peuvent y voisiner avec indolence, cynisme, provocation. Un tribut donné à l’actualité pour des livres de circonstances.

On aura compris l’infécondité de ces lettres de surface tout autant que leur absence d’héritage, objets sans histoire ni postérité, artefacts d’un présent en déplacement lubrifié sur la ligne du temps. Il faut des aspérités, il faut des énergies, de l’âme et du corps pour n’être pas emporté par le flux, pour attacher au socle sa matière et son identité. De ces œuvres, quels lecteurs en décident le destin, quels en sont les médiateurs, que doivent-elles à leurs éditeurs ?

L’intuition des éditeurs de fonds

Les éditeurs de fonds se dotent, pour le compte des livres qu’ils publient et collectionnent (réunissent), de plusieurs vertus. La première ne procède d’aucune objectivité, mais d’intuition et de désir mêlés. Sous les masques de la passion, de la ferveur, de l’enthousiasme, de l’austérité ou de la prudence, l’amour pourrait être le tropisme fondateur de la production des œuvres éditées. En quel autre nom que celui des auteurs peut-on construire un catalogue ? Instruire une politique en leur nom, les prendre chacun dans l’hypothèse de leur singularité, et les réunir dans celle d’une collectivité, telle est la mission des maisons sur lesquelles nous fondons l’existence de nos librairies. La détermination du projet éditorial, sa lisibilité au travers de l’édification du catalogue, sont les conditions de la plus grande fertilité des relations entre la production et le terrain du commerce. Le libraire sait dans ses choix convoquer le lecteur, et sa sensibilité s’encourager des engagements de l’éditeur. Comme on l’a dit, la politique de bien des maisons les plus productives et les plus connues est devenue sans objet autre que d’inscrire dans le marché, pour une durée moyenne de deux à six mois, une fournée hebdomadaire de livres, dans l’espoir que quelques-uns sauront atteindre un public de circonstance, et trouveront quelques mois plus tard une réplique dans une collection de poche à haut débit. La récurrence d’un label sur la table pourrait être une simple affaire de marques ; mais c’est dans les rayons du libraire que résident les attributs de l’éditeur, puisque c’est dans ce logement vertical et sur la tranche que sont mises à l’épreuve la capacité des œuvres d’un auteur à résister à l’usure du temps et celle de son éditeur à l’y accompagner. C’est dire qu’avant la reconnaissance par le libraire et son lecteur, par le critique, c’est en amont, dans l’alliance renouvelée de l’auteur et de son premier lecteur, l’éditeur, que se constitue chaque nouvel élément du catalogue. Ici, l’assemblage des singularités, dont chacune fait l’objet d’une décision, n’est le produit que d’une haute idée, d’une conception sans concession de l’édition. Et, en aval, de la collection. Afin que l’on perpétue ce moment de la rencontre entre un livre et son lecteur, nos librairies (et nos bibliothèques) doivent rester les lieux où l’on vient trouver ce que l’on ne cherche pas.

Mars 2010