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Le centre d’anthropologie religieuse européenne

La « bibliothèque confessionnelle » comme segment d’une bibliothèque savante

Pierre Antoine Fabre

Dominique Julia

Le 28 vendémiaire an VIII (30 octobre 1799), demandant au ministre de l’Intérieur Quinette de lui adresser pour son enseignement Le monde primitif de Court de Gébelin, les Éléments de grammaire générale de l’abbé Sicard et le Traité sur la formation mécanique des langues du président de Brosses, Pierre-François Durand, professeur de grammaire générale à l’école centrale de l’Ain et ex-dominicain devenu théophilanthrope, rendait par ailleurs hommage au mérite et aux talents du bibliothécaire de cette école, lui reprochant cependant de n’être, pour les professeurs de l’École centrale, « qu’un garde-magasin, parce qu’il est obligé d’être continuellement en voyage pour recueillir différents dépôts de livres, dont le plus grand nombre serait peut-être mieux chez l’épicier que dans la bibliothèque d’une école centrale… Quant aux libraires du pays, ils vendent beaucoup d’almanachs, et d’exercices pour la messe 1 ». Ce court extrait polémique dit assez que l’arrivée, dans les dépôts publics, des livres provenant des abbayes et des couvents n’a pas toujours été perçue comme bénéfique par les premiers lecteurs que furent les professeurs d’écoles centrales.

Le grand transfert de la période révolutionnaire

La Révolution française a constitué un gigantesque transfert des bibliothèques ecclésiastiques vers les bibliothèques de district puis de département. L’appropriation « nationale » des biens d’Église constitue le premier héritage, massif, d’ouvrages majoritairement religieux venus directement de l’espace du monastère, du couvent ou de la maison congréganiste à l’espace public, même si le classement attentif de ces dépôts demandera des années, voire des décennies.

Les études récentes menées sur les inventaires réalisés en 1790 au moment de la dissolution des monastères ont en effet démontré que la catégorie bibliographique « théologie » est, en règle générale, supérieure à 50 % des ouvrages, atteignant parfois la proportion de 70 à 80 % des volumes, et que la part des livres du XVIIe siècle y est souvent prépondérante (de l’ordre des deux tiers), ce qui indique un vieillissement de ces collections au moment où elles changent de propriétaire. Mais il est vrai aussi que la production elle-même, telle qu’on peut l’établir à partir du catalogue de la Librairie du royaume, a radicalement changé entre le début du XVIIIe siècle et sa fin : alors que les ouvrages de religion représentaient, au cours des années 1723-1727, plus d’un tiers des livres publiés avec privilège ou permission du Sceau, ils n’en constituent plus qu’environ 10 % à la veille de la Révolution, signe de l’évolution d’une culture qui se tourne de plus en plus vers les sciences et les arts.

Il serait, c’est sûr, extrêmement éclairant de mesurer, décennie par décennie, les achats de livres « religieux » par les bibliothèques françaises au cours des XIXe et XXe siècles. Point n’est besoin d’être grand clerc pour supposer que les querelles récurrentes entre l’Église catholique et l’État à partir des années 1870 et jusqu’à 1930 ont conduit les bibliothécaires à restreindre leurs acquisitions dans ce secteur. Au-delà, le progressif effacement du religieux dans la culture nationale a réservé les ouvrages « catholiques » ou « protestants » aux bibliothèques privées (facultés de théologie, séminaires, couvents et monastères, bibliothèques diocésaines ou paroissiales). Un court sondage sur le catalogue Sudoc  2 (Système universitaire de documentation) montre que l’Histoire littéraire du sentiment religieux en France depuis la fin des guerres de religion jusqu’à nos jours de l’abbé Henri Bremond n’a que partiellement atteint les rayons des bibliothèques des facultés d’État avant sa deuxième réédition, critique et scientifique il est vrai, en 2006 par l’éditeur grenoblois Jérôme Millon.

Un nouveau partage du savoir

Un partage s’est ainsi opéré, qui témoigne d’une progressive extériorité, imposée ou acceptée, de la religion à la culture publique. Du même coup, les chercheurs, historiens ou sociologues, qui s’intéressent aux phénomènes religieux se voient contraints de faire appel aux ressources des bibliothèques des instituts religieux s’ils veulent mener dans de bonnes conditions leur travail.

La bibliothèque du scolasticat jésuite des Fontaines, à Chantilly près de Paris, a constitué jusqu’à sa fermeture en 1997 un véritable Eldorado pour les historiens du christianisme. Le bail emphytéotique qui fut passé entre le supérieur général de la Compagnie et la ville de Lyon en 1998 pour le transfert, dans la bibliothèque municipale, de quelque 500 000 ouvrages a été d’autant plus salutaire pour l’ensemble de la communauté urbaine qu’un incendie ravageait, le 13 juin 1999, la bibliothèque universitaire Lyon 2-Lyon 3.

Le tarissement des vocations, tant dans les ordres religieux que chez les prêtres séculiers, met nombre de bibliothèques religieuses en péril, et l’on ne doit pas s’attendre à pareille générosité de la part de tous les instituts religieux qui peuvent choisir de disperser et vendre leurs collections, plutôt que de les regrouper pour faire face aux difficultés financières auxquelles ils sont confrontés. Il suffit de suivre les catalogues des libraires de livres anciens pour repérer des provenances nombreuses qui attestent que tel séminaire, tel monastère ou couvent a cédé ses trésors…

La bibliothèque du Centre d’anthropologie religieuse européenne

L’exemple de la bibliothèque du Centre d’anthropologie religieuse européenne (CARE)  3, fondé en 1972 à la VIe section de l’École pratique des hautes études (devenue École des hautes études en sciences sociales/EHESS), à une très modeste échelle, témoigne de l’apport inestimable que peut constituer un héritage de ce type.

En 1969, Alphonse Dupront, qui conduisait, à la VIe section de l’École pratique des hautes études, un séminaire consacré à l’anthropologie religieuse des pèlerinages dans la France contemporaine, propose de recueillir en dépôt une bibliothèque alors en complète déshérence, celle du centre de documentation de la revue Sanctuaires et pèlerinages, dont le dernier numéro, n° 40-41, a paru à l’automne 1968, avec la table analytique du périodique depuis sa fondation en mai 1955.

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Exemple de brochure publiée en 1909, recueillie par le Centre de documentation de la revue Sanctuaires et pèlerinages et conservée à la bibliothèque du CARE.

Cette revue avait été créée, dans le sillage de l’année mariale décidée par Pie XII en 1954, par le père Ramond, assomptionniste et directeur de l’association Notre-Dame de Salut. Dès l’année 1954, cette association avait publié une carte des principaux sanctuaires mariaux de France et fondé un centre de documentation destiné à regrouper tous les documents récents ou anciens sur les pèlerinages français et qui lançait un appel tant aux recteurs des sanctuaires qu’aux pèlerins pour l’envoi à Paris de la documentation concernant leur région : livres, brochures, revues, cartes postales et photographies affluent alors rue François-Ier à Paris, siège à la fois de l’association, du centre de documentation et de la toute nouvelle revue.

Cette dernière dispose d’un secrétaire de direction doté d’une notoriété certaine, Maurice Vloberg, homme de lettres qui a publié, depuis 1921, de très nombreux livres et articles sur des thématiques religieuses en histoire de l’art : au premier chef la Vierge, mais aussi l’Eucharistie, Noël, les fêtes chrétiennes. Il est entouré d’un comité où figurent, entre autres, le docteur Jean Fournée, spécialiste des cultes populaires en Normandie, et Isabelle Couturier de Chefdubois, auteur de Mille pèlerinages de Notre Dame, publié en trois volumes aux Éditions Spes en 1954.

De 1955 à 1968, la revue publie de nombreux articles d’histoire : « Il est certain que nos sanctuaires ne sont pas connus ou qu’ils sont mal connus. Il y a urgence à renseigner et à documenter un public avide de les connaître. Si le tourisme et jusqu’à certains pèlerinages se laïcisent, n’est-ce pas un peu de notre fait ? 4 » La revue vise donc à diffuser une information « authentique et vivante », à publier des « études critiques » et à « mettre en valeur les richesses culturelles et religieuses de nos sanctuaires ». Entretenant des relations suivies avec les recteurs de ceux-ci, elle se dote également d’un supplément consacré à l’évocation des problèmes spécifiques à la pastorale du tourisme et du pèlerinage.

À partir de septembre 1958, le père Ramond, déchargé de la direction de l’association Notre-Dame de Salut, peut entièrement se dédier au développement du centre de documentation et aux congrès nationaux ou régionaux qui rassemblent régulièrement les recteurs. La mort de Maurice Vloberg en 1967, la maladie du père Ramond, invité par la Faculté à se retirer dans les Pyrénées pour raison de santé, le départ des secrétaires administratives non remplacées signent en fait l’asphyxie, puis le décès de la revue : les autorités religieuses de tutelle – c’est-à-dire la congrégation de l’Assomption – font savoir au directeur de la revue que le centre de documentation ne figure pas sur « la liste des œuvres auxquelles elles entendaient réserver leur appui ». Par la voix du docteur Jean Fournée, les laïcs qui composent le comité de rédaction font connaître leur désaccord vis-à-vis d’une décision qui ne leur a été à aucun moment soumise. « Est-il normal qu’après avoir fait appel à des laïcs pour fonder une œuvre et en assurer le fonctionnement, on décide son sort sans attendre leur avis ? 5 » Ils s’interrogent en même temps sur les moyens de « sauver sa bibliothèque , désormais en péril.

En février 1970, le fonds du centre de documentation est transféré provisoirement dans les réserves du Musée des arts et traditions populaires, puis, en juillet 1971, dans une cave du 58 avenue de Breteuil, siège d’une communauté de la congrégation Notre-Dame du Cénacle. En juin 1972, les livres et dossiers du centre de documentation sont enfin transférés dans les locaux du Centre d’anthropologie religieuse européenne de l’École pratique des hautes études, qui vient tout juste d’être fondé, et forment le noyau initial de sa bibliothèque. Leur classement commence immédiatement, même si des déménagements successifs, liés aux vicissitudes immobilières de la vie section, devenue en 1975 École des hautes études en sciences sociales, affectent les collections : 44 rue de la Tour en 1977, puis 54 boulevard Raspail de 1990 à septembre 2005, date où elles sont transférées au 10 rue Monsieur-le-Prince (6e), siège actuel du CARE, devenu, dans l’intervalle, partie intégrante du Centre de recherches historiques de l’EHESS.

En 2001, le CARE s’est séparé d’une partie des fonds qui lui avaient été remis : il s’agit des archives personnelles de Maurice Vloberg, qui les avait données au centre de documentation de la revue Sanctuaires et pèlerinages. La bibliothèque n’ayant pas vocation à conserver des archives, celles-ci, dotées d’un classement provisoire, ont été confiées en dépôt aux Archives diocésaines de Paris.

Mais le CARE a conservé les cartons classés par diocèse contenant des brochures locales ou régionales sur les lieux de culte et de pèlerinages situés dans chacun de ces diocèses. Il a conservé aussi une entreprise majeure du Centre durant deux décennies, qui venait compléter sa bibliothèque : un fichier bibliographique analytique très étendu et finement indexé des ouvrages et articles de revue parus dans le domaine jusqu’à la fin des années 1980, accompagné des cotes de l’actuelle Bibliothèque nationale de France.

La bibliothèque s’est par ailleurs développée en fonction des axes de recherche privilégiés par le Centre : l’anthropologie du sacré sous toutes ses formes (pèlerinages, reliques, prières, liturgie), l’histoire des institutions chrétiennes (papauté, compagnie de Jésus en particulier), l’histoire des missions d’évangélisation (le Groupe de recherches sur les missions ibériques modernes ayant depuis une quinzaine d’années constitué un fonds d’ouvrages et d’articles portant sur l’ensemble des congrégations missionnaires, principalement entre le XVIe et le XVIIIe siècle).

Le fonds « Jean Séguy »

Le CARE enfin, outre des dons réguliers de plusieurs historiens du domaine (Jacques Le Brun, Jacques Revel, les membres du centre eux-mêmes), a reçu dernièrement, par la médiation de Danièle Hervieu-Léger, légataire du fonds, la bibliothèque complète de Jean Séguy (1925-2007). L’intégration de cette bibliothèque, riche au départ d’environ 2 500 ouvrages et revues, a d’emblée révélé une difficulté spécifique, puisqu’il s’agissait, comme ce fut souvent le cas dans ce domaine, d’une bibliothèque savante très fortement marquée par l’adhé­sion et les liens confessionnels de son propriétaire.

Ainsi, entre ces livres, figuraient d’importants massifs d’érudition, mais aussi des collections spirituelles contemporaines, ouvertes à un public plus large, et qui ne pouvaient pas trouver leur place dans le fonds spécialisé du CARE. C’est pourquoi la décision fut prise de dresser un inventaire complet incluant les titres qu’il avait été choisi de ne pas conserver. Il nous semblait important, en effet, de conserver la trace de cette « bibliothèque confessionnelle » et de ne pas fondre dans la bibliothèque savante du Centre les contours primitifs d’un ensemble d’ouvrages qui rendait compte, à sa manière, d’une vie.

En outre, le catalogue informatisé définitif du fonds, en cours d’élaboration, mentionne la provenance de chacun des ouvrages intégrés, de telle sorte que l’examen du « Fonds Jean Séguy » comme tel reste visible pour l’avenir (en particulier pour retrouver les nombreuses annotations rencontrées au cours du traitement des ouvrages et qui restituent l’itinéraire d’un lecteur).

L’entrée du fonds Séguy a confirmé, après Sanctuaires et pèlerinages et l’ensemble de ses brochures, principalement datées du XXe siècle, l’ouverture de la bibliothèque au contemporain, en ce qui concerne aussi bien les objets (histoire des pratiques dévotionnelles, histoire des institutions ecclésiastiques, dans la durée d’une longue modernité) que les disciplines (histoire, anthropologie, sociologie, pour citer trois disciplines fondatrices de l’École des hautes études en sciences sociales).

 

* Cet article a été écrit en collaboration avec Agnès Bastien et Sandrine Dieazanacque, bibliothécaires du CARE.

Novembre 2009

  1.  (retour)↑   Archives nationales, F 17 1344 2.
  2.  (retour)↑  http://www.sudoc.abes.fr
  3.  (retour)↑  http://care.ehess.fr
  4.  (retour)↑   Jean Ramond, « Présentation – Le tourisme actuel », Sanctuaires et pèlerinages, publié par le Centre de documentation des Sanctuaires et pèlerinages, n° 1, mai 1955, p. 2.
  5.  (retour)↑   Jean Fournée, « Quinze ans au service des sanctuaires », Sanctuaires et pèlerinages, publié par le Centre de documentation des Sanctuaires et pèlerinages, supplément au n° 40-41, 4e trim. 1968, p. 11.