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Démocratie culturelle et entreprise

Entretien avec Jean-Pierre Burdin

Pour un observateur extérieur, le rôle des comités d’entreprise dans l’action culturelle au sein du monde du travail est parfois difficile à appréhender. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette difficulté : méconnaissance du cadre institué par les textes de 1945 et 1946 (voir l’article de Philippe Pineau), de l’articulation entre l’échelon local (comité d’entreprise, comité d’établissement) et les organisations syndicales au niveau national, enfin absence de réelle prise en compte du fait culturel dans l’entreprise par les ministères, tant celui du Travail que celui chargé de la Culture. Depuis plusieurs années, les transformations profondes vécues par le monde du travail ont encore obscurci le paysage. Pour tenter de cerner un peu mieux les évolutions en cours, nous avons rencontré Jean-Pierre Burdin, conseiller technique du secteur culturel de la CGT  1.

Comme le prévoit la loi, et comme le rappelle Philippe Pineau dans son article, la création et l’entretien d’une bibliothèque relèvent localement du comité d’établissement issu des élections professionnelles. Lorsque l’entreprise a des implantations multiples, elle peut avoir un comité central d’entreprise, qui prend en charge certaines prestations et joue, parfois, un rôle à la fois fédérateur et coordonnateur de certaines activités sociales et culturelles. C’est le cas par exemple à la SNCF (voir, dans ce dossier, l’article d’Yves Alix et de Pierrette Bras, « Le Service du livre et des bibliothèques du comité central d’entreprise de la SNCF »). Le plus souvent cependant, la bibliothèque d’un site relève du local, c’est-à-dire du comité d’établissement. Cette autonomie de gestion (qui explique pour une part la difficulté à obtenir des données statistiques nationales fiables) correspond au schéma d’organisation des fédérations et des confédérations syndicales, qui comprend des syndicats d’entreprise et/ou d’établissement, regroupés en fédérations, elles-mêmes constituant la confédération  2.

Un héritage

– Quelle place la CGT fait-elle à l’action culturelle dans l’entreprise ?

– La CGT est la seule centrale à avoir mis en place une commission et un secteur culturels  au niveau confédéral. Elle est l’héritière d’une tradition qui s’est établie même avant la mise en place du syndicalisme confédéré dans un rapport fort à l’émancipation. Les Bourses du travail, on ne le sait pas assez, ont été souvent le premier laboratoire de ce qui deviendra l’enseignement technique.

Mais le rapport du monde ouvrier avec la culture, dès l’origine, est un rapport compliqué, un « je t’aime moi non plus » : pour les ouvriers dépossédés et exploités, ceux qui savent lire et écrire sont aussi ceux qui ont le pouvoir. Cet héritage culturel s’exprime à la fois par la solidarité, qui permet d’assurer le vital, et par la citoyenneté, l’émancipation, qui constituent les questions fondamentales. La création des comités d’entreprise a permis une nouvelle dynamique et d’investir davantage encore le champ culturel à travers le théâtre, le cinéma et la lecture... Mais vers 1968, cette conception d’une offre de culture qu’on « apporte » à la classe ouvrière montre ses limites. L’irruption de la culture de masse, et les ambiguïtés qu’elle entretient avec la marchandisation opèrent une rupture avec l’entreprise. Sur le plan culturel, le développement de nouvelles pratiques sociales non légitimées, le changement des pratiques de lecture, modifient en profondeur le rapport des salariés avec l’offre que peut apporter le CE. Il faut en tenir compte, s’inscrire dans le mouvement, sans sacrifier pour autant la mission culturelle, tâcher de dépasser les comportements standardisés ou consuméristes, sans les stigmatiser.

Une action à refonder

– Au niveau confédéral, quelles actions marquantes ont été menées ou sont menées en faveur de la lecture ?

– Je soulignerai tout d’abord que la dernière grande action produite en commun avec les autres confédérations syndicales a été la signature de la Charte pour le développement de la lecture en entreprise en 1992. C’est un texte important, puisqu’il manifeste la volonté des élus confédéraux de soutenir la lecture et les bibliothèques dans les entreprises. Au-delà, il faut cependant reconnaître que l’intervention au niveau des confédérations demeure essentiellement symbolique. Les bibliothèques, comme ont l’a vu, restent sous l’autorité des fédérations. Or, tandis que la société et le monde du travail subissent des mouvements violents (le monde ouvrier ressent très fortement la façon dont ces mouvements et les douleurs qui les accompagnent sont exposés dans un registre compassionnel, par les politiques ou par les médias), les collectivités de salariés voient leurs moyens de plus en plus contraints, sous la pression de la crise économique mais aussi de la faible syndicalisation, et doivent de surcroît agir dans un cadre légal qui n’a pas changé depuis 1946 et ne correspond plus à la situation actuelle. 

 

– Un chapitre du document d’orientation adopté par la CGT lors de son 48e congrès (Lille, 2006) est intitulé « Pour une démocratie culturelle ». Il appelle à promouvoir « lecture et écriture, pratiques musicales, théâtrales et artistiques, à toutes les étapes de la vie et dans les différentes sphères sociales ». L’émancipation du salarié y est revendiquée et, pour la gagner, « il faudra mobiliser le système éducatif et les services publics culturels, associer les mouvements d’éducation populaire avec une exigence toute particulière pour les comités d’entreprise ». Cependant, dans la pratique, ce qui frappe le plus l’observateur aujourd’hui, c’est la moindre visibilité des bibliothèques d’entreprise.

– C’est vrai. Ce défaut de lisibilité s’explique par plusieurs facteurs : comme rien n’est centralisé, même s’il existe des réseaux internes, plus ou moins structurés, de coopération dans de grandes entreprises comme la SNCF, EDF, Air France, la Snecma… on n’a pas de vue d’ensemble, ni de statistiques fiables et à jour. Le ministère de la Culture, quant à lui, semble avoir abandonné le monde du travail comme lieu de la culture depuis le milieu des années 80. Ajoutons que, pour les bibliothèques, le développement de la lecture publique « institutionnelle » a sans doute marginalisé les mouvements associatifs et militants, au lieu d’inviter à réfléchir à des partenariats et à des coopérations au niveau des territoires. Enfin, et si j’en fais le constat c’est bien pour le regretter, la crise économique comme la baisse du syndicalisme ont affaibli cette dynamique positive. Ainsi, la Charte de 1992 invitait à professionnaliser les bibliothèques d’entreprise ; il est clair que c’est de plus en plus difficile, mais cela arrive. La politique confédérale impulse l’attachement fort à la lecture et à la présence du livre dans l’entreprise, mais tout repose néanmoins sur l’investissement personnel des élus des CE. S’il faiblit, rien n’est plus possible. Cela dit, il reste beaucoup de leviers. Des pratiques d’action culturelle qui nous paraissent fondamentales peuvent être portées par la bibliothèque : lectures, ateliers d’écriture, par exemple. La bibliothèque est aussi le lieu privilégié où peut se conserver l’histoire de l’entreprise, celle des salariés et de leurs luttes. La fréquentation de la bibliothèque, sa vie, sont une sorte de bilan social vivant.

 

Propos recueillis par Yves Alix en juillet 2008.

 

À lire : Jean-Pierre Burdin, « Le rôle des comités d’entreprise », Cahiers de l’Iforep, no 105, dossier « Des mots, des livres, des images : savoir c’est pouvoir », 2003. Disponible sur le site de http://www.iforep.fr (consulté le 21 juillet 2008).

 

Illustration
Couverture du livre d’art intitulé Labeur édité à l’occasion du 48e Congrès confédéral de la CGT à Lille en avril 2006. Texte de François Bon et dessins de Mélik Ouzani. Imprimé par l’atelier du Livre d’art et de l’estampe de l’Imprimerie nationale.

 

Juillet 2008

  1.  (retour)↑   La Confédération générale du travail s’est dotée au milieu des années 70 d’une commission confédérale chargée d’impulser et de coordonner la réflexion des organisations de la CGT, fédérations et organismes, en matière de politique culturelle. Consulter le site de la Confédération : http://www.cgt.fr Contact sur les questions culturelles : culture@cgt.fr
  2.  (retour)↑   Lire René Mouriaux, Le syndicalisme en France depuis 1945, nouvelle édition mise à jour, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2008.