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La bibliothèque du centre culturel Saint-Louis de France :

le défi de la tradition et de la modernité

Magali Croset

La bibliothèque du centre culturel Saint-Louis de France, à Rome, est inclassable. Qu’il s’agisse de son histoire, de sa politique culturelle, de son statut financier ou encore de la diversité de son lectorat…, un caractère d’exception plane sur les lieux. Exceptionnelle, la bibliothèque l’est à double sens, tant par sa propension à sortir de la règle commune des bibliothèques du réseau français du ministère des Affaires étrangères, que par son statut privilégié de résidence en plein cœur de Rome, jonction parfaite entre le monde laïc et le monde religieux. À l’heure d’une grande transformation en médiathèque-centre d’information sur la France contemporaine, il est intéressant de retracer le parcours et la spécificité de cette bibliothèque, afin de saisir le but et les enjeux d’un lieu partagé entre deux états : le laïc et le religieux.

Un centre d’étude dédié aux sciences religieuses

C’est en 1945, dans le difficile et délicat contexte de l’après-guerre, que le philosophe Jacques Maritain, alors ambassadeur de France près le Saint-Siège, décide de fonder le centre d’étude Saint-Louis de France. La finalité en est audacieuse, il s’agit de « représenter et diffuser la pensée et la culture chrétienne d’origine française auprès de toutes les personnes résidant à Rome, de quelque nationalité qu’elles soient ; mais aussi de faire connaître la pensée et la culture de la France laïque auprès du clergé et des religieux de tous les pays ».

Double mission en somme, inscrite dès l’origine au sein des textes fondateurs, ayant pour but d’établir un premier contact entre le monde clérical et le monde laïc sur fond de vulgarisation culturelle française. Le Centre s’installe alors dans une aile du palais Saint-Louis, lui-même bâti sur un terrain cédé aux Français par la bulle de Sixte IV, du 2 avril 1478, et géré (encore de nos jours) par les Pieux Établissements de la France à Rome et à Lorette. La direction est confiée au père dominicain et archéologue Félix Darsy.

Qu’en est-il de la bibliothèque durant cette première période ? Alimentée essentiellement par les ouvrages personnels théologiques et philosophiques de Jacques Maritain, elle devient au fur et à mesure des années un lieu incontournable pour qui souhaite étudier les spécificités des questions religieuses. Dans la lignée du Centre, la bibliothèque se présente comme lieu d’étude et de promotion de la pensée religieuse française, destiné à un public spécialisé et averti. Les étudiants des universités pontificales constituent la majorité du lectorat, au même titre que l’intelligentsia religieuse (et, bien plus sporadiquement, celle laïque).

En 1967, à la nomination du père Olivier de La Brosse (lui-même dominicain), si la bibliothèque jouit d’un statut privilégié au sein des universités pontificales auprès desquelles elle a su asseoir sa notoriété, elle demeure bien plus lacunaire en matière d’éclectisme. La tradition religieuse l’a emporté sur l’actualité laïque et culturelle de la France.

Pour pallier ce manque et ouvrir davantage la bibliothèque au « grand public », le père de La Brosse entreprend, durant presque trente ans, un travail remarquable en matière d’enrichissement des collections, d’agrandissement des structures et d’amélioration des conditions de travail du personnel. Le mobilier se modernise et la création d’un imposant compactus (équipement de stockage des livres doté de rayonnages mobiles) transforme le paysage des sciences religieuses. De même, le début de l’informatisation du fonds, dès les années 1990, la création de pôles littéraire/historique/artistique, ainsi que la multiplication par trois ou quatre du nombre d’exemplaires (qui comptait jusqu’alors 10 000 notices environ), favorisent l’ouverture de la bibliothèque au monde laïc français et l’inscrivent dans une politique culturelle reconnue et saluée tant par l’ambassade près le Saint-Siège que par les divers départements du Quai d’Orsay. L’ouverture se poursuit avec la nomination – après un passage éclair de monseigneur Di Falco (1995-1997) – du professeur Jean-Dominique Durand (1997-2002) et de l’ingénieur Vincent Aucante (2002-2006).

Cependant, le spectre des autres établissements romains plane sur la bibliothèque du centre Saint-Louis qui ne détient plus le monopole des lettres françaises. De la Bibliothèque vaticane dont le fonds est considérable (y compris dans les secteurs d’excellence de la bibliothèque Saint-Louis), des bibliothèques des universités pontificales (la Grégorienne, la Salésienne, celle du Latran et de l’Angelicum) aux bibliothèques laïques à l’instar de l’université Roma Tre ou encore de celle de l’ancien centre culturel français de Piazza Campitelli, nombreux sont les établissements qui proposent en prêt et consultation des documents de qualité en langue française. Par ailleurs, le centre culturel Saint-Louis de France, en tant que seul représentant culturel de l’État français à Rome, s’il permet une meilleure centralisation des événements littéraires, cinématographiques ou théâtraux, ne prévient pour autant ni la concurrence, ni la baisse de fréquentation du public ; la beauté des lieux ne suffit plus à enrayer le processus.

Une exigence de modernisation du fonds et des lieux

Aussi, devant ce constat préoccupant et peu après son arrivée à la tête du Centre en 2006, Patrick Valdrini  1 confie à la conservatrice en chef Christine Ferret  2 , une mission d’évaluation des lieux afin de faire un état du fonds de la bibliothèque du Centre et d’établir un panorama exhaustif de son lectorat.

Le bilan est sévère. Malgré ses 250 m² et la présence de 57 800 volumes imprimés (dont 47 136 monographies) répartis entre autres à hauteur de 14 682 volumes pour les sciences religieuses et 15 900 pour la littérature, le fonds s’avère vieux, suranné. Il faut dire que plus de 31 000 ouvrages datent d’avant 1980 ; seulement 2 850 sont postérieurs à l’an 2000… En ce qui concerne la fréquentation du public, même constat. Le nombre d’inscrits actifs en 2005 est de 703, contre 1 200 en 1998 alors que près d’un tiers du lectorat a plus de soixante ans ; quant au taux de rotation des livres, il demeure globalement faible : 0,05 pour les sciences sociales et l’art, 0,06 pour l’histoire et la religion, 0,3 pour la littérature et 0,5 pour la linguistique et le français. L’offre de la bibliothèque Saint-Louis de France n’est plus adaptée, tel est le bilan que remet en ces termes la conservatrice en chef au directeur : « La bibliothèque du centre Saint-Louis de France a conservé le profil d’un fonds documentaire de centre d’études à forte dominante religieuse, orientée vers un public académique parfaitement francophone. Cette identité, certes le fruit de l’histoire et découlant du statut d’un établissement rattaché au Saint-Siège, peut être questionnée selon deux perspectives : l’environnement documentaire romain d’une part, les publics et les missions actuelles du centre d’autre part. » Et de conclure : « Si l’établissement peut bénéficier d’un nouveau souffle, ce sera, à notre sens, en proposant des collections et des services spécifiques, propres à accompagner, voire à renforcer l’articulation entre apprentissage du français et médiation de la culture francophone contemporaine 3 . »

En d’autres termes, la bibliothèque ne peut désormais plus se contenter d’asseoir sa réputation sur l’excellence de son fonds théologique, alors que les pôles connexes et leur diversité (littérature, histoire, arts, sciences sociales…) souffrent d’un manque cruel de réactualisation pour demeurer véritablement attractifs. Tout inclassable qu’elle soit, la bibliothèque du centre Saint-Louis de France ne peut échapper aux exigences de modernisation et de remise en question qu’impliquent tant les structures d’accueil que le maintien en éveil de toute pensée. D’autant plus que, depuis la fermeture de l’Alliance française de Rome en 2005, le Centre culturel détient, au sein de la capitale, le monopole de l’apprentissage de la langue française et remporte un succès considérable auprès d’un public hétérogène (enfants, adultes, laïcs et religieux), toujours plus nombreux à fréquenter les cours dispensés. Si le regain d’intérêt est certainement redevable au panel et à la qualité des enseignements proposés, il n’en demeure pas moins que l’apprentissage du français régresse parmi les jeunes générations italiennes.

Fonctionnant quasiment en autonomie financière (la subvention de l’État français s’élève à 12 % du budget), le Centre vit en quelque sorte par et pour son public, lequel représente avant tout la raison d’être des différents services culturels. À ce titre et parce qu’elle s’inscrit dans un cadre hétéroclite et transversal, la bibliothèque se doit d’offrir au public une pluridisciplinarité exhaustive et actualisée. Selon l’équipe de direction, et conformément à la mission du Centre, la bibliothèque doit devenir véritablement une « vitrine » de la France. Parallèlement à cela, un changement de politique d’accueil mérite d’être envisagé afin que la documentation et les services offerts s’adressent en premier lieu au public des apprenants italiens qui fréquentent les cours de langue et permettent la viabilité économique du Centre.

S’émanciper de la vieille image du Centre d’étude où règnent l’excellence et l’érudition au bénéfice d’une bibliothèque ouverte et accueillante, où se côtoient sereinement manuscrits de théologies, littérature contemporaine, méthodes de français langue étrangère et bandes dessinées… tel est le credo de l’équipe dirigeante. En ce qui concerne les bibliothécaires, ils ont pour mission de répondre aux exigences de leurs lecteurs tout en stimulant l’interaction entre la société française et la collectivité italienne. Bien sûr, cela ne peut se faire sans une certaine prise de risque à laquelle s’associe inévitablement la notion de défi. Défi au temps, défi à l’enfermement, aux habitudes, aux idées préconçues, aux politiques fatalistes, à la facilité aussi ; défi à l’immobilisme.

La création d’une médiathèque-centre d’information sur la France contemporaine

C’est dans cette optique et grâce au soutien local de l’ambassadeur près le Saint-Siège, des Pieux Établissements, mais également des subventions obtenues (à l’instar du plan d’appui aux médiathèques, octroyé par la Direction de la coopération culturelle et du français du ministère des Affaires étrangères), qu’une politique de grands travaux, faisant de la bibliothèque une médiathèque-centre d’information sur la France contemporaine, a été adoptée.

Outre la réfection générale du Centre, entamée déjà depuis plusieurs mois, le cahier des charges, savamment tenu par la secrétaire générale Myriam Fauré, prévoit l’année 2008 comme période de transformation de la bibliothèque. Mobilier, accueil, services offerts aux lecteurs ainsi que remise à niveau des collections représenteront la partie visible du projet. Ce choix de renouveau statutaire et logistique engage, de fait, la concrétisation d’une nouvelle politique d’acquisition. Le désherbage des exemplaires usagés en constitue la première étape, la relance des achats, la seconde. Fidèle à l’ambition première du centre culturel inauguré par Jacques Maritain, l’actuel directeur, Patrick Valdrini, rappelle l’importance du maintien de la tradition théologique au sein de la bibliothèque tout en insistant sur la nécessité d’inscrire les lieux dans le temps présent : « Le centre culturel Saint-Louis de France a pour mission de réaliser sa vocation de présentation de la culture française en honorant sa spécificité de sciences religieuses. Pour cela, il est essentiel de faire coexister deux logiques répondant, d’une part, à celle d’une bibliothèque ayant un fonds d’étude à caractère académique, d’autre part, à celle d’une médiathèque proposant des collections et des services spécifiques, propres à répondre d’une manière compétente à la demande des personnes intéressées par les productions françaises contemporaines 4 . »

Pour ce faire, le projet se décline en trois mouvements :

  • La remise en valeur du fonds d’étude en sciences religieuses et philosophiques. Désherbage, entretien et acquisition des dernières publications d’origine francophone représentent les principaux éléments.
  • La création d’un fonds multimédia sur la France contemporaine. Les secteurs particulièrement concernés sont le français langue étrangère (manuels de langue, grammaires, collections de français facile, livres CD), l’audiovisuel quasiment absent de nos jours, les revues et informations diverses sur la France contemporaine, les sciences sociales, la littérature francophone contemporaine ainsi qu’un espace réservé à la découverte de Rome et de la littérature italienne.
  • Les travaux de réfection. Le but est de restituer la place des lecteurs au sein de leur bibliothèque et de leur offrir un espace documentaire clair, fourni et actualisé. Outre le remplacement du mobilier (banque de prêt, étagères, bacs, fauteuils, présentoirs, mobilier d’études…), un espace multimédia contenant les supports audiovisuels et les postes de consultation offerts au public devrait permettre une facilité de consultation des documents ainsi qu’une meilleure lisibilité des espaces.

L’important est de rassembler les lecteurs, aussi divers soient-ils, en un lieu agréable et ouvert répondant à leurs exigences et satisfaisant leur curiosité. Il s’agit en somme d’enraciner la bibliothèque du centre Saint-Louis dans la collectivité à laquelle elle s’adresse, tout en offrant à cette dernière une vision de la France moderne au cœur même de Rome. L’articulation entre le maintien de la tradition d’une part – en tant que lieu d’étude académique et de consultation d’ouvrages de haut niveau notamment en sciences religieuses – et la modernité d’autre part avec salle multimédia, prêt de matériel audiovisuel et ouverture sur l’actualité, devrait permettre à la bibliothèque du centre Saint-Louis de France d’abolir les contradictions, de franchir les frontières entre les gens et les genres pour s’affirmer comme lieu d’étude spécialisé et, dans le même temps, pluridisciplinaire.

Formidable défi que celui de couvrir plusieurs fronts à la fois. Conjointement vitrine d’actualité locale, miroir de la politique internationale, réservoir d’informations laïques autant que religieuses, la bibliothèque du centre Saint-Louis de France intègre dès lors le circuit des établissements culturels qui participent des échanges, des débats d’idées et de la connaissance ; à la particularité près qu’elle possède cette spécificité étonnante et délicate de réunir deux corps ordinairement bien délimités, à savoir l’Église et l’État. Cette singulière alliance du laïc et du religieux (qui serait certainement improbable en dehors de toute autre cité que Rome), qu’elle soit idéologique, financière, politique ou encore sociale et culturelle, élève indéniablement les lieux hors du temps et des contradictions. C’en est fini des frontières et des étiquetages à l’emporte-pièce, fini aussi du clivage des genres et des modes de pensée unique.

Tradition et modernité s’associent au nom du savoir et de l’ouverture des mentalités (la vie de saint Paul Apôtre côtoie à quelques rayons près le dernier Houellebecq !). Véritable reflet du temps, des cultures, des genres et des individus, la bibliothèque Saint-Louis de France propose un visage éclairé de l’Italie, de la France et plus globalement des échanges culturels francophones mondiaux. Qu’il s’agisse de laïcs ou de religieux, de chercheurs, d’enfants ou encore de touristes égarés, cette bibliothèque relève en permanence le défi de l’ouverture et du dépassement des frontières, au sens propre comme au figuré. En somme, la bibliothèque du centre culturel Saint-Louis de France demeure inclassable parce qu’elle a le rôle et le mérite d’offrir à son public une diversité de points de vue ; le mérite d’offrir une manifestation tangible de l’histoire et du temps (les ouvrages les plus anciens en trahissent la marque) et d’agir comme un révélateur de l’évolution des idées et des mœurs de tous ordres. Sa mission heuristique ne s’en trouve que plus étoffée.

La création en cours d’un catalogue collectif regroupant toutes les notices des bibliothèques françaises en Italie (Rome, Turin, Naples, Milan, Gênes, Florence, Palerme) et permettant le prêt entre les établissements, encouragera d’autant plus la transmission des savoirs et la connaissance de la culture française. Nul doute que l’année 2008, grâce aux audaces du plan de rénovation engagé, représentera pour la bibliothèque du centre Saint-Louis de France une période clé de son histoire.

Tenant à distance les tentations d’un laisser-aller vers une douce inertie ou a contrario de la mise en place d’une rupture néfaste à l’harmonie d’ensemble, la politique insufflée par l’actuel directeur et soutenue par l’ensemble des parties (l’ambassade de France près le Saint-Siège, les Pieux Établissements de la France à Rome et à Lorette et l’État français) fait de cet établissement, le lieu des possibles et de la nuance. À Rome le défi est en marche.

Avril 2008

  1.  (retour)↑  Actuel directeur du centre culturel Saint-Louis de France depuis 2006, recteur émérite de l’Institut catholique de Paris, président émérite de la Fédération des universités catholiques européennes.
  2.  (retour)↑  Également responsable du centre de ressources de l’ambassade de France en Italie et coordinatrice auprès du ministère des Affaires étrangères du réseau des médiathèques de toute l’Italie.
  3.  (retour)↑  Extrait du rapport d’évaluation remis au directeur du centre culturel, janvier 2007.
  4.  (retour)↑  Propos recueillis lors de la lecture du projet d’établissement présenté en juin 2007.