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Hélène Caroux

Pas de titre

Préface de Michel Melot
Paris, Picard, 2008, 304 p., ill., 24 cm
ISBN 978-2-7084-0813-5 : 38 €

par Yves Alix

Architecture et lecture : les bibliothèques municipales en France, 1945-2002

L’ouvrage d’Hélène Caroux, issu d’une thèse d’histoire de l’architecture soutenue à l’université Paris-I en 2004, est une contribution de première importance à l’histoire des bibliothèques françaises dans la seconde moitié du XXe siècle, et s’impose d’ores et déjà comme une référence sur cette période décisive.

Quel « concours exceptionnel de circonstances politiques, culturelles et esthétiques », demande Michel Melot dans sa préface, a pu transformer aussi radicalement le paysage et permettre à la fois l’explosion des constructions, l’abandon de modèles architecturaux et fonctionnels dépassés et l’éclosion d’une nouvelle génération de bâtiments caractérisée par la diversité, la liberté formelle et l’ambition esthétique ? Hélène Caroux, en commençant sa recherche, se proposait, pour répondre à cette question, d’interroger le rapport entre l’architecture et la lecture et d’en analyser l’évolution, par l’examen du rôle joué par les acteurs respectifs, maîtres d’ouvrages et maîtres d’œuvre, État, élus, bibliothécaires. Son hypothèse de départ était que l’évolution typologique, dans laquelle elle distinguait trois phases successives (1945-1970, 1970-1985, 1985 à aujourd’hui) traduisait simplement l’évolution des courants architecturaux. En avançant dans son travail, elle a pourtant fait le constat que cette évolution ne pouvait se comprendre sans estimer à leur juste valeur, d’une part le rôle décisif joué dans cette période par l’État pour favoriser le développement des bibliothèques, et d’autre part celui des bibliothécaires dans la conception des bâtiments. Dès lors, l’approche devait nécessairement s’élargir, et interroger, au-delà de la seule architecture, l’histoire politique et culturelle. Le résultat est à la hauteur de cette ambition affichée, et donne à son ouvrage, d’une lecture passionnante, une dimension que l’auteur elle-même n’avait sans doute pas imaginée, et que souligne avec raison Michel Melot : « articuler dans l’histoire de France l’émergence de ce champ nouveau, d’une richesse exceptionnelle, de l’histoire de l’architecture. »

Des villes et des bibliothèques

Le corpus retenu pour l’étude est celui des bibliothèques municipales des villes de plus de 100 000 habitants. Sur les trente-six recensées, quelques-unes ont été écartées, soit qu’elles n’aient rien entrepris dans la période ou que l’absence de documents interdise une étude approfondie  1, soit pour des raisons historiques  2. Vingt-neuf ont mis en service une bibliothèque pendant ce demi-siècle, de Brest (1957) à Rennes (2006). Marseille et Rennes l’ont fait deux fois  3. La première période étudiée va de la Libération à l’élection de François Mitterrand en 1981. La tutelle de l’État s’impose partout, et la décision locale se conforme en général au modèle préconisé par la Direction des bibliothèques créée en 1945, modèle mis en forme et diffusé par le service technique, dans lequel Jean Bleton joue un rôle déterminant. C’est l’époque où triomphe, aussi bien dans les bibliothèques des villes que dans les constructions de BU (qui connaissent une remarquable floraison dans les années 60 et 70), le « parti ternaire » : les bâtiments doivent séparer fonctionnellement magasins, services intérieurs et espaces publics. Ce parti permet de faire fonctionner de grandes bibliothèques avec peu de personnel, et le ministère le promeut d’autant plus que cette perspective d’économie de fonctionnement permet dans bien des cas d’emporter la décision de construction. Il se retournera plus tard contre les bibliothécaires, quand le modèle aura changé : les villes vont investir massivement dans des médiathèques sans voir que leur coût en personnel, du fait de leur organisation, serait sans commune mesure avec celui des « boîtes à chaussures » ou des « morceaux de sucre » des années précédentes.

Le changement intervient d’abord au niveau central, après 1968 et le rapport commandé par Georges Pompidou. Le service technique devient le service de la lecture publique, pour marquer le passage de la bibliothèque patrimoniale, destinée aux seuls savants et érudits, vers la bibliothèque pour tous, et bientôt vers la médiathèque. Ce n’est pas une histoire linéaire, comme le montre bien le chapitre 3, qui décrit à sa manière le moment décisif du passage à un nouveau modèle, dans un contexte institutionnel qui va être radicalement transformé. À cet égard, ce chapitre renvoie évidemment le lecteur à des études plus spécifiquement centrées sur les politiques culturelles, comme le livre fondamental d’Anne-Marie Bertrand, issu lui aussi d’une thèse d’histoire  4.

La deuxième partie, « L’affirmation du pouvoir municipal », prend acte de la révolution entraînée par les lois de décentralisation, qui va permettre aux villes d’inscrire la construction de bibliothèques dans leur projet politique propre, et d’en maîtriser peu à peu tous les paramètres, architecturaux, urbanistiques, culturels, symboliques. Hélène Caroux cite ainsi Georges Frêche (Montpellier) : « En France, deux personnes ont le pouvoir : le président de la République et le maire. » Ce pouvoir, les élus locaux l’exercent d’abord en décidant (ou non) de construire une nouvelle bibliothèque. Mais ils en imposent aussi les objectifs, les orientations, et naturellement les partis architecturaux. Nîmes (Norman Foster, 1993) et Villeurbanne (Mario Botta, 1988) donnent ainsi l’exemple de lieux incontournables de l’architecture contemporaine – y compris sur un plan international – qui sont le symbole de la ville, l’expression d’une vision portée par le maire ou son équipe… mais qui ne s’inscrivent pas pour autant dans les schémas de référence des bibliothécaires, car ces bâtiments emblématiques sont aussi, pour une grande part, des échecs fonctionnels. Sans modèle imposé d’en haut, et en dépit des aides, des normes et prescriptions techniques, le pouvoir du maire s’imposant en dernier ressort, tous les acteurs ont dû travailler à un nouvel équilibre, à de nouveaux modes de collaboration. Si les résultats peuvent être jugés inégaux, rétrospectivement, nul doute que cet exercice ait été profitable aux architectes comme aux bibliothécaires : il les a contraints à définir ensemble (en tâtonnant) les bases de leur travail commun, et, partant, à élaborer non un modèle figé, mais une méthode adaptée à des conceptions et à des modèles multiples.

Vers de nouvelles architectures de la lecture

La dernière période, celle des BMVR puis des ruches, serait-elle celle de la réconciliation des contraires, de la synthèse ? Hélène Caroux, dans les chapitres 4 et 5 conclusifs, voit plutôt dans cette « architecture des paradoxes » qui s’est imposée ces dernières années et dans la dimension désormais emblématique des bâtiments de bibliothèques (aussi bien quant à l’impact sur les courants architecturaux que sur l’image des bibliothèques qu’ils symbolisent et diffusent), la résultante non figée, provisoire, de cette volonté d’articulation de l’architecture et de la lecture qui fonde son étude.

Une lecture vraiment captivante, donc, et un ouvrage à méditer, à creuser, à interroger régulièrement. L’abondance et l’excellent choix des illustrations permettent de compenser en partie les limites du corpus étudié (car on a construit plus de 2 000 bâtiments de bibliothèques dans ces années-là, cela seul est déjà extraordinaire). Au chapitre des regrets, mentionnons au moins la dimension urbanistique, qui nous semble avoir été un peu négligée : on aurait aimé en particulier voir plus de plans-masses pour mieux comprendre l’insertion des bâtiments dans le tissu urbain. Certains aspects politiques ou relatifs à l’histoire des bibliothèques sont parfois vus d’un peu loin à notre sens. Certes, Hélène Caroux n’étant pas bibliothécaire, est tout à fait fondée à privilégier un autre regard ; néanmoins, j’ai parfois regretté qu’elle accorde si peu de place à des questions ou à des événements qui me paraissent pourtant avoir été déterminants dans le cours de l’histoire : ainsi de la querelle des sectoristes et des municipalistes, pour ne citer que cet exemple.

Enfin, s’il fallait exprimer un autre regret, ce serait que la dimension internationale ait été un peu mise de côté, ce qui renforce parfois l’impression que cette histoire franco-française n’a pas subi d’influences extérieures, au-delà des références obligées de la profession, par exemple le modèle anglo-saxon.

Mais ces réserves sont peu de chose à côté de la qualité d’ensemble du livre, par ailleurs édité avec soin. « Le » Caroux est désormais, nous espérons en avoir convaincu les lecteurs, un indispensable pilier de la bibliothèque du bibliothécaire. Je gage qu’il le sera aussi de celle des architectes, et pas seulement de ceux qui ont construit des bibliothèques, vont en construire une bientôt, ou rêvent de le faire un jour.

  1.  (retour)↑   Clermont-Ferrand (construction en cours), Perpignan, Dijon, Toulon (pas de construction).
  2.  (retour)↑   Paris a ainsi été écartée, pour des motifs compréhensibles (statut dérogatoire, pas d’intervention de l’État, situation particulière du point de vue démographique, etc.), mais qui font évidemment regretter que l’histoire des bibliothèques municipales parisiennes soit une fois de plus dissociée des autres, et que son étude soit remise à plus tard. Quelqu’un écrira-t-il cette histoire un jour ? Elle est passionnante, désespérante… et pleine d’enseignements ! Avis aux historiens…
  3.  (retour)↑  Brest va reconstruire sa bibliothèque (voir BBF, no 1, 2007, p. 65), Caen projette également une reconstruction. On sait ce qu’il est advenu du projet de Rouen, commencé puis abandonné et finalement reconverti.
  4.  (retour)↑   Anne-Marie Bertrand, Les villes et leurs bibliothèques : légitimer et décider, 1945-1985, Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 1999. Il n’est pas dans le propos de ce compte rendu d’esquisser une analyse parallèle de ces deux ouvrages, qui sont bien plus complémentaires que concurrents. On remarquera néanmoins qu’Anne-Marie Bertrand accorde une place beaucoup plus déterminante au processus de décision dans sa dimension politique (voire idéologique) que ne le fait Hélène Caroux, laquelle privilégie une vision fondée sur les interactions et les influences réciproques des différents acteurs. L’une et l’autre ont sans doute raison, car toutes deux cherchent à faire la synthèse d’histoires locales souvent complexes et à en dégager les traits constitutifs d’un processus historique commun. Mais ne peut-on dire que d’une ville à l’autre, selon le contexte et les circonstances, ce sera la vision de l’une plutôt que celle de l’autre qui correspondra le mieux à la réalité ?