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BrailleNet : un serveur pour les handicapés visuels

Catherine Desbuquois

Créée en 1998, l’association BrailleNet  1 a pour sous-titre « Internet pour l’intégration scolaire, professionnelle et sociale des personnes handicapées visuelles ».

Considérant à juste titre que l’accès à l’information était un préalable à l’intégration, et qu’internet était l’occasion d’en explorer les possibilités et l’accessibilité, les fondateurs de BrailleNet se sont tout de suite investis dans deux domaines :

  • d’une part, l’étude des sites web et la publication d’audits, l’édition de recommandations de normalisation par l’application des normes internationales du W3C  2, l’animation de formations aux webmestres ; ces actions ont mené à la création d’un label, Accessiweb, et d’un site qui propose l’information et l’actualité relatives à l’accessibilité des sites internet  3 ;
  • d’autre part, l’accès à la lecture des personnes déficientes visuelles.

L’historique du projet

Le projet Hélène (pour LN = livres numériques) est né de la rencontre de plusieurs acteurs intéressés à des titres divers par l’accès à la lecture des personnes déficientes visuelles : l’Association nationale des parents d’enfants aveugles, l’établissement scolaire spécialisé EREADV de Villeurbanne, l’éditeur de livres numériques 00h00, des informaticiens et un ingénieur investis dans les technologies de l’informatique et de l’accessibilité du web (issus de l’Inria – Institut national de recherche en informatique et automatique, de l’université Pierre-et-Marie-Curie, et de l’Inserm – Institut national de la santé et de la recherche médicale).

Ouverte en 1998, la première bibliothèque virtuelle ne comportait que des ouvrages libres de droit.

Après l’étude d’une procédure de collecte automatique de textes numériques, puis la mise en œuvre du projet européen Sedodel (Secure Document Delivery for Blind and Partially-Sighted People, 1999-2000) portant sur la sécurisation des données dans le respect du droit d’auteur, le premier serveur  4 de textes numériques à destination des centres de transcription ouvre en 2001. Il est tout d’abord alimenté par des transcripteurs volontaires, des parents d’enfants aveugles, et quelques structures.

Sa finalité

Qu’il s’agisse de réaliser des livres imprimés en « noir », ou des livres embossés en braille, l’étape numérique est obligatoire. Tous les acteurs de l’édition ordinaire (auteurs, éditeurs, composeurs, maquettistes, imprimeurs) créent un document numérique ; tous les acteurs de l’édition adaptée aux déficients visuels (parents copistes, bénévoles, enseignants en milieu spécialisé, transcripteurs, bibliothèques associatives) créent des fichiers, peu ou prou normalisés.

Le projet se propose de réunir dans un même serveur tous les fichiers disponibles, afin de mutualiser et de partager les efforts de tous dans un contexte de grave pénurie de documents adaptés, d’en régulariser la circulation par des contrats, de négocier la fourniture des « sources » auprès des ayants droit, de faire apparaître le travail clandestin et souterrain des bénévoles, de sensibiliser les éditeurs à un public spécifique inconnu d’eux, de normaliser les procédures d’échanges, les formats et les relations avec les éditeurs, d’ouvrir un service interface qu’on appellera « guichet unique » de dépôts et téléchargements des sources numériques, d’offrir plusieurs formats de sortie pour produire différents supports (braille, gros caractères, lecture en HTML, en PDF, texte accessible et structuré), de démontrer enfin que les échanges sécurisés entre un serveur de textes et des utilisateurs identifiés, conventionnés (transcripteurs), ou certifiés (lecteurs), sont possibles.

Et surtout, BrailleNet entend faire la démonstration que, dans un contexte peu favorable aux lecteurs aveugles – rappelons que ce projet a été mis en place avant l’adoption de l’exception au droit d’auteur en faveur des personnes handicapées incluse dans la loi Dadvsi –, un circuit rationnel de fourniture de documents depuis les ayants droit jusqu’aux usagers est envisageable.

Les obstacles

La méfiance des éditeurs n’a eu d’égale que celle des associations : les premiers, encore sous le choc de l’aventure Napster  5 (1999-2001), redoutaient plus que tout la fuite de leurs catalogues par le web ; les autres, habitués à produire des livres adaptés, la plupart du temps sans contrat ni négociation, ni même concertation au sein d’un réseau de transcripteurs, répugnaient à partager leurs sources et à utiliser un guichet unique, redoutant de perdre leur autonomie. Il n’était pas question pour eux de se « laisser dicter des choix de production », selon l’expression de certains.

Par ailleurs, petite structure de recherche et développement, qui ne recourt à aucun bénévolat, et ne compte, de par ses statuts, aucun adhérent physique, BrailleNet se proposait d’occuper une place centrale en se mettant au service d’une population desservie par des acteurs identifiés. Dans un premier temps, cet objectif, qui pouvait paraître présomptueux, alors qu’il n’était qu’ambitieux, a dérouté.

Les soutiens

Le ministère de la Culture et de la Communication (Direction du livre et de la lecture) a apporté son soutien au projet en 2001, en mettant un conservateur de bibliothèque à la disposition de BrailleNet, ainsi qu’une subvention annuelle régulièrement reconduite.

Certains transcripteurs ont saisi l’importance et le bien-fondé du serveur et l’ont très tôt alimenté en fichiers. Citons par exemple l’atelier braille de la bibliothèque municipale d’Antony, la Bibliothèque romande et livre parlé de l’Association pour le bien des aveugles (Genève), le Centre de rééducation pour déficients visuels de Clermont-Ferrand

Quelques éditeurs, convaincus par la démarche, ont livré leurs sources numériques, comme le Cherche-midi, iDlivre, Bibliopolis, ou encore le Dilettante, qui ont signé des conventions et fourni des fichiers à la demande dès 2001.

Le fonctionnement

La plus importante part des fichiers numériques est fournie par les éditeurs eux-mêmes dans le cadre de contrats avec BrailleNet. Lorsque de tels fichiers ne sont pas fournis, les textes numérisés peuvent être obtenus par scannérisation, avec l’autorisation de l’éditeur.

Les fichiers sont ensuite structurés dans un langage standard de description de contenus (XML DTBook – NISO Z39.86)  6. Ce codage permet de produire de manière automatique différents types de fichiers (formats), en réponse à la demande des utilisateurs (HTML, braille pour impression, PDF structuré et accessible, ou autre).

Les transcripteurs-producteurs signent une convention de partenariat avec l’association BrailleNet, qui leur attribue un mot de passe ainsi qu’un certificat numérique installé sur leur ordinateur. Ils reçoivent les textes numérisés de manière sécurisée par mails cryptés, et ont la possibilité de déposer leurs propres fichiers, quel qu’en soit le format.

La bibliothèque

Depuis 2006, la bibliothèque numérique sécurisée Hélène  7 est ouverte à toute personne handicapée visuelle disposant d’un poste de travail sécurisé respectant le protocole d’échange  8 ou d’une clé de lecture fournie par BrailleNet ou équipée d’un « Victor Reader Stream » de HumanWare  9 (projet été/automne 2009).

Hélène : projet précurseur

Bien avant le vote de la loi Dadvsi et la publication des décrets d’application de l’exception au droit d’auteur en faveur des personnes handicapées, BrailleNet a créé, développé et maintenu un projet expérimental, préfiguration du système que la Bibliothèque nationale de France doit mettre en place d’ici à la fin de l’année 2009. En complément de ce dispositif, le serveur Hélène, qui sert plus de 80 producteurs conventionnés d’éditions adaptées et qui compte 18 006 fichiers numériques en 25 formats différents  10, devra continuer de jouer un rôle important de mutualisation, de normalisation et de diffusion de documents numériques.

Juin 2009