entête
entête

Documents numériques, une mutation ?

Le livre et le numérique, 3e journée

Florence Lefèvre

Lauriane Pillet

Hélène Eléouet

Picasco  1, l’agence régionale du livre en Picardie, proposait trois journées d’études autour du document numérique. La première a eu lieu à Saint-Quentin en octobre 2007 sur le thème « Musique et images face au numérique ». En mai 2008, la deuxième était consacrée au « Patrimoine écrit à l’heure du numérique » (château de Chantilly). Enfin, le lundi 8 décembre 2008, la Maison de la culture d’Amiens accueillait la dernière journée sur « Le livre et le numérique ».

Trois tables rondes ont permis à différents intervenants de la chaîne du livre (éditeurs, libraires, auteurs et bibliothécaires) d’échanger leurs points de vue et leurs interrogations quant à l’avenir de leurs métiers.

Le livre numérique : usages et enjeux

Selon Stéphanie Van-Duin, d’Hachette Livre, le marché des liseuses est encore embryonnaire. Ceci est en partie dû à leur coût élevé et au fait qu’elles ne gèrent pas la couleur. En outre, le public (en particulier celui des jeunes générations) est habitué à « consommer du contenu en mobilité » sur des supports multimédias et multifonctions alors que les liseuses ne sont destinées qu’à un seul type d’usage. Lorsqu’un outil répondra vraiment aux attentes, la lecture d’e-books pourrait rapidement croître. Reste à savoir si le numérique va supplanter le papier ou si les deux supports vont coexister, ce qui semble le plus probable.

Du point de vue technique, deux modèles de consultation sont aujourd’hui proposés au public : le téléchargement avec paiement à l’acte ou la consultation en ligne seule, sur abonnement. En ce qui concerne les formats utilisés, plusieurs intervenants ont soulevé leurs problèmes de compatibilité. Dans le domaine de la musique, le manque d’interopérabilité a fortement incité les consommateurs au piratage. Si les éditeurs de livres veulent éviter ce scénario, ils doivent se mettre d’accord sur des formats communs. Une réflexion à ce sujet est en cours au sein de groupes de travail (Syndicat national de l’édition, IPDF – International Digital Publishing Form). Deux standards s’imposent aujourd’hui : Onix, pour les métadonnées, et ePub, format commercial des fichiers basé sur XML.

Les enjeux économiques ont été largement abordés. L’e-book bouleverse l’économie du livre, d’une part parce qu’il est exclu du champ de la loi Lang et, d’autre part, parce qu’il nous fait passer à une économie du prototype, qui demande un investissement important tandis que le coût marginal tend vers zéro. Comment alors fixer le prix du livre ? Quels modèles économiques adopter ? Alors que S. Van Duin défend la fixation du prix du e-book à un niveau proche de celui du livre papier, François Gèze (SNE) pense que son prix doit être assez bas pour ne pas encourager le piratage et Hervé Le Crosnier (université de Caen) et Dominique Lahary (bibliothèque départementale du Val-d’Oise) évoquent la nécessité de trouver un modèle économique de la gratuité. L’utilisation des DRM fait aussi débat. Contrairement à la représentante d’Hachette Livre, F. Gèze et H. Le Crosnier considèrent que cette technique incite au piratage plus qu’elle n’en protège.

Les discussions se sont concentrées sur l’avenir de la chaîne du livre à l’ère du numérique. Les libraires s’inquiètent aujourd’hui d’être tenus à l’écart des accords passés entre les éditeurs et les plate-formes de téléchargement. Les éditeurs se sentent menacés par certains sites qui prétendent se passer d’eux pour mettre à disposition des textes en ligne. Selon Alain Fuzellier (Encrage), la qualité s’en ressent car rien ne peut remplacer le travail de choix et de mise en forme éditoriale. La grande crainte actuelle est de voir arriver sur le marché des « outsiders » comme les opérateurs de téléphonie mobile, qui pourraient rapidement créer une situation de monopole. Le programme de numérisation des ouvrages des bibliothèques par Google est une autre source d’inquiétude car il viole le droit d’auteur. Les bibliothécaires s’émeuvent des pratiques de ce géant d’internet qui cherche à leur revendre leurs propres fonds numérisés. H. Le Crosnier a rappelé qu’ils ont eux aussi un rôle économique à jouer dans la chaîne du livre puisqu’ils sont intermédiaires de prescription et que leur travail d’indexation est une forme de valorisation des œuvres.

Valorisation de l’écrit en ligne

Malgré tous les enjeux liés à ce nouveau support, l’écrit en ligne ne se résume pas à l’apparition du livre numérique. Par exemple, le site des éditions Encrage  2 propose aussi une base documentaire. La revue littéraire en ligne Encres vagabondes  3 a construit son site autour de différentes rubriques (bibliographies critiques, chroniques, entretiens…). L’auteur Marie-Florence Ehret évoque l’interaction support/contenu dans l’écriture de ses carnets de voyages sur le site web  4 qu’elle a créé.

Pour sa part, Isabelle Antonutti (BPI) a abordé les actions des bibliothèques productrices de ressources documentaires (expositions virtuelles, archives ouvertes) et de services à distance (écoute en ligne, didacticiels, prêt entre bibliothèques) relayée par F. Gèze au sujet des projets de bibliothèques numériques Gallica 2 et Europeana.

Dans ce contexte en mutation, quelle sera la place de chacun au sein de la nouvelle chaîne de production et de valorisation de l’écrit ? Quelques pistes émergent des tables rondes, en particulier la nécessité de faire évoluer les métiers en créant de nouvelles synergies : plateforme numérique interprofessionelle, référencement des documents numériques (métadonnées, FRBR, archivage), missions de médiation et d’accompagnement des libraires et des bibliothécaires auprès des utilisateurs pour leurs recherches.

Enfin, les intervenants se sont accordés pour souligner l’importance du rôle des pouvoirs publics quant au statut juridique du livre numérique et au respect de la propriété intellectuelle. Ils ont également mis l’accent sur la nécessité d’une aide au financement de l’informatisation des petites librairies et sur le renforcement des moyens pour les projets de numérisation à l’échelle nationale et européenne.