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La bibliothèque d’État de Bavière à Munich fête ses 450 ans

Gabel U. Gernot

En 1558, le duc Albrecht V de Bavière se trouva devant une occasion unique de développer sa bibliothèque, alors embryonnaire. Le chancelier d’Autriche Johann Albrecht Widmanstetter, humaniste et mécène reconnu, proposait à la vente sa collection privée, trois cents manuscrits orientaux et occidentaux et cinq cents livres imprimés, rares et précieux. Le roi de Bohème était lui aussi prêt à faire une offre, mais le prince bavarois, anxieux de rivaliser avec les grands seigneurs italiens et français qui avaient accru leur prestige en achetant des objets d’art remarquables, emporta l’affaire. Cet achat marque la véritable naissance de la bibliothèque ducale à Munich et sert à dater la fondation de l’actuelle bibliothèque d’État de Bavière.

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Le bâtiment actuel de la Bibliothèque d’État de Bavière. © BSB – H.-R. Schulz

Bibliotheca Regia Monacensis

Une douzaine d’années plus tard, le souverain bavarois acheta l’intégralité de la collection des Fugger, une famille patricienne de marchands d’Augsburg. Les relations de commerce très étendues qu’ils avaient nouées leur avaient permis d’acheter des livres rares dans toute l’Europe, et même d’engager des copistes pour reproduire des textes grecs ou hébreux conservés à Venise et qui n’étaient pas à vendre.

La collection comprenait environ 1 500 manuscrits et 10 000 livres imprimés, dont ceux ayant appartenu auparavant à l’humaniste de Nuremberg Hartmann Schedel. Avec cet apport de grande valeur, la bibliothèque ducale atteignit une dimension européenne. En 1600, la « Bibliotheca Regia Monacensis », aménagée dans l’Antiquarium du palais princier de Munich, abritait 17 000 volumes et était considérée comme une des plus importantes collections de livres de l’Europe germanophone, plus importante même que la bibliothèque impériale de Vienne. Mais après le déclenchement de la terrible guerre de Trente Ans, en 1618, les acquisitions cessèrent presque complètement et, pendant le conflit, lorsque les troupes suédoises occupèrent la ville, la collection subit même des dommages. En outre, le fonds, considéré comme une arme doctrinale, fut mis au service de la cause catholique pour soutenir le zèle propagandiste des jésuites.

Quand la guerre prit fin en 1648, la Bavière était en ruines et ses finances exsangues. La reconstruction mobilisant toutes les ressources financières du duché, les achats de livres restèrent rares. En 1663, le duc promulgua la première loi sur le dépôt légal, ce qui permit au moins de collecter une partie des impressions locales, mais, pour le reste, la bibliothèque sombra dans un état de somnolence jusqu’au début du XVIIIe siècle.

Les jésuites et leur collège

Une fois les finances de l’État relevées, le duc décida d’ouvrir les portes de sa collection aux membres de l’Académie bavaroise des sciences et aux professeurs de l’université. Les érudits contribuèrent à l’expansion du lectorat et à un plus large usage de l’établissement. En 1773, quand le pape décida la dissolution de l’ordre des jésuites et la dispersion de leurs biens, le duc confisqua quelque 23 000 volumes et les intégra à sa collection. C’est à cette période que le prêt aux professeurs commença à se pratiquer, mais les contrôles administratifs étant déficients, un très grand nombre de livres disparurent et les autorités durent imposer des règles très strictes, en particulier pour les manuscrits et les livres rares.

En 1790, la bibliothèque déménagea dans l’ancien collège des jésuites et fut officiellement ouverte à tout le public érudit et savant, mais la collection n’était consultable que sur place. En 1803, 10 000 volumes provenant de la cour princière de Mannheim, où régnait une branche collatérale des Wittelsbach, furent transférés à Munich. Ce fonds était particulièrement riche en histoire et en sciences naturelles et comprenait un grand nombre d’éditions françaises et italiennes contemporaines.

La France inspire les confiscations

Pendant la Révolution française et la période napoléonienne, la Bavière resta la plupart du temps alliée de la France et subit largement son influence politique et culturelle. Les souverains bavarois s’appliquèrent aussi à s’inspirer de l’exemple français, en particulier vis-à-vis du pouvoir ecclésiastique : ainsi ordonnèrent-ils en 1799 la sécularisation des monastères des ordres mendiants. Leurs bibliothèques, riches de 37 000 volumes, rejoignirent la collection ducale. Cette opération fut le prélude à un tournant décisif dans le développement de cette dernière, marqué par la sécularisation de tous les monastères de Bavière.

La confiscation avait été suggérée par Johann Christoph von Aretin qui, à l’occasion d’un séjour à Paris en 1801, avait pu observer la façon dont les révolutionnaires français avaient nationalisé les biens de la noblesse et du clergé, et permis ensuite à la Bibliothèque nationale de choisir dans les « dépôts littéraires » les manuscrits et les livres les plus remarquables.

En 1802, Aretin soumit un projet analogue pour la Bavière et obtint l’accord du parlement, ce qui permit de mettre en œuvre ce projet radical : au cours de la décennie suivante, cent cinquante abbayes et domaines ecclésiastiques, dont certains abritaient des bibliothèques depuis un millénaire, furent inspectés et privés de leurs collections de livres. Furent réquisitionnés non seulement les ouvrages théologiques et historiques, mais aussi les textes classiques, les œuvres en hébreu ou écrites dans les langues romanes, ainsi que les traités scientifiques.

Entre 1803 et 1817, une masse de 450 000 volumes précieux et 20 000 manuscrits prit le chemin de la bibliothèque princière de Munich. Ces énormes confiscations permirent du moins de préserver et d’offrir au public les exceptionnelles richesses monastiques rassemblées du Moyen Âge aux Lumières, tandis qu’ailleurs d’autres collections étaient dispersées ou se retrouvaient en mains privées.

Avec l’afflux incessant de livres arrivant à Munich, le bâtiment du collège des jésuites fut bientôt encombré et les visiteurs se plaignirent de la détérioration des services. Le retard de catalogage des nouvelles entrées s’aggravant, trouver les livres nouvellement entrés, dont la plupart s’entassaient dans des dépôts provisoires, était devenu un cauchemar. Le nombre des doublons était estimé à quelque 200 000. La plupart furent vendus aux enchères. En 1818, la Bibliothèque royale et centrale, ainsi qu’elle s’appelait alors, était estimée à 500 000 volumes, ce qui la mettait au deuxième rang en Europe après la Bibliothèque nationale de Paris. Un index des rayonnages, terminé à cette époque, fournit l’outil indispensable pour naviguer dans cet océan de livres.

La bibliothèque de Gärtner

Le manque d’espace de la bibliothèque fut reconnu officiellement en 1826, quand le roi de Bavière Louis 1er (Napoléon avait érigé le duché en royaume en 1806) demanda à l’architecte Friedrich von Gärtner de dessiner un nouvel édifice, à la mesure de la renommée grandissante de l’institution. Le roi, qui avait de grandes ambitions pour sa capitale, choisit un emplacement dans la nouvelle et splendide artère, la Ludwigstrasse, où Gärtner éleva un vaste bâtiment imité d’un palais florentin, habillé d’une imposante façade de briques de 150 mètres de long. L’entrée, ornée de quatre statues représentant des écrivains de la Grèce antique, conduit à un imposant escalier que seul le roi pouvait emprunter. Sur le plan fonctionnel, le bâtiment innovait en séparant les espaces destinés aux magasins, à l’administration et au public. Construit en onze ans, l’édifice fut inauguré en 1843.

Pendant les décennies suivantes, la Bibliothèque royale d’État – son nom officiel depuis 1829 – commença d’acquérir des titres contemporains publiés par les éditeurs bavarois et allemands, et, grâce au produit des ventes de doubles, put acquérir des bibliothèques d’érudits remarquables.

Enrichissements

Une des plus importantes acquisitions fut celle de la collection rassemblée par l’orientaliste français Étienne Quatremère  1, comprenant 1 200 manuscrits et 45 000 imprimés du xvie au XIXe siècle, principalement en arabe, persan et turc. Deux collections sinisantes exceptionnelles, réunies par l’érudit allemand Karl Friedrich Neumann et l’Italien Onorato Martucci, furent également acquises dans les années 1830. Les entrées annuelles progressèrent également dans des proportions considérables, avec la mise en œuvre d’une nouvelle loi sur la propriété intellectuelle.

La section des partitions bénéficia aussi des profits des ventes, qui permirent d’asseoir les fondations de ce qui allait devenir une bibliothèque musicale de première importance. En raison des restrictions de budgets, les acquisitions onéreuses se concentrèrent de plus en plus sur les humanités, tandis que dans les autres domaines on s’en tenait aux ouvrages de base. À la fin du XIXe siècle, malgré un fonds de plus d’un million de volumes, la bibliothèque munichoise n’était plus en mesure de tenir son rang face à sa principale rivale allemande, la bibliothèque royale d’Allemagne, installée dans la dynamique capitale impériale, Berlin. La Bavière étant d’abord un pays d’agriculture, ses ressources étaient sans commune mesure avec celles de l’opulente Prusse, à l’industrie et au commerce florissants.

De l’appauvrissement à la catastrophe

En 1919, le roi de Bavière ayant abdiqué et l’Allemagne étant devenue une république, la bibliothèque fut rebaptisée Bibliothèque d’État de Bavière  2. Les restrictions budgétaires imposées après la Première Guerre mondiale et les effets de la crise économique rendirent la situation de la bibliothèque difficile tout au long des années 1920.

Néanmoins, les collections s’enrichirent de titres asiatiques et slaves, domaines qui demeurent encore aujourd’hui parmi les grands axes des collections. Jusqu’à la rupture opérée par la Seconde Guerre mondiale, les deux bibliothèques d’État de Munich et Berlin, reconnues l’une et l’autre comme centres traditionnels pour les collections historiques allemandes, avaient assumé d’importantes fonctions nationales.

Quand les nazis arrivèrent au pouvoir en 1933, les œuvres des auteurs interdits furent retirées de la circulation, et quelques années après, le contrôle des changes réduisit les achats de livres étrangers à presque rien. Cependant, c’est dans les années 1943-1945 que se produisit la véritable catastrophe : les bombardements alliés détruisirent 85 % du bâtiment et consumèrent plus d’un demi-million de volumes, dont la plus importante collection d’écrits bibliques conservée en Allemagne. Évacués à temps, les ouvrages les plus précieux, manuscrits, incunables et livres rares, purent heureusement être sauvés. Mais jusqu’à aujourd’hui, un tiers seulement des collections perdues a pu être reconstitué, à travers les achats d’antiquariat et les dons.

De la reconstruction à la modernisation

La reconstruction commença aussitôt après 1945, mais il fallut vingt-cinq ans pour restaurer l’édifice. La plus grande partie de la collection était entreposée dans des locaux provisoires et, pendant des années, les usagers durent composer avec des moyens de fortune.

Un premier pas décisif fut franchi en 1966 avec l’ouverture d’une vaste salle de lecture (550 places) aménagée dans une annexe neuve. Depuis le milieu des années 1960, avec le boom économique allemand, le budget d’acquisition commença de progresser régulièrement, et des fonds pour achats spéciaux furent en outre procurés par l’Association allemande de la recherche, DFG  3. La Bibliothèque d’État participe depuis 1949 au Plan spécial pour les collections de la DFG, sur des thèmes comme l’histoire ancienne, l’histoire des États de l’Est européen, les études classiques et la musicologie.

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Escalier intérieur de la Bibliothèque. © BSB – H.-R. Schulz

Depuis les années 1970, les achats de livres, de journaux et de médias ont atteint des records. Aujourd’hui, les trois quarts de toutes les acquisitions proviennent de l’édition étrangère. Avec un accroissement de plus de 200 000 unités par an sur les rayonnages, la nécessité du recours à des magasins externalisés s’est vite imposée. On fit des plans pour construire un vaste ensemble de stockage dans la banlieue nord de Munich. Une première tranche de bâtiments a été inaugurée à Garching en 1988, suivie d’une seconde en 2005, portant la capacité totale des magasins à 5,5 millions de volumes.

L’informatique a été introduite en 1972 pour le catalogage des périodiques et étendue à l’ensemble des médias dix ans plus tard. Le catalogage suit les règles nationales adoptées par toutes les bibliothèques de recherche allemandes  4. La bibliothèque a contribué de manière significative à l’élaboration de ces règles et a, de ce fait, été désignée comme centre de coordination du catalogue régional bavarois. Le catalogue est en ligne depuis 1992. En 1997, la DFG a choisi la bibliothèque comme centre de numérisation rétrospective pour les collections spécialisées. Depuis lors, le centre s’est investi dans le développement d’un projet pilote pour les techniques de pointe en numérisation, pour l’ensemble de l’Allemagne.

Défis et publics de demain

Comme on le sait, les publications du XIXe et du XXe siècle sur papier acide sont un problème majeur pour toutes les bibliothèques patrimoniales. La bibliothèque d’État de Bavière, qui conserve un nombre très important de livres et périodiques de cette période, est confrontée au problème de leur conservation pour ses futurs étudiants et chercheurs. Consciente de cette mission, la bibliothèque a créé un département chargé de la préservation dès 1995. La masse des volumes concernés est telle (environ 3,5 millions) que la bibliothèque est tenue de pratiquer une sélection sévère, les crédits disponibles n’étant de toute façon pas suffisants pour traiter tous les livres en péril. Ce défi concerne aussi les générations à venir et la bibliothèque, pour sensibiliser le grand public au problème, a créé une association d’amis, chargée de démarcher d’éventuels mécènes privés pour financer les opérations.

Principale bibliothèque d’étude et de recherche de Bavière, la Bibliothèque d’État est fréquentée par des professeurs, des chercheurs, des étudiants et aussi par le grand public. Ses collections riches et variées sont très appréciées de tous ceux qui font de la recherche et de l’enseignement, et sont aussi considérées comme une ressource informative précieuse pour l’industrie et le commerce. Avec plus de 9 millions de documents, dont 90 000 manuscrits précieux, 35 000 autographes, 20 000 incunables et 380 000 cartes et plans, c’est une des cinq plus importantes collections d’Europe.

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Salle de recherche de la Bibliothèque. © BSB – H.-R. Schulz

À l’occasion de son 450e anniversaire, la bibliothèque a exposé quelques-uns de ses trésors de la Renaissance. Et en octobre, la bibliothèque a reçu le titre honorifique de « bibliothèque de l’année » décerné par l’Association allemande des bibliothèques, en reconnaissance de ses collections exceptionnelles, de ses services multiples et de ses pratiques innovantes.

Site internet : http://www.bsb-muenchen.de

 

* Article traduit de l’anglais par Yves Alix.

Septembre 2008

  1.  (retour)↑   Étienne Marc Quatremère (1782-1857), professeur de persan à l’École des langues orientales, membre de l’Académie des inscriptions en 1815 (Ndt).
  2.  (retour)↑   Bayerische Staatsbibliothek, BSB.
  3.  (retour)↑   Deutsche Forschungsgemeinschaft.
  4.  (retour)↑   Regeln für die alphabetische Katalogisierung, RAK ; Regeln für den Schlagwortkatalog, RSWK.