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Universalis Junior

Paris : Encyclopædia Universalis, 2007. – 10 vol., 29 cm.
ISBN 2-85229-414-1 : 690 €

par Yves Alix

Une fois n’est pas coutume, nous parlerons ici non pas de l’encyclopédisme, cette vieille lune des bibliothèques à laquelle il nous arrive de croire encore quand nous sommes accablés, mais d’une encyclopédie pour les jeunes. Imaginez-vous qu’en ces temps d’internet triomphant, Encyclopaedia Universalis, non comptant d’encombrer déjà le coin gauche du salon entre la porte du couloir et le canapé d’angle (vingt volumes à la verticale et un atlas couché dans un meuble sur mesure et sur lequel on peut, Dieu merci, mettre un biscuit sur un napperon), veut nous faire faire la même chose en moins grand pour nos petits. Ça s’appelle Universalis Junior, neuf volumes plus un index, environ 1 648 grammes le volume et 690 euros pour le tout, soit 23 euros par mois pendant 24 mois avec le crédit gratuit. Oui madame, une encyclopédie en vrai papier : « ils » ne savent vraiment plus quoi inventer !

Apprendre à feuilleter, c’est apprendre à lire

Trêve de plaisanteries ! L’éditeur ayant eu la bonté de nous faire parvenir un spécimen, attelons-nous à la tâche et lisons. Nous limiterons, par pure nécessité, nos investigations aux lettres A et B (nous n’avons reçu que le volume 1, qui contient ces lettres. Mais nous ne voudrions surtout pas donner l’impression de nous en plaindre : pour cette expérience, nous préférons de beaucoup ces deux lettres à – au hasard – W ou Z. Ou K. Ou, j’ose à peine l’écrire, Q).

D’abord, c’est ciblé. Faire une entrée à « acné », tout de même… Voyons « Alzheimer ». Ah si, il y une entrée aussi. Mais moins longue (8 lignes de moins).

Il y a plein d’images, des photos, des dessins, des cartes et des schémas, tout en couleurs. Alors là, je m’incline. D’abord, la qualité des illustrations a été particulièrement soignée, on prend un vif plaisir à les regarder. En plus, il y en a beaucoup, mais on n’a jamais l’impression qu’il y en a trop, comme c’est le cas dans certaines collections jeunesse illustrées, suivez mon regard. Parti pris de didactisme et de lisibilité (le fond et la forme) qui sent bien sûr son pédagogue, mais tant mieux, vive la clarté !

Les pays et les continents sont présentés sur des pages de couleur jaune, avec carte, chronologie, tableau des données clef. Là encore, on privilégie la lisibilité et l’essentiel, rien à redire.

Il y a les départements français. Si ! Incroyable, non ? Enfin, il y a ceux en A et en B, je ne sais pas s’ils les ont tous mis… Et en plus, on nous les situe sur la carte et on nous dit par quels autres départements ils sont entourés. Quand on pense (ils l’ont dit à la radio, donc c’est vrai), que 50 % des enfants américains sont incapables de citer les noms des États qui entourent le leur…

Histoire, géographie, vérité et connaissance

Que mettre dans une encyclopédie contemporaine s’adressant aux enfants à partir de 7 ans ? C’est une des questions essentielles qu’avaient à se poser les concepteurs, c’est-à-dire l’équipe rédactionnelle de l’Universalis. S’agissant de géographie, d’histoire, de sciences naturelles, de techniques, de notions élémentaires, pas vraiment de problème. Mais les artistes, les créateurs ? De ce côté-là, on (le lecteur adulte) ne sera jamais tout à fait satisfait, comme avec les dictionnaires de littérature ou de cinéma : pourquoi a-t-on mis Untel et non Untel ? S’agissant d’un ouvrage destiné à l’éveil, au premier cumul de connaissances, à la curiosité, le risque n’est certes pas tout à fait le même. Il faut jauger l’importance des uns par rapport aux autres, dans les médias, l’édition, les citations… À cette aune, je veux bien accepter qu’il y ait Bach et Beethoven mais pas Berlioz. Alors qu’il y a Brahms. Mais tout de même, tout de même…

Sur les courants de pensées, les religions, la politique, l’Histoire, la question est ici du même ordre que celle que doit se poser tout éducateur attaché à quelques vertus menacées de toutes parts et déjà lézardées (mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi ?) : quelle vérité transmettre – s’il est une vérité – et, par-dessus tout, comment apprendre à l’enfant à chercher cette vérité, dans l’exercice ô combien exigeant et parfois si ingrat de la liberté de l’esprit ?

Mais que voilà de grands mots (pourtant, je ne leur ai pas mis de majuscules, hein !). Si on revenait à cette encyclopédie, ou plutôt à ce dictionnaire encyclopédique ? Car c’est plutôt de cela qu’il s’agit, et l’Universalis Junior est assez éloignée, dans sa forme et sa structure, de sa glorieuse aînée. Conçue et rédigée par des professionnels de l’enfance, elle privilégie une lecture cursive d’une durée adaptée tout en incitant à la curiosité et à la recherche, à travers les pistes alphabétiques, thématiques, analogiques, l’index du dernier volume fournissant encore une autre voie d’entrée. Délibérément conçue pour être accessible aux plus jeunes, dès la maîtrise de la lecture, elle joue à la fois sur le registre ludique de la découverte au fil des pages et des mots – évidemment renforcée par l’image – et l’apport informatif et pédagogique, dosé avec un soin manifeste. Quant au choix de l’édition imprimée, qui de nous ne souscrirait au pari fait par l’éditeur ? Oui, on veut croire que le livre permet une appropriation féconde, stimule l’effort intellectuel, aiguise mieux que tout autre objet l’appétit de savoir.

Par ailleurs, à l’heure du triomphe de Wikipédia, en particulier chez les jeunes et les étudiants 1, la proposition d’une encyclopédie sur papier, pourvu que ses qualités soient indiscutables et qu’elle ait la séduction nécessaire, peut constituer un moyen privilégié de développer dès le plus jeune âge l’esprit critique, sans réfréner l’esprit du jeu et de la découverte qu’internet offre si merveilleusement, par la seule vertu propre à l’objet. Du moins peut-on l’espérer. Si l’éditeur a pris le risque, en bibliothèque, ne faut-il pas en faire aussi le pari ?

  1.  (retour)↑  Lire à ce sujet La révolution Wikipédia : les encyclopédies vont-elles mourir ?, préface de Pierre Assouline, Éd. Mille et une nuits, 2007. Voir compte rendu dans ce numéro.z