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Pierre Albert

La presse française

Nouvelle édition, Paris, La Documentation française, 2008, 215 p., 24 cm
Coll. Les Études de la Documentation française, no 5272/73
ISSN 1763-6191 : 19,50 €

par Yves Alix

Pierre Albert, ancien directeur de l’Institut français de presse de l’université Paris-II, est assurément l’un des meilleurs connaisseurs de la presse française. On lui doit, parmi d’autres titres, deux « Que sais-je ? » régulièrement réédités  1, qui, à côté de la monumentale Histoire générale de la presse française publiée aux mêmes Presses universitaires de France de 1969 à 1976  2, permettent à l’étudiant ou au curieux une première approche idéale. Il est donc heureux que la Documentation française, dans sa collection des Études, procure une édition actualisée de cette synthèse entreprise en 1968, déjà quatre fois revisitée, et que l’auteur présente lui-même, dès la première ligne de son avant-propos, comme « une entreprise malaisée », en ce qu’elle vise à « dresser un tableau clair et équilibré » d’un secteur caractérisé à la fois par « l’ampleur du champ d’observation » et « l’instabilité du domaine ».

Cette instabilité s’est considérablement accrue ces dernières années, avec l’irruption du numérique et d’internet, la concurrence sans cesse aiguisée des autres médias, l’arrivée des journaux gratuits et de nouveaux modes de consommation de l’information. L’introduction prend d’emblée en compte cette nouvelle donne, en mettant en évidence l’écart croissant entre de nouvelles concurrences et le vieillissement des structures du secteur, sur le plan économique comme dans son organisation sociale. Le système très protecteur de la presse hérité de la Libération a volé en éclats, sans être remplacé par un nouveau schéma fonctionnel en mesure de satisfaire tous les acteurs. À ce premier constat, il faut ajouter des particularités nationales (la structure de la distribution, les habitudes d’un lectorat volatile et rétif à l’abonnement, l’affaiblissement continu de la presse quotidienne et d’opinion au profit des magazines – dont les Français sont les plus forts lecteurs au monde) et les effets des mouvements économiques immédiats (stagnation des recettes publicitaires, dérive des coûts) ou plus profonds (faible intérêt des jeunes générations pour le journal papier, instantanéité et interactivité d’internet, culture de la gratuité). Mais la question clé, telle que la formule Pierre Albert dès la page 21, est celle de l’utilisation par le citoyen de son temps libre : « Le capital-temps disponible pour la consommation des grands médias est bien le premier enjeu de leur marché. Or, la croissance de l’usage des ordinateurs réduit encore notablement le temps que les individus, en particulier les internautes, peuvent consacrer à la lecture de la presse. »

Fidèle à la fois à ce qu’il nomme lui-même sa « vocation greffière » et à son regard d’historien, l’auteur opère une double mise en perspective. Tout d’abord, à travers l’analyse des très nombreuses données qu’il a rassemblées, un des points forts de l’ouvrage. Ensuite, en tâchant de relier les tendances actuelles au mouvement plus large des évolutions des fonctions et de la nature de la presse au fil des deux derniers siècles. Il n’en reste pas moins que l’ensemble de l’ouvrage, si on le compare par exemple aux premières éditions, disons jusqu’à celle de 1983, est aujourd’hui marqué par une incertitude généralisée, et que le lecteur doit en être conscient : s’il cherche des explications à la situation de la presse française aujourd’hui (situation inquiétante, j’ai eu l’occasion de l’écrire  3), il en trouvera beaucoup ici, exposées avec toute la clarté nécessaire ; s’il est en quête de perspectives, il devra, hélas, déchanter.

Les trois parties qui structurent l’ouvrage, successivement « Caractères généraux et originalités françaises », « Organisation et structures », « Groupes, catégories et organes », offrent un panorama à peu près complet et ne laissent dans l’ombre aucun des aspects de l’organisation, du fonctionnement ou de l’état économique du secteur. À cet égard, on appréciera tout particulièrement les développements sur la publicité et sur le comportement du lectorat contenus dans la deuxième partie. Pour autant, c’est à travers ce plan tripartite qu’apparaît assez vite ce qui constitue à nos yeux une des rares faiblesses d’un ouvrage par ailleurs éminemment recommandable. En effet, la typologie de la presse utilisée pour présenter les grands groupes, les familles de publications et les titres eux-mêmes, telle qu’elle est utilisée dans la troisième partie, est certes opératoire, mais elle cache mal un déséquilibre manifeste dans l’approche de la diversité du secteur et de sa réalité d’aujourd’hui : l’auteur, en historien, met d’abord l’accent sur la presse quotidienne, qui a longtemps été le moteur du développement de toute la presse… sans voir qu’en 2008, cette presse quotidienne ne représente plus qu’un tiers des exemplaires de périodiques vendus, et un pourcentage bien plus faible encore des recettes. C’est la presse magazine qui fait la vitalité de la presse papier, en France tout au moins. Or le livre ne lui consacre que de trop brefs développements, dans le seul chapitre 11, où sont traités à la fois les périodiques d’information générale, les revues spécialisées, les revues savantes, et la nébuleuse des titres consacrés aux loisirs, à la vie pratique, à la mode, à la télévision, etc. La typologie et la classification des familles de revues en souffrent, et certains classements tournent même à l’absurdité : ainsi des revues de musique, rangées dans une très hypothétique « presse de violons d’Ingres » au milieu du bricolage et des animaux, alors qu’elles pouvaient très naturellement se retrouver dans la « presse culturelle », un peu plus loin…

Symptôme d’une approche encore marquée par la longue prééminence, dans l’histoire de la presse, du quotidien d’information générale (probablement condamné à court terme : le journal d’opinion sur papier, n’est-il pas déjà mort, ou quasi ?), ce déséquilibre est d’autant plus regrettable que les analyses sérieuses de la presse magazine et de sa place dans le paysage des médias font défaut. Cette réserve faite, redisons l’intérêt de cette mise à jour : la somme d’informations concentrée dans ces deux cents pages, la pertinence des analyses, la qualité de la synthèse font de cette étude une référence à connaître en priorité.

  1.  (retour)↑  La presse, 1968, coll. Que-sais-je ?, no 414, 12e édition : 2002 ; Histoire de la presse, 1970, coll. Que-sais-je ?, no 368, 10e édition : 2003.
  2.  (retour)↑  Histoire générale de la presse française, sous la direction de Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou, PUF, 5 vol. À en croire les recherches faites sur internet au moment de rédiger ce compte rendu, deux des volumes de la série, le 1 et le 4, sont actuellement indisponibles. On ne peut qu’en souhaiter la réimpression prochaine.
  3.  (retour)↑  « La mort de la presse ? », BBF, no 3, 2008, p. 113.