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Une bibliothèque numérique pour l’histoire de l’art

Dominique Morelon

La politique de numérisation de la bibliothèque de l’INHA a concerné deux types de documents bien différents et complémentaires : les premiers sont les ouvrages de référence anciens, non réédités, bien connus, mais toujours indispensables et qu’un excès d’usage risquait de mettre en péril : manuels, grands traités, ouvrages théoriques, dictionnaires spécialisés, guides… Les seconds sont des manuscrits, des photographies, des dessins, parfois mal connus, souvent fragiles, toujours difficiles à communiquer, sélectionnés en fonction de leur intérêt pour la recherche.

Les classiques de l’histoire de l’art

On trouvera les premiers dans la bibliothèque numérique à la rubrique « Classiques de l’histoire de l’art ». La première tranche a concerné majoritairement des livres du XVIe siècle au XVIIIe siècle, français, ou publiés en France en d’autres langues, ou traduits en français, avec une petite ouverture sur le début du XIXe siècle. Une seconde tranche, en cours de numérisation, donnera accès à des classiques du XIXe siècle. Les choix reposent sur une étude des bibliographies, l’expérience des ouvrages les plus communiqués et l’avis des spécialistes.

Sous la rubrique « Arts figuratifs » ont été regroupés les traités consacrés aux différentes disciplines artistiques, ainsi que les manuels d’anatomie et d’iconologie tant utilisés. On y trouvera aussi les premières études sur l’art : biographies d’artistes et ouvrages d’initiation ainsi que différents documents concernant la toute-puissante Académie. Les rubriques « Collections » et « Esthétique » permettent de compléter ces approches. La très importante collection des catalogues du musée du Louvre antérieurs à 1920 (conservés à la Bibliothèque centrale des musées nationaux) est très représentative de notre démarche : anciens, fragiles, souvent annotés à la main, ces documents étaient très consultés, tant par le public que par le personnel du musée.

Les quatre-vingt-trois titres offerts en archéologie, du livre sur les cirques de Rome de Pirro Ligorio (1553) au corpus de peintures de vases antiques de Salomon Reinach (1891), témoignent d’une curiosité qui peu à peu devient science. Les études des vestiges romains d’Italie et de Gaule des XVIe et XVIIIe siècles ou les récits de voyages à la recherche des ruines antiques de Grèce et d’Orient du XVIIIe siècle comportent souvent de belles gravures que la numérisation permet d’observer en détail.

L’architecture donne lieu également à de beaux recueils de planches. Il faut y ajouter des recueils topographiques, comme celui de Chastillon qui restitue la physionomie des plus petites places fortes du royaume en 1655. Moins spectaculaires, des recueils de sources publiés au xixe siècle, comme les comptes de bâtiments du roi ou la liste des architectes élèves de l’École des beaux-arts, rendront de grands services aux chercheurs.

Huit titres illustrent en sept cent soixante-dix superbes gravures l’art des jardins, « complément naturel » de l’art de l’architecte. Des fontaines monumentales et des broderies de buis du jardin à la française, ils nous emmènent vers les « nouveaux jardins de la France » du comte de Laborde (1808) en passant par les jardins anglo-chinois de Le Rouge (1776‑1788), qu’on visite au long de vingt volumes remplis des fabriques, grottes, temples, huttes et même pagodes, indispensables accessoires de la contemplation de la nature au siècle des lumières.

Les livres de fêtes, un des joyaux de la collection Doucet, sont représentés par trente-trois ouvrages qui, témoignant de ces fastes au déploiement desquels tous les arts étaient convoqués, constituent des sources du plus grand intérêt tant pour l’histoire de l’art que pour l’histoire politique, sociale, culturelle. La série, qui commence en 1498 avec le sacre de Louis XII, se termine en 1804 avec le sacre de Napoléon.

La présence de cinquante-quatre guides anciens sur Paris surprendra peut-être. Pourtant ces livres jalonnant, de 1561 à 1795, l’histoire des bâtiments et des collections qu’elles abritent, sont des mines pour les chercheurs tant en archéologie qu’en histoire de l’architecture, des œuvres, du goût, des collections.

Les archives et manuscrits

Pour les papiers personnels des artistes (journaux, carnets, brouillons, notes, lettres), sources primordiales pour l’étude de leur œuvre, mais particulièrement fragiles, vulnérables et difficiles à communiquer, la numérisation constitue une solution très appréciable. À la Bibliothèque centrale des musées nationaux, le choix s’est porté en priorité sur l’ensemble très complet des papiers de Jean-Louis-Ernest Meissonnier et les carnets de voyage et notes de l’explorateur Louis-Maurice-Adolphe Linant de Bellefonds (1799-1883) et, dans les collections Jacques Doucet, sur la riche correspondance du collectionneur Alfred Bruyas (1821-1877). Les correspondances de Delacroix provenant de la Bibliothèque centrale des musées nationaux ont pu être rapprochées de celles qui se trouvent dans les collections Jacques Doucet et du Journal, numérisé lui aussi.

Les sources iconographiques

La même logique s’est appliquée aux dessins conservés dans ces deux institutions et à la bibliothèque de l’École nationale supérieure des beaux-arts. On trouve ainsi de nombreuses études et projets ou dessins de voyage d’architectes comme Abel Blouet, Charles-Étienne Briseux, Félix Duban, François Franque, Charles Garnier, Jean-Charles Geslin, Jacques Hittorf, Pierre-Léonard Laurécisque, ou les Vaudoyer père et fils… D’autres ensembles présentent des collections aujourd’hui dispersées, comme le Cabinet du Roi inventorié en 1782 sous forme de dessins montrant l’emplacement des différents tableaux et même la forme de leur cadre. En ce qui concerne la galerie du Palais-Royal, collection du Duc d’Orléans, ce sont les tableaux eux-mêmes qui sont montrés, tels qu’ils ont été dessinés pour être reproduits en gravures dans la publication de Couché (1786-1808).

Cette publication se trouve également dans la bibliothèque numérique, parmi les estampes anciennes, à côté du fameux recueil Crozat, répertoire illustré des tableaux italiens conservés dans les collections françaises, important non seulement comme source sur l’histoire des collections mais aussi à cause de l’influence qu’elle eut sur les artistes du XVIIIe siècle. Outre un important ensemble de gravures de Jean Pillement, qui devrait être utile aux études sur l’art décoratif de ce même XVIIIe siècle, on peut admirer des planches de Mary Cassatt, Corot, Desboutin, Goya, Manet, Redon, Toulouse-Lautrec, Vallotton… Toutes sont tirées du riche cabinet d’estampes modernes de Jacques Doucet que nous projetons d’ouvrir ainsi peu à peu au public le plus large.

De la collection photographique qu’offrira la future bibliothèque de l’INHA, on ne voit pour le moment qu’un petit ensemble de clichés pris en Italie, en 1864, sur plaques stéréoscopiques. Il présente le charme d’un regard particulier posé sur la Péninsule. En revanche, de riches ensembles de photographies conservées à la bibliothèque de l’École nationale supérieure des beaux-arts témoignent du regard attentif posé à la fin du xixe siècle par Félix Bonfils, Pascal Sebah et l’inconnu G. Lékégian sur les monuments du Proche-Orient, par Jean Laurent sur ceux d’Espagne, par Séraphin Mieusement et Eugène Atget sur ceux de notre pays.

Les programmes en cours

En 2006, il a été décidé d’étendre la collection des classiques numérisés aux ouvrages du xixe siècle. Une nouvelle consultation a alors été lancée auprès des chercheurs afin de connaître leurs besoins en ouvrages de référence de cette période. Cette fois encore, la bibliothèque de l’INHA a décidé de se limiter à l’art occidental et aux textes en français, ou publiés en France en d’autres langues, ou traduits en français. Le propos était d’offrir le choix le plus complet possible des ouvrages théoriques et des traités sur l’art, des recueils biographiques et sources primaires et des recueils de sources publiés, ainsi que les études les plus marquantes. Une fois les chercheurs consultés et les listes établies, nous avons eu, comme la première fois, à en exclure les ouvrages déjà numérisés ailleurs, nécessité encore plus impérieuse pour une période où les particularités d’exemplaire justifient rarement un doublement. La confrontation avec les très importants programmes prévus par la Bibliothèque nationale de France nous a amenés à réduire nos listes, ce qui contrevient d’une certaine manière à la cohérence de notre bibliothèque numérique, mais nous permet, en revanche, d’étendre notre périmètre à des ouvrages plus rares et difficiles à trouver dont la présence sera appréciée par les chercheurs.

Octobre 2008