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Médiation 2.0 :

la chaîne du livre entre métiers du conseil et industrie de la recommandation

Aurélie Boutin

Gwendoline Maier

« Créer du désir, c’est créer la rareté » déclare la blogueuse Constance Krebs  1. N’est-ce pas paradoxal pour le business qu’est la recommandation ? La journée d’étude « Médiation 2.0 : la chaîne du livre entre métiers du conseil et industrie de la recommandation  2 » s’est tenue le 20 mars dernier à l’IUT de La Roche-sur-Yon. Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l’information, y a accueilli, en partenariat avec l’ADDNB (Association pour le développement des documents numériques en bibliothèque), six spécialistes des métiers du livre.

François Bon, auteur et créateur de sites web  3, déplore, dans son intervention « Paysage avec ruines », la nouvelle relation qu’entretient l’usager avec internet. C’est « le miroir de ce qui se publie » dans un « contexte de crise cataclysmique ». La Toile, outil de médiation majeur, contamine le statut du livre. Elle est le lieu de documentation, de hiérarchisation et d’écriture le plus utilisé. Une totale révolution de notre rapport à la page !

La créatrice du site Zazieweb  4, Isabelle Aveline, se demande comment réintroduire un désir de lecture sur un support dématérialisé. Comment atteindre l’e-lecteur ? Il est consommateur, acteur, médiateur : il s’est approprié l’espace de production et d’information et entretient des réseaux sociaux sur internet. Le lecteur est aujourd’hui un « pro-am » : un professionnel-amateur. Il faut donc reconfigurer le rapport intime au texte, créer de nouveaux liens visuels et codes typographiques, de nouvelles relations aux archives. Cela semble nécessaire pour des sites comme Amazon qui mettent en place des politiques de prêt à consommer. Comment fonctionnent de tels sites de recommandation ? -Olivier Ertzscheid nous en offre un aperçu détaillé tout en se posant la question de l’usage qu’en font les professionnels du livre. La recommandation est une industrie : mais aujourd’hui plus qu’hier, ses logiques et ses intentions peuvent être biaisées. Alors à qui faire confiance ? À qui demander conseil ? Michel Fauchié, président de l’ADDNB, mentionne qu’en bibliothèque le référent est bien sûr le bibliothécaire. Il n’a pas le même rôle que l’éditeur ou le libraire, il s’adresse non pas à un acheteur mais à un emprunteur, un usager. Il faut construire la recommandation comme une relation entre un bibliothécaire veilleur et éveilleur et un lecteur. Elle améliorera la circulation de l’information, orientera les offres et permettra également d’indiquer la notoriété d’une publication. Les bibliothèques doivent désormais s’aider de l’outil internet et des portails virtuels pour développer leur politique de recommandation.

Hélène Grognet (SCD de l’université de Nantes), part d’un constat : les fréquentations et les prêts en bibliothèques diminuent. Les BM, BU et BDP se sont pourtant mises au numérique, proposant des pages interactives avec un système de questions-réponses pour capter un public absent. L’informatisation des bibliothèques est nécessaire à leur évolution. Il s’agirait d’un début de réponse à la question « comment faire revenir les usagers ? ». Malheureusement, pour certaines municipalités, « la bibliothèque est un placard au coin de la mairie » : faut-il encore investir dans des bibliothèques désertées ? Les autres professionnels du livre doivent également passer au numérique. Les librairies, rudement concurrencées par l’e-commerce, construisent des portails attractifs ; tandis que les éditeurs demeurent attachés à la chaîne traditionnelle du livre et offrent peu de lectures grand public numérisées. En sorte que l’offre et la demande ne s’accordent pas. En viendra-t-on à « je veux acheter une heure de lecture ? ».

Comment peut-on rester acteur en bibliothèque face à internet ? C’est la question posée par Olivier Tacheau (BU d’Angers). Sa conception de la prescription rappelle avec ironie que les bibliothécaires sont rarement formés à cette tâche qu’ils dédaignent. Pourtant, c’est ce dont les usagers ont le plus besoin. Dans le cadre universitaire, le public semble déjà acquis. Pour redynamiser la prescription en bibliothèque, il est nécessaire d’aller vers l’usager, de développer l’environnement numérique, de repenser l’Opac, de créer des services en ligne, etc. Il faut sortir de la dichotomie selon laquelle les bibliothécaires sont les « gentils » et les sites tels qu’Amazon les « méchants », régis uniquement par le marketing. Il devient urgent de repenser les formations, les concours et d’inventer de nouveaux métiers du livre.

Les maisons d’édition n’échappent pas à cette industrie de la recommandation : selon Constance Krebs, « il faut accompagner l’édition traditionnelle vers une diffusion de plus en plus ouverte », en prenant en compte le fait qu’« internet lie le monde à soi, partout ou presque ».

Cette rencontre a suscité des débats passionnés entre le public professionnel et étudiant. Ainsi ont surgi des interrogations au sujet des nouvelles pratiques de lecture sur ordinateur, des rapports qu’entretiennent les usagers avec les infrastructures. La nouvelle place prise par le public des jeunes, « natifs numériques », a également été abordée.

Le grand chantier de la refonte des métiers de la recommandation est en cours. Cette journée d’étude aura permis d’en préciser les contours et d’en identifier les principaux enjeux pour toute la chaîne des métiers du livre.