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Regards croisés sur la lecture publique en France et en Finlande

Claudine Belayche

La Finlande est souvent citée en exemple pour ses bibliothèques de lecture publique : architectures remarquables, taux de fréquentation dépassant 50 %, moyens très supérieurs à ceux des bibliothèques françaises (8 e par habitant ; 3 e en France en moyenne). D’où notre curiosité d’en savoir plus, et de comprendre comment ce pays met en œuvre de nouveaux services aux usagers. Laurence Santantonios (Livres Hebdo) anime cette rencontre, organisée par Paris Bibliothèques, avec Sinnika Koskinen, responsable du service culturel des bibliothèques d’Helsinki, Kari Lämsa, directeur de la bibliothèque 10 d’Helsinki, Francis Pilon, chef du bureau des bibliothèques et du multimédia de la ville de Paris, et Patrick Bazin, directeur des bibliothèques de Lyon. Les deux invités finlandais s’expriment en anglais.

Helsinki – Lyon

S. Koskinen donne quelques chiffres sur le réseau d’Helsinki : 50 % de résidents inscrits, 16 visites par an en moyenne, au total 1 million d’usagers réguliers sur un réseau de 35 bibliothèques, et une centrale de 10 000 m2, avec deux bibliobus. Y compris dans les petites villes, les bibliothèques sont le pôle culturel principal. Patrick Bazin donne quelques impressions sur ce qu’il a pu voir des bibliothèques en Finlande : architecture sobre, toujours très efficace ; acoustique performante ; grand souci du confort du public, de son accueil, usages novateurs d’internet. Selon lui, les défis pour Lyon, maintenant, sont de créer et développer des lieux de vie dans les quartiers, d’assurer des services de bibliothèques au plus proche des publics. Parmi les exemples récents, il cite le succès immédiat de la dernière bibliothèque ouverte (770 m2), avec une proposition élargie de logiciels, de postes bureautiques. Le personnel revoit ses attitudes par rapport aux publics : accompagnement, déplacements à domicile, dans des établissements de retraite... Deux innovations en ligne ont été mises en œuvre dans les trois dernières années :

  • le Guichet du savoir  1, sorte de « Ask a Librarian » à la française, avec ses caractéristiques propres ;
  • Points d’actu  2, plus récent, est une véritable « e-publication » sur le portail de la bibliothèque. Les bibliothécaires choisissent des sujets en relation avec l’actualité, rédigent de courtes synthèses, des liens sont proposés vers d’autres sites : un nouveau rôle pour les personnels, habitués à utiliser des ressources documentaires, qui sont là en situation de proposer eux-mêmes des contenus.

Le succès, immédiat, ne se dément pas : 7 000 à 8 000 questions annuellement traitées par le Guichet du savoir. Ce qui n’a pas fait baisser la fréquentation et les prêts, en hausse en 2007 (le chiffre total intègre les ouvertures récentes dans les quartiers). Ce nouvel effort demandé aux collègues est réel, mais aujourd’hui personne, ni à la direction, ni à la bibliothèque, ne serait prêt à arrêter ces deux services.

Kari Lämsa présente la bibliothèque 10  3, qu’il dirige depuis son ouverture en 2005, établissement vraiment particulier, issu d’une sorte de fusion-transformation de deux anciennes bibliothèques spécialisées en musique et informatique. Ce nouvel établissement développe sur 770 m2 ces deux thématiques tout particulièrement. Outre l’offre de documents, musique, informatique, BD, journaux, des services et activités sont ouverts, comme la mise à disposition de trois studios, avec matériel d’enregistrement, guitares, micros, zones multimeda, wi-fi, « do it yourself » où l’on peut emprunter des périphériques d’ordinateurs, des câbles... Le public nombreux, en majorité masculin et jeune (60 % de moins de 30 ans), trouve à la bibliothèque, de 8 h à 22 h, le lieu social où exercer avec d’autres son envie de production de musique ou de vidéo, et la possibilité de « publier » sur le web, YouTube ou autre ; des lieux d’exposition permettent de mettre en valeur les productions audiovisuelles des lecteurs. Comment le personnel a-t-il été formé ? D’abord, c’est un personnel jeune (moins de 35 ans), à 90 % bibliothécaire, et des formations « sur le tas » avec un professionnel pour apprendre à créer une chanson, l’enregistrer, utiliser les logiciels…

Paris – Helsinki

Francis Pilon présente une modernisation plus classique du réseau de lecture publique parisien : « Paris avait du retard, c’est certain, mais le rattrape vite maintenant. » Riche de 58 bibliothèques, Paris propose une large offre de proximité, même si certains établissements sont très petits. Leur rénovation intérieure est largement engagée, le wi-fi installé presque partout, la réflexion en cours pour des horaires élargis. Plusieurs établissements ont été ouverts il y quelques semaines, dont la médiathèque Marguerite-Yourcenar (15e arrondissement), ouverte le dimanche, avec technologies innovantes ; des constructions sont prévues pour les prochaines années – rue de Bagnolet, porte des Lilas – ainsi que des avancées en termes de services à l’Opac, réservation, prolongation de prêt à distance, ouverture d’une offre multimédia avec sitothèque. Le service central des échanges envisage une extension des services de la réserve centrale, avec développement du prêt entre bibliothèques et entre réserve et bibliothèques. Les questions des participants ont principalement tourné autour des documents musicaux, notamment sur la gestion des droits d’auteur pour les documents musicaux numériques.

En Finlande, la conservation et l’archivage de la musique sont confiés à la bibliothèque de l’académie Sibelius, qui joue le rôle d’une phonothèque nationale. Quid des supports traditionnels, le CD est-il en crise comme en France où les prêts de CD audio s’effondrent ? La tendance est à la stabilisation du prêt de CD, mais nos collègues pensent que certains domaines musicaux résisteront mieux, comme le classique ou le jazz.

Concernant les personnels, la question est abordée de savoir s’il faut une diversification des recrutements, comme le pense P. Bazin, ou si des bibliothécaires formés peuvent s’adapter à une nouvelle offre. Peut-être faut-il aborder ici la question de l’évolution des formations initiales des bibliothécaires ? Par ailleurs, qu’apporte une offre numérique importante à une population probablement déjà très équipée à domicile ? Un lieu de rencontres, un lien social : à la bibliothèque, on travaille, on enregistre, on écoute en groupe ; d’où l’importance de prévoir des espaces conviviaux, des tables, des coins détente. Mais comment convaincre les autorités de tutelle d’investir dans un projet aussi éloigné de la conception traditionnelle de la bibliothèque ? À Helsinki, une préparation importante, des enquêtes sur les attentes et souhaits du public jeune ont permis de préfigurer l’offre réalisée à la bibliothèque 10. Mais il reste à Helsinki une trentaine de lieux plus classiques, dont la bibliothèque centrale (10 000 m2, où les surfaces sont distribuées entre bureaux de travail interne et services publics).

S. Koskinen souligne combien la Finlande est un pays où les relations sont faciles entre professionnels, ce qui rend très aisé le travail de chacun et la coopération interétablissements. Cet échange informatif proposait des exemples trop différents pour établir des passerelles, mais il nous donne à penser : comment imaginer le futur de nos établissements dans un monde en évolution si rapide, où les jeunes publics ont une culture numérique quasi « structurante » de leur univers ? Les bibliothèques doivent-elles écouter cette demande, et renouveler totalement leur offre pour séduire ceux ou celles qui, sinon, ne les fréquenteraient plus ? Question fondamentale pour la définition des politiques publiques de la culture.