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L’impact de l’édition scientifique en Europe

Academic Publishing in Europe 2009 : The impact of publishing

Chérifa Boukacem

Joachim Schöpfel

Berlin vaut le voyage. À l’instar de l’année 2008  1, l’Académie des sciences de Berlin-Brandebourg a accueilli les 20 et 21 janvier 2009 la 4e conférence « Academic Publishing in Europe  2 ». Plus de 200 éditeurs, industriels, professionnels de l’information et chercheurs de 16 pays ont débattu de sujets aussi variés que la politique de la Commission européenne, les modèles économiques et stratégies des éditeurs, l’analyse des usages et l’évaluation, l’enjeu juridique de Google Book Search ou les technologies innovantes.

Évolution de l’environnement

L’édition scientifique est tributaire de l’université. L’université du XXIe siècle est celle du libre accès à l’information scientifique (« open science »), plus compétitive, internationalisée, créative, innovatrice. Pour le chercheur, cela veut dire : évaluation, mobilité, rentabilité. En prenant l’exemple de la physique des hautes énergies, Georg Winckler (Vienne), l’ancien président de l’Association des universités européennes, a insisté sur la nécessité du renouvellement des savoirs et des générations mais aussi sur la circulation et le partage de l’information. Un défi pour l’édition.

Le défi technologique de l’édition en 2009 s’appelle web sémantique. Ce « web 3.0 » facilitera l’interprétation de grandes masses de données et permettra aux réseaux sociaux de devenir une pratique courante grâce aux services à forte valeur ajoutée. Un pas supplémentaire vers un plus large partage des savoirs. D’autres technologies et initiatives innovantes ont été présentées : Videolectures.net  3, une archive ouverte avec presque 2 000 conférences dans tous les domaines scientifiques (surtout informatique) ; une revue avec « peer review » en accès libre pour la publication et la conservation de données scientifiques dans le domaine des sciences de la terre  4 ; de nouveaux interfaces et algorithmes de recherche pour faciliter la découverte d’information sur internet ; de nouveaux systèmes et formats d’édition pour des personnes handicapées  5.

Selon Ralf Schimmer (Max Planck Digital Library), trois facteurs obligent l’édition à évoluer : à part le développement technologique, ce sont le mouvement de l’« open access » et les chercheurs eux-mêmes qui demandent de nouveaux services sur le web, plus riches, interactifs. Le marché sera obligé de répondre à ces contraintes. SCOAP3, qui veut transformer l’édition cœur dans le domaine de la physique des hautes énergies en accès libre, fait partie des réponses  6.

De son côté, la Commission européenne (Celina Ramjoué) renforce les projets du 7e programme cadre (FP7) en rapport avec l’accès libre, par une obligation d’auto-archivage, l’expérimentation avec un « open access pilot  7 », la prise en charge des frais de publication, le financement d’une archive ouverte et la définition d’une nouvelle politique pour FP8 (à partir de 2014). En parallèle, la CE continuera d’investir dans le développement d’une infrastructure pour la conservation, la diffusion et le partage des résultats scientifiques à travers un réseau d’archives ouvertes de données (« e-infrastructure »).

Modèles et stratégies

Dans ce contexte ouvert, les éditeurs, services d’information et organismes scientifiques adoptent des stratégies variables. D’un côté, les communautés scientifiques avancent sur la voie de la communication directe. Travis Brooks (Stanford) a présenté le système Spires  8, une base de données qui agrège les résultats de recherche ciblés sur un accès libre (post- et pré-publications présentées ensemble) et moissonne dans plusieurs plateformes dont arXiv. Comme point d’accès unique, Spires connaît un succès grandissant auprès de la communauté de la physique des hautes énergies.

Les acteurs commerciaux réagissent différemment : Springer s’est présenté comme producteur de contenu avec deux spécificités, les e-books et « Springer Open Choice », son modèle de l’accès libre aux articles de revues (l’auteur paie). Elsevier de son côté a mis l’accent sur l’innovation, la réduction des coûts et les services à valeur ajoutée (workflow, scientométrie) et a souligné l’intérêt d’un partenariat public-privé dans le domaine de l’édition scientifique, parlant même d’un « new deal ». Le message d’Elsevier se voulait optimiste et pragmatique : « Yes, we can »… À mi-chemin entre éditeurs et communautés scientifiques, l’agence d’abonnements Swets cherche son avenir comme partenaire privilégié des éditeurs et parle de l’Asie-Pacifique comme espace de développement et de croissance.

Plus intéressante et plus controversée, la contribution de Michael Jubb (Londres) sur les résultats de la dernière enquête du Research Information Network concernant le financement des publications scientifiques outre-Manche  9. Pour Jubb, le besoin croissant d’efficacité et de rentabilité scientifique sera un argument majeur pour la communication directe et l’accès libre à l’information scientifique.

Analyse d’usage et évaluation

La présentation de la dernière étude de l’équipe Ciber par Ian Rowlands (Londres) a suscité un vif débat : pour la première fois, l’usage des revues en ligne est mis en rapport avec la production scientifique des chercheurs. À partir d’un échantillon de grandes universités, Ciber a produit des statistiques qui indiquent une corrélation significative entre l’accès aux ressources numériques et les publications et projets. Dans la foulée, Rowlands a souligné l’intérêt d’un point d’interrogation et d’accès unique (Google ou autre) et l’amortissement du coût de la documentation numérique par une consultation intensive 24/7.

Le facteur d’impact ne dit rien sur l’impact d’une publication sur la recherche scientifique : tel était le message d’un des pères-fondateurs de la scientométrie, Henk Moed (Leiden). Rien ne justifie la dominance du facteur d’impact dans l’évaluation des chercheurs, ni son remplacement par le nouvel indice h (ou indice Hirsch). Comme alternative, Moed a esquissé deux pistes : une normalisation de l’analyse des citations qui tient compte d’un certain nombre de facteurs (type du document, domaine, etc.), et une évaluation basée sur plusieurs approches (quantitatives et qualitatives) et plusieurs indicateurs dont le nouveau Scimago Journal Rank Indicator calculé à partir de Scopus.

Richard Gedye (Oxford University Press) a plaidé pour la pertinence d’un indicateur d’évaluation axé sur l’usage d’articles de revues dans les archives ouvertes. Le projet Pirus  10 financé par le JISC anglais dresse le cadre méthodologique pour la construction d’un indicateur d’évaluation basé sur les travaux de Counter  11. L’intérêt est double : la granularité plus fine de l’analyse (passage de la revue à l’article), et l’analyse de l’usage d’un document sur plusieurs sites (éditeur, site personnel, archive institutionnelle…).

Le livre en accès libre

Deux séances ont été consacrées au livre, preuve s’il en faut que le livre en tant que vecteur de la communication scientifique est sans doute en train de rattraper son « retard numérique » sur la revue.

Le panel sur « Open Books » a dessiné un paysage où l’accès au livre en ligne pourrait être libre tandis que la version imprimée (à la demande) et/ou des services, fonctionnalités et activités à valeur ajoutée (révision, évaluation, etc.) resteraient payants. Qui payera les coûts de production ? Les communautés scientifiques ou organismes publics, comme pour les revues ? Le débat est en cours.

Un tout autre modèle a attiré une très grande attention de la part du public : Google Book Search  12. Avec deux programmes, Google a réussi à mettre en ligne déjà plus de 7 millions de livres dont l’accès au texte intégral ou à des extraits est libre pour l’utilisateur final. Dans le cadre du « Partner Program », Google coopère avec auteurs et éditeurs pour la mise en ligne de leurs œuvres. Dans son « Library Project », Google numérise les collections de plusieurs grandes bibliothèques à travers le monde. Le succès auprès des utilisateurs du web est sans appel. L’enjeu et le défi posés par Google sont doubles : juridique car cela demande un arrangement avec les éditeurs et auteurs  13, et économique car à partir de quel moment Google se positionnera comme concurrent direct d’Amazon, Chapitre.com et des autres libraires en ligne ? Question posée, question ouverte. Daniel J. Clancy, de Google, a répondu par un grand sourire…