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Le chantier du fonds patrimonial du Centre culturel irlandais de Paris

Noëlle Balley

Le seul Centre culturel irlandais au monde est installé à Paris, dans un beau bâtiment de la fin du XVIIIe siècle qui prit la suite du Collège des Irlandais médiéval. Dans une rue tranquille du Quartier latin, le Centre *, géré par une fondation privée, propose un riche programme d’animations culturelles (deux événements par semaine), gère une quarantaine de chambres destinées aux étudiants irlandais de Paris et à des artistes en résidence, ainsi qu’une salle d’expositions, un auditorium, une médiathèque, et, au-dessus de la chapelle, la belle salle de la bibliothèque et ses 8 000 livres anciens.

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Le Centre culturel irlandais. Photo : Ros Kavanagh

Genèse du projet

Les collections d’origine ayant été perdues à la Révolution française, ce fonds ancien est le produit de la fusion, voulue par Napoléon, des bibliothèques des Collèges des Anglais, des Écossais et des Irlandais de l’Ancien Régime, enrichi par des acquisitions au cours du XIXe siècle. Destiné à l’origine à la formation de futurs clercs (Paris fut une ville refuge pour les séminaristes catholiques d’outre-Manche), il est essentiellement constitué d’ouvrages de théologie. Installé dans une belle salle voûtée, au mobilier aussi peu convivial qu’il est d’origine (une petite salle adjacente permet de recevoir les chercheurs), ce fonds a eu la chance de susciter l’intérêt de Maurice Caillet, inspecteur général des bibliothèques, qui consacra de longues heures à la rédaction d’un catalogue extrêmement riche et complet.

Depuis, le fonds ancien s’était rendormi : le Centre culturel n’a ouvert qu’en 2002, date à laquelle la valorisation et la remise en état des documents anciens sont venues s’ajouter à l’activité quotidienne de création et de gestion d’une médiathèque d’un millier de volumes, consacrés à l’Irlande, en consultation sur place au rez-de-chaussée du bâtiment. Deux années de montage de dossiers pour la recherche de financements ont abouti en 2006 : une subvention d’un million d’euros fut alors accordée par le gouvernement irlandais, complétée par des financements de la Bibliothèque nationale de France pour la rétro-conversion et de la direction régionale des affaires culturelles pour l’informatisation. Cette collaboration franco-irlandaise fructueuse fut l’occasion de réaliser, en un laps de temps très court, le rêve de bien des bibliothécaires : en 18 mois, l’ensemble du fonds ancien allait bénéficier d’un chantier complet de dépoussiérage et de mise en état de conservation des ouvrages et d’une rétroconversion, tandis que la médiathèque était entièrement réaménagée et le traitement physique et intellectuel des archives mis en œuvre.

Les délais très courts imposés par le bailleur de fonds, la multiplicité des projets lancés en parallèle, l’ampleur des chantiers (qui a nécessité l’embauche de dix agents, dont quatre techniciens et restaurateurs pour la partie patrimoniale, ce qui représentait un doublement de l’équipe en place) ont amené à recourir à des prestataires extérieurs pour l’encadrement d’un travail qui allait bien au-delà de simples opérations de dépoussiérage : c’est donc la société In Extenso qui assista le CCI pour le pilotage du chantier. In Extenso a réalisé l’audit environnemental, recruté et encadré les techniciens de préservation, acheté les fournitures, défini la méthode pour l’évaluation de l’état physique des documents et les préconisations pour les petites réparations sur site confiées aux techniciens.

L’audit environnemental démarra par la prise de mesures thermo-hygrométriques, ainsi que par une analyse fine de l’éclairement naturel : en raison des contraintes liées au décor d’origine de la salle, et celle-ci n’ayant jamais été chauffée, il fut décidé de renoncer à tout contrôle climatique lourd et de laisser les conditions environnementales dériver naturellement au fil des saisons. Le principal problème venait de la présence de nombreuses fenêtres laissant passer une quantité importante de rayonnements solaires qui ont « cuit » les dos des reliures : des filtres anti-UV ont donc été posés sur les fenêtres. Ils devraient permettre, l’été, une baisse discrète de la température.

Les deux premières phases du chantier

La première phase du chantier dura environ un an. Pendant l’hiver 2007, la salle de lecture se transforma en une petite fourmilière : trois techniciens de préservation, issus de la formation continue du lycée Tolbiac, ont minutieusement dépoussiéré, ciré les reliures, consolidé les cuirs épidermés, banderolé, et renseigné la base de données mise au point par In Extenso, décrivant l’état physique des documents afin de définir des priorités en vue d’une phase ultérieure de réparations plus poussées. Cette première phase s’est déroulée en partie pendant l’hiver, dans la salle de la bibliothèque patrimoniale où la température pouvait descendre jusqu’à 12 °C, ce qui a rendu très difficile le travail des techniciens : l’achat de tapis chauffants, de vestes matelassées, d’une panoplie complète de vêtements chauds et de mitaines a permis de leur assurer des conditions de travail un peu plus confortables, toutes proportions gardées, mais cette situation a suscité des moments assez difficiles pour tous les acteurs du projet. Aujourd’hui, à la lumière des évolutions récentes en matière de traitement des cuirs, il est probable que la problématique de l’entretien des couvrures serait abordée différemment, et que le « cirage » (la lubrification des cuirs avec des produits à base de cire naturelle, d’eau et de fongicides) ne serait plus utilisé de manière exclusive.

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Salle de la bibliothèque patrimoniale. Photo : Ros Kavanagh

Au cours de la deuxième phase du chantier, tout juste achevée, en complément des réparations assurées par les techniciens – après une formation complémentaire financée par le CCI – sur les petits formats (renforts de coins, mors, coiffes, rattachement d’éléments détachés), plusieurs restaurateurs ont effectué, sur place ou dans leur atelier, des opérations plus complexes sur les grands formats et les documents identifiés comme prioritaires : réintégrations de plats ou de feuillets, consolidation des tranchefiles, des coiffes et des coins, restaurations papier sur les corps d’ouvrages, fabrication de reliures de conservation au moyen de parchemin naturel ou synthétique. Le chantier a bénéficié des conseils éclairés de Thierry Aubry, expert en restauration pour la Bibliothèque nationale de France. En revanche, pour des raisons d’esthétique, les livres faisant partie intégrante du décor d’une salle historique, il ne sera pas effectué de conditionnement, sauf cas particulier. Tous les traitements effectués ont été aussi peu interventionnistes que possible, respectueux de l’aspect d’origine du livre, et les finitions se sont limitées à des mises au ton. Il a été convenu que les ouvrages traités devaient s’intégrer de façon harmonieuse sur les rayonnages, sans attirer le regard lorsqu’on se place à distance de lecture d’une étagère, soit à environ un mètre.

Trois volumes en particulier font la fierté de la collection : ce sont trois manuscrits enluminés qui, après plusieurs années passées dans le coffre-fort d’une banque à Dublin, ont été placés dans une vitrine sécurisée et à l’hygrométrie contrôlée, spécialement conçue pour la bibliothèque. Parmi ces trois ouvrages se trouve un véritable trésor : un manuscrit datant d’environ 1500, exemple remarquable de l’enluminure gothique à son apogée en Angleterre. Il relate les origines des rois d’Angleterre, d’Adam à Richard III. Les autres manuscrits sont un psautier flamand d’une taille imposante, datant aussi de 1500 environ, et un livre d’Heures de Notre-Dame daté de 1460, tout aussi magnifiquement illustré.

En même temps prit place le traitement des fonds d’archives : celles-ci concernent la vie du Collège des Irlandais (certains documents remontent au XIVe siècle, légués au Collège des Irlandais par le Collège des Lombards, un des premiers lieux d’accueil des Irlandais à Paris), comptent environ 16 mètres linéaires et, en dehors d’un classement sommaire, n’avaient jamais été traitées. Un archiviste de la société Grahal a assuré le classement des fonds et leur signalement dans une base de données, tandis que chaque feuillet était soigneusement dépoussiéré, estampillé et conditionné individuellement par une technicienne. Cet autre chantier a été une étape longue et minutieuse, mais a abouti à la mise en ligne d’un catalogue dédié. Le fonds d’archives historiques a repris vie puisqu’il est désormais accessible pour la consultation.

En même temps se déroulait la conversion rétrospective du catalogue de Maurice Caillet, en collaboration avec les sociétés Jouve et DoXulting. Sur les conseils de la BnF, qui finançait l’opération dans le cadre d’une convention de pôle associé, il fut décidé de ressaisir les fiches papier, aux notices extrêmement complètes, plutôt que de procéder à des dérivations de notices. L’ensemble du catalogue (logiciel Flora d’Ever Ezida) est en ligne depuis un an, et commence à susciter l’intérêt des chercheurs pour ce fonds jusque-là peu connu.

En même temps, la bibliothèque s’est livrée au difficile exercice du plan d’urgence : tout le personnel du Centre a été sensibilisé, le matériel de secours a été acheté, des ouvrages considérés comme particulièrement précieux sont regroupés dans une armoire fermant à clé, d’où ils pourraient être évacués en priorité en cas de sinistre.

Une troisième phase à venir

La troisième phase du chantier pourra démarrer prochainement, puisque le Centre culturel vient de recevoir confirmation de l’octroi de la troisième tranche de subventions, malgré une situation économique moins favorable. La restauration des documents va donc se poursuivre et la numérisation des trois manuscrits enluminés et des archives du Centre sera entreprise. Deux bourses de recherche viennent d’être proposées, de manière à permettre une meilleure connaissance scientifique du fonds. Des visites de la bibliothèque sont régulièrement organisées à l’intention du public qui découvre ce petit bijou méconnu des bibliothèques parisiennes.

Une subvention complémentaire accordée par le gouvernement irlandais, au titre de soutien et de reconnaissance pour les projets entrepris pour le fonds ancien, a également permis la rénovation de la médiathèque contemporaine : entièrement réaménagée, celle-ci passe de 1 000 documents de référence en anglais en consultation sur place à 9 000 documents (tous supports confondus), dont un fonds en français, désormais empruntables. Le pôle multimédia a été redéployé autour de six postes informatiques, un portail intranet créé et un réseau wi-fi installé. Les postes multimédias permettent aussi la consultation sur place de films et de documents sonores.

Ces trois pôles documentaires restructurés en profondeur vont ainsi trouver un rayonnement nouveau. La multiplicité des projets a amené le Centre à recruter deux assistantes aux ressources documentaires, qui participent activement à la gestion quotidienne des fonds et contribuent au succès du nouvel espace médiathèque.

 

Avec le concours de Carole Jacquet

Responsable des ressources documentaires

Centre culturel irlandais

cjacquet@centreculturelirlandais.com

Octobre 2008

  1.  (retour)↑   Centre culturel irlandais : 5, rue des Irlandais, 75005 Paris, tél. 01 58 52 10 30. Site internet : http://www.centreculturelirlandais.com