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Histoire de la librairie française

Sous la direction de Patricia Sorel et Frédérique Leblanc
Avec la collaboration de Jean-François Loisy
Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 2008, 719 p., ill., 31 cm
ISBN 978-2-7654-0966-3 : 159 €

par Thierry Ermakoff

«La vente de livres, et pas seulement d’un petit nombre d’ouvrages de très grande diffusion, n’a jamais été le monopole de la librairie et de son commerce spécialisé. Ce décalage entre vente de livres et activité de libraire au sens professionnalisé du terme complexifie la relation édition-librairie. »

Cette définition que donne François Rouet de la relation ambiguë, et par là conflictuelle, entre libraires et éditeurs, est presque intemporelle, et le sous-titre de ce fort volume pourrait être : « permanences et mutations », comme l’indique le même François Rouet à propos de la librairie au cours de la dernière moitié du XXe siècle.

Cet ouvrage traite donc de l’histoire de la librairie française : plus exactement de 1810 à nos jours. Pari ambitieux, pendant de l’histoire de l’édition française, et de l’histoire des bibliothèques, dont une heureuse initiative publique (celle de l’Enssib) vient de permettre la réédition à un prix abordable.

L’histoire de la librairie et celle de l’édition ont donc partie liée : le statut de libraire et celui d’éditeur se confondaient (on parlait de libraire d’assortiment pour le détaillant et de libraire de fonds pour l’éditeur) et les deux derniers siècles ont été ceux de l’autonomisation, pas complète, puisque, de nos jours, certains éditeurs possèdent encore des librairies. Cette histoire de la librairie croise donc à de nombreuses reprises celle de l’édition. Et l’intérêt de ce travail est bien de montrer que les grands problèmes d’aujourd’hui – acheminement, fixation des prix, surproduction – sont constamment présents et les griefs inlassablement repris.

L’ouvrage est divisé en deux grandes parties chronologiques : 1810 (date du fameux décret du 5 février)-1945 (« libraire : vers l’autonomie d’un métier ») et 1945-2007 (« la librairie : nouveaux concurrents, nouvelles formes de commerce »). Ces deux ensembles structurent l’ouvrage.

1810-1945

La première partie renvoie au difficile arrachement, à la dure émancipation de la librairie face à l’édition : le décret fondateur et répressif du 5 février 1810, dont Odile Krakovitch retrace l’accouchement et Jean-Yves Mollier la mise en œuvre, est comme une mise à feu de la fusée. La librairie sédentaire prend son essor, la librairie parisienne et celles de province s’installent, et finissent par prospérer, surtout à la fin du XIXe siècle. « Les prémices d’une nouvelle organisation des métiers du livre » (Jean-Yves Mollier) amènent tout naturellement, mais douloureusement, à la création du Cercle de la librairie qui donnera naissance, en 1892, à la Chambre syndicale des libraires de France et au Syndicat des éditeurs, qui clarifie le paysage et met en position les forces en présence.

Le premier conflit mondial exacerbe les tensions entre éditeurs et libraires, sur fond de crise d’approvisionnement, d’augmentation inflationniste des prix et de rareté de la main-d’œuvre, au combat. Élisabeth Parinet examine ensuite l’évolution des relations interprofessionnelles entre les deux guerres : les libraires portent à la présidence de leur chambre syndicale Elvire Chauveau, qui gardera, à peu de chose près, les rênes jusqu’en 1944. L’application des lois sociales (journée de 8 heures) sera finalement étendue à la librairie même si… « le libraire passe son temps à attendre le client » (!). Les revendications des libraires portent sur… la remise consentie, les conditions faites aux communautés non libraires (enseignants, ecclésiastiques…). L’entre-deux-guerres voit se poursuivre l’expansion des messageries Hachette.

Pascal Fouché signe un long article consacré à la librairie pendant les années noires (1939-1945). Celle-ci vit une double tension : maintien des conditions d’existence, donc des négociations avec l’occupant et, pour nombre d’entre eux, participation à la Résistance, passive (en vendant sous le comptoir des livres interdits), ou active.

1945-2007

À la Libération, le monde du commerce de détail échappe largement à l’épuration, l’Occupation ayant beaucoup plus impliqué la production (Marie-Cécile Bouju). Au sortir du second conflit mondial, la librairie va retrouver petit à petit une place grandissante et un mode de rapport à la clientèle profondément amélioré. Ce sera le temps de l’apparition d’enseignes emblématiques – comme celle des Temps modernes à Orléans, parrainée, par le nom qu’il accorde, par Sartre –, des rayons livres des grandes surfaces et de la création de la Fnac Montparnasse, en 1974. La librairie vit sous le régime du prix conseillé et, encore, ou déjà, c’est selon, libraires et éditeurs sont en conflit sur le régime des offices et les remises, comme le rappelle Nicolas Hubert. Il n’empêche, sous ce régime, la disparité de l’offre entre Paris et la province, de densité de librairies entre la capitale et ce qu’on n’appelait pas encore les « régions » existe. Michel Chaffanjon rappelle que, pendant ces « trente glorieuses », la transformation de l’édition et de sa distribution entraîne des problèmes d’approvisionnement et ouvre la voie aux grandes surfaces spécialisées (comme la Fnac), ou non (comme Leclerc), qui, par leur politique de rabais systématique, mettront un point final à la recherche toujours délicate et différée d’un rapport harmonieux entre libraires et éditeurs, et ouvriront la voie au décret Monory libérant le prix du livre.

La suite est davantage connue, soit par les travaux de François Rouet (Le livre : mutations d’une industrie culturelle, La Documentation française, 2007), soit par ceux du Comité d’histoire du ministère de la Culture, dont Le prix du livre 1981-2006 : la loi Lang (Imec, 2006), soit par la biographie que Laurent Martin a consacrée à Jack Lang (Éditions Complexe, 2007). Françoise Benhamou rappelle opportunément les contours et les enjeux économiques de la loi Lang, adoptée le 10 août 1981, et François Rouet analyse les permanences et mutations des relations libraires-éditeurs, depuis la fixation du prix du livre jusqu’aux tentatives de résolution interprofessionnelle du transport. L’ensemble se conclut fort justement sur la vente en ligne.

Les grandes parties sont agrémentées d’articles spécifiques : les libraires de province, à Nantes, à Bordeaux, et même à Besançon, la censure pendant l’entre-deux-guerres et dans les années 1970, la vente en club. Et on croise avec plaisir, outre les signatures déjà citées, celles de Désirée Frappier, Alban Cerisier, Françoise Hache-Bissette, et tant d’autres, bien connues de nos lecteurs, comme on disait des auditeurs, avant, du temps du vieux vieux temps, en écoutant Radio Luxembourg. Nous sommes entre gens du livre, entre gens de bien. L’ensemble, par le nombre de ses contributeurs, pourrait paraître hétérogène : c’est qu’il ne se lit pas d’une traite. Il se lit par tranches : une tranche du XIXe, une tranche d’avant-guerre, une tranche de province, selon les jours.

On y trouve même mention des bibliothécaires, sous la plume de Guillaume Husson, d’abord, grâce au droit de prêt – si on peut écrire ça comme ça, certains pourraient se retourner au fond de leurs magasins –, et aussi grâce à Yves Alix qui signe là une de ses plus pertinentes analyses. On notera enfin l’article du professeur Dominique Varry, de qui nous apprenons que le petit-fils de Babeuf soi-même était libraire à Lyon.

Le volume souffre néanmoins d’une iconographie assez pauvre ou sans grand intérêt, desservie par une maquette pas toujours très heureuse. Quant au prix de vente, il a déjà été écrit partout que ce pauvre Gervais Charpentier a dû se retourner six fois dans sa tombe. Nous n’allons pas en rajouter.