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Michel Melot

Daumier :

l’art et la République

Paris, Les Belles lettres/Archimbaud, 2008, 277 p., 32 pl., 21 cm
ISBN 978-2-251-44339-3 : 23 €

par Philippe Raccah

En cette année du bicentenaire de la naissance d’Honoré Daumier marquée par de nombreuses expositions, Michel Melot, spécialiste de l’image et qui entre autres responsabilités eut celle du Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, nous livre un essai sur la vie et l’œuvre de Daumier qui est à la fois une histoire croisée de la vie artistique et politique au XIXe siècle, une analyse très documentée de la réception de l’œuvre de Daumier jusqu’à nos jours et une réflexion générale sur l’histoire de l’art. Autant dire que cet ouvrage est extrêmement stimulant, tout en fournissant une connaissance approfondie et détaillée de cet artiste et de sa place dans l’histoire de l’art et dans l’histoire politique.

L’ouvrage se présente en trois parties. Refusant une fastidieuse présentation chronologique pour mettre l’accent sur le « paradoxe de sa carrière », expression reprise d’une phrase d’Élie Faure placée en exergue, l’auteur prend le parti audacieux de commencer par la fin, la mort de Daumier.

« Comment Daumier devint un inconnu »

Il est en effet mort en 1879, assez pauvre. Bien que soutenu par les républicains qui le considèrent comme un héros de la République et par une avant-garde artistique qui, à travers lui, soutient l’idée que l’art n’est pas seulement la recherche classique du beau, son œuvre ne rencontre alors pas un grand succès, ce dont témoigne l’échec de l’exposition de 1878 organisée par ses amis. La chronique de cette période nous vaut une analyse détaillée de la conjoncture politique et esthétique dont Daumier, artiste républicain, caricaturiste et journaliste, fut un des enjeux.

« Comment Daumier devint un artiste »

L’essor, à partir de 1830, de la presse, de la lithographie, de la caricature, qui, peu à peu, sont prisées des classes moyennes, des marchands, des intellectuels et des artistes puis des adeptes du « grand art » eux-mêmes, y compris la noblesse de robe, témoigne de la démocratisation progressive de l’art. L’auteur présente ainsi des intellectuels, écrivains ou artistes devenus célèbres qui ont accompagné ce mouvement, furent des amis et ardents défenseurs de Daumier et, dès ses débuts, montrèrent l’importance de son œuvre : Baudelaire, qui en 1845 fut le premier à avoir « parlé de Daumier comme d’un artiste à l’égal d’un peintre » et l’a constamment soutenu, Michelet, avec qui il a partagé les foudres de la censure, Champfleury, Banville, Delacroix, Corot et d’autres plus distants comme Balzac et les Goncourt. Dans les années 1860-1870, Daumier a vécu une période de relative aisance où il fut reconnu comme un véritable artiste.

« Comment Daumier devint célèbre »

C’est à la fin du XIXe siècle, au sortir d’une crise économique, vers 1886, que les lithographies de Daumier devinrent très recherchées et valorisées, grâce à de grands collectionneurs qui furent aussi les auteurs des premiers catalogues. M. Melot en brosse un portrait savoureux, distinguant les collectionneurs esthètes des militants, et souligne au passage l’intérêt d’une collection, dont la valeur va bien au-delà du simple cumul des œuvres et constitue une œuvre en elle-même.

Il fait l’histoire de cette progressive reconnaissance, en France et à l’étranger, depuis l’admiration active mais diverse des républicains à la charnière des XIXe et XXe siècles, certains admirant son art immortel et d’autres la violence politique de ses caricatures, jusqu’à nos jours où, devenu à son tour un grand artiste classique, ses œuvres sont entrées dans les musées. En passant par les commentaires, contrastés selon l’échiquier politique, dont il a encore été l’objet au moment du Front populaire ou à la Libération.

L’auteur met ainsi en lumière à la fois la consécration dont a finalement bénéficié l’art de Daumier – jusqu’à l’Assemblée nationale où furent organisées deux expositions, en 1996 et 1998 et où, depuis 2002, un bronze de Daumier, dû à Tim, « monte la garde » – et les incessants débats, polémiques et méconnaissances dont il a été constamment l’objet, récemment encore. Il nous régale à ce propos de quelques anecdotes dont il fut le témoin ou l’acteur, concernant par exemple Jean Adhémar qui fut son patron au Cabinet des estampes ou une censure dont Daumier fut encore l’objet en 1987, à l’occasion d’un article où M. Melot reprenait une phrase de l’historien d’art Henri Focillon, parlant de Daumier comme de « la grande voix de cette opposition irréductible, éternelle […] qui est un des traits de la vitalité d’un grand pays ».

Cette histoire mouvementée de la postérité de Daumier illustre de façon exemplaire l’histoire de l’art, où s’exprime comme le dit Malraux « le double temps de l’art, celui de sa création et celui de sa réception ». M. Melot reprend à son compte cette analyse tout en insistant sur le « dénominateur commun » qu’est l’œuvre « qui continue d’agir […] à l’insu de son créateur », et marque ainsi son désaccord avec Ernst Gombrich, pour qui l’« art n’a pas d’existence propre. Il n’y a que des artistes ».

Au final, ce livre nourri d’érudition qui ravira les (nombreux) amateurs de Daumier est aussi une chronique de la vie artistique et de ses liens avec l’histoire politique qui se lit avec un grand plaisir.

De plus, les 32 reproductions de dessins de Daumier qui suivent le texte l’illustrent fort agréablement.