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Du « cœur de métier » au cœur de la Cité

Yves Alix

Les élus et l’opinion placent en général les bibliothèques publiques dans le seul champ culturel, les bibliothèques de l’école et de l’université portant de leur côté la charge de la mission éducative et scientifique. Cette vision tranchée, que nous savons fausse, n’évolue pas aussi vite que nous, professionnels, le voudrions. Car la sphère d’influence et la valeur d’usage des bibliothèques débordent chaque jour davantage ces périmètres trop restreints. La bibliothèque, quel que soit son statut ou son public, est aujourd’hui, partout dans le monde, « une instance de formation tout au long de la vie […] peut-être la seule institution à vraiment mériter ce titre », comme l’écrivent en ouverture de ce dossier Olivier Chourrot et Élisabeth Meller-Liron.

Cette nouvelle force est aussi un défi : comment répondre à la demande sociale de la bibliothèque, dans un contexte économique où la maîtrise de l’information (ce que les Anglo-Saxons appellent information literacy) devient une clé de la réussite, quand ce n’est pas de la simple survie sociale ? Il faut pour cela inscrire au cœur des missions de toutes les bibliothèques la fonction civique qui est la leur, celle d’un outil d’insertion au service de tous. Cet enjeu mobilise les bibliothèques de l’Université, à l’heure où celle-ci met les dispositifs d’aide à l’insertion professionnelle des étudiants au centre de ses préoccupations. Il sous-tend également les expériences menées tant à la Cité des sciences qu’à la Bibliothèque nationale de France pour fournir des ressources documentaires et d’information spécifiquement orientées vers les métiers. Il oriente enfin, partout dans le monde, les initiatives des bibliothèques de proximité dans leur action en direction des publics immigrants ou contre l’illettrisme. L’esprit de ces programmes évolue peu à peu du multiculturel vers l’interculturel, ce qui est sans doute le meilleur moyen d’échapper aux pièges du communautarisme si redouté ici. Et les bibliothécaires prennent conscience, avant leurs tutelles (et malheureusement, souvent contre elles), de la nécessité impérieuse, pour relever de tels défis, de mutualiser (premier pas) et fédérer (horizon ultime ?) les actions locales, nationales et internationales.

Car la coopération et la solidarité sont aussi des impératifs dans le secteur documentaire. Les contributions sur les bibliothèques universitaires de deux pays d’Afrique que nous proposons en complément du dossier le montrent, nous le pensons, avec une aveuglante évidence.

L’évidence, tout philosophe apprend très vite à la considérer avec circonspection. Celle du Livre, telle que l’interroge Emmanuel Levinas, cache une interrogation constante sur la parole et sur le sujet, sur la relation à l’autre et l’échange social, qui est aussi au cœur de la pensée de nos métiers et de nos missions. En reprenant son « fil philo », après Bourdieu et Ricoeur, et avant Habermas, Odile Riondet ne nous parle-t-elle pas aussi des bibliothèques ?