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Le livre noir de la censure

Sous la direction d’Emmanuel Pierrat
Paris, Éditions du Seuil, 2008, 347 p., 24 cm
ISBN 978-2-02-094298-0 : 21,50 €

par Yves Alix

Dans notre société libérale et démocratique, la censure est-elle, comme le dit la quatrième de couverture de ce Livre noir, « omniprésente » ? Oui, si l’on suit le parti adopté par Emmanuel Pierrat (et annoncé dans l’avant-propos), qui consiste à retenir une acception très large du mot, et à dénommer censure « toute mesure visant à limiter la liberté d’expression, que ce soit a priori ou une fois l’objet du litige entre les mains du public ». Non, si l’on s’en tient à une définition plus stricte, où l’acte du censeur permet, en contrôlant étroitement les organes d’information, d’interdire les messages avant même leur diffusion. Pour faire court, dans le premier cas, la censure peut être administrative, économique, politique, judiciaire, religieuse, idéologique et même sociale. Dans le second, elle est essentiellement le fait de l’autorité administrative et de l’État.

Pour autant, le choix de traiter dans ce livre toutes les formes de censure contemporaine, y compris les plus perverses ou les plus insidieuses, se justifie largement, dès lors que l’intention des auteurs est d’abord militante, au sens premier du terme : ils interviennent tous pour dénoncer la censure, et s’insurger contre ses continuelles résurgences, ses ruses et l’hypocrisie des censeurs, lesquels, comme on sait, ont toujours de bonnes raisons  1.

Venus d’horizons divers (avocats, magistrate, journalistes, essayistes), ils ont en commun une pratique concrète, une connaissance immédiate de la censure, qui donne à ce livre noir à la fois sa force protestataire et son unité de ton.

En introduction, Emmanuel Pierrat analyse « les formes de la censure », en s’appuyant sur un bref rappel historique. Quand il décrit « l’illusion de la liberté d’expression face à la multiplication des textes répressifs », son discours n’a rien pour surprendre ceux qui sont familiers des chausse-trapes des lois de 1881 ou 1949. Plus récents, mais pas moins dangereux, les dispositifs relatifs à la vie privée, au droit de la personnalité, au droit au nom ou au droit à l’image fournissent aux censeurs des armes nouvelles, qu’il importe de connaître. Dans l’édition ou les médias, ces formes inédites accompagnent la réapparition de carcans et d’interdits moraux ou sociaux qu’on avait eu tort, sans doute, de croire disparus : voir le traitement contemporain du pamphlet ou de la caricature, de nouveau menacés, ou le poids toujours plus grand des groupes de pression. La conclusion de Pierrat n’est pas optimiste : « La forme suprême de la censure, c’est l’autocensure. » Y allons-nous ?

Les chapitres suivants, loin de tempérer le ton alarmé de l’introduction, montrent en détail la variété de ces nouveaux et moins nouveaux visages de la censure, pour reprendre le titre du livre de Jean-Jacques Pauvert publié en 1994. Magaly Lhotel traite l’autocensure, dont elle remarque avec justesse le caractère contagieux et la propension à contaminer les espaces prétendument libres – comme internet, auquel Florent Latrive consacre le chapitre suivant. La neutralité du média est équivoque, et les intermédiaires techniques ont entre leurs mains des moyens de censure d’une puissance virtuellement infinie. C’est par ailleurs déjà l’un des lieux privilégiés de la censure économique, fléau intimement lié au développement du capitalisme contemporain et à la loi d’airain du marché (Sophie Viaris de Lesegno). Sur les chapitres des mœurs (Aurélie Chavagnon) et de la jeunesse (Geoffroy de Lagasnerie), les auteurs dissipent vite l’illusion que le lecteur peut avoir sur la réalité de la liberté d’expression des individus, nonobstant la révolution sexuelle et l’éclatement des codes moraux traditionnels, pourtant bien réels l’un et l’autre. Caroline Fourest et Fiammetta Venner, coauteurs de Tirs croisés : la laïcité à l’épreuve des intégrismes 2, proposent quant à elles une analyse très fouillée des nouvelles censures religieuses, en s’efforçant de décrypter des discours qui, par nécessité, se sont radicalement renouvelés, sans pour autant cesser de poursuivre un but identique d’une religion à l’autre, la soumission du discours public ou privé à la doxa, la vérité révélée. Dans le monde contemporain où les totalitarismes marxistes ont disparu ou sont marginalisés, la censure religieuse est revenue au premier plan des formes de censure idéologique.

On peut regretter que le chapitre sur les « minorités », écrit par Béatrice Chapaux, magistrate belge, s’intitule ainsi. En effet, il traite d’une matière plus large encore : toutes les formes de discrimination envers des personnes ou des groupes, qu’elles soient fondées sur des critères raciaux, ethniques (colonialisme, racisme, antisémitisme) ou sexuels (sexisme, homophobie). De fait, la notion de minorité n’intervient le plus souvent que comme déclencheur – un groupe plus nombreux déclenchant l’oppression contre un autre plus faible. Historiquement, c’est essentiel, mais sur le fond, la question est bien plus celle de l’altérité, de la xénophobie. Cette remarque n’enlève rien par ailleurs à la qualité de l’intervention de Béatrice Chapaux, qui fait un tour d’horizon très complet.

Guillaume Sauvage, pour la censure politique exercée par le pouvoir en place (fût-il démocratique) et Flore Masure, pour les enjeux liés à la santé (du tabac et des stupéfiants aux OGM et au nucléaire), complètent ce panorama édifiant.

On n’en a jamais fini avec la censure, car il n’y a pas de société libre que ne menace à tout instant l’oppression. Faire le point sur les formes que peut revêtir l’atteinte à la liberté d’opinion et d’expression est donc toujours utile. Pour autant, dénoncer la censure ne suffit pas, si l’on ne comprend pas aussi la nécessité de la règle qu’impose la cohabitation des individus et des groupes (l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 l’évoque quand il pose comme limite à la libre communication des pensées et des opinions « l’abus de cette liberté »). Cette règle est juridique, mais n’est-elle pas aussi morale ? Hélas, aucun livre aujourd’hui ne semble plus en mesure de dire au plus grand nombre une telle règle, ni de la faire accepter.

  1.  (retour)↑  Pour le rappel de ces « bonnes raisons », je me permets de renvoyer à ma chronique « Un si doux visage », publiée dans le no 6, 2007, du BBF, p. 128.
  2.  (retour)↑  Calmann-Lévy, 2003.