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La révolution Wikipédia

les encyclopédies vont-elles mourir ?

par Yves Alix

Préface de Pierre Assouline
Paris, Mille et une nuits, 2007, 141 p., 19 cm.
ISBN 978-2-75550-051-6 : 12 €

Rendons-nous à l’évidence : la place prééminente de Wikipédia dans les ressources d’information générale disponibles sur la Toile a changé radicalement les rapports du grand public avec la recherche encyclopédique. Pour les jeunes générations, dans le monde entier, la célèbre encyclopédie collaborative en ligne est même devenue la source d’information privilégiée, sinon unique, sur tout sujet et à tout niveau. Ce succès insolent, s’il suscite déjà la concurrence – Google vient d’annoncer le lancement de « Knol » – ne fait pourtant pas l’unanimité : de nombreux scientifiques, des pédagogues, des journalistes, ne cessent d’alerter les médias sur les faiblesses du projet : remise en cause d’un savoir stable et validé, risques de dérive générés par la nature même du concept et la gestion de son fonctionnement collaboratif 1. Pour les uns, Wikipédia est un exemple encourageant de projet démocratique et gratuit, illustrant la théorie de l’intelligence collective et dont le fonctionnement souple, interactif et non hiérarchique correspond le mieux aux désirs et aux comportements des internautes. Pour les autres, c’est l’exemple même d’une faillite intellectuelle généralisée, caractérisée par la régression dans la recherche et la confrontation des sources, le triomphe de l’opinion sur la raison, et par ailleurs un outil idéal pour la désinformation, la manipulation des esprits, la propagande la plus éhontée ou la plus subtile. Les esprits s’échauffent vite : on ne peut qu’être frappé par la violence des réactions quand un journaliste ou un écrivain attaque Wikipédia. Ceux qui l’ont fait se sont attiré les foudres de la blogosphère. Du côté des bibliothèques, de longs échanges de messages sur biblio.fr ont enrichi le débat, de façon certes plus courtoise, mais où il apparaissait néanmoins clairement que remettre en cause le concept même de Wikipédia était se ranger définitivement du côté des tenants d’un vieux savoir élitiste contre « une utopie philosophique bien adaptée à notre temps de démocratie participative, selon laquelle la vérité jaillirait nécessairement de l’accumulation des connaissances » (Assouline).

Pourquoi ne pas faire le point sur cette encyclopédie riche aujourd’hui de plus de 7 millions de pages et qui reçoit chaque mois 9 millions de visites, pour la seule version française 2 ? La révolution Wikipédia fournit, me semble-t-il, une très bonne occasion de compléter ses informations, de comprendre l’essence du projet, enfin de rassembler et d’analyser les arguments des uns et des autres, avec une louable objectivité. Sur ce dernier point, le résultat est d’ailleurs paradoxal : le livre résulte en effet d’une enquête approfondie sur l’encyclopédie en ligne menée dans le cadre de leur master par cinq étudiants de Sciences-Po Paris, sous la conduite de leur professeur… Pierre Assouline. Or, si celui-ci, dans sa préface, continue de tirer à boulets rouges sur l’objet de sa fureur et de son indignation 3, écrivant par exemple que « l’encyclopédie collaborative en ligne est aux encyclopédies ce que la démocratie d’opinion est à la démocratie parlementaire » 4, ses élèves montrent une modération louable. Ils ne s’en laissent pas conter, savent faire la part des choses, décrypter les discours, remettre les enjeux en perspective. Bref, ils font un vrai travail de journalistes.

Fiabilité et qualité

La critique la plus fréquente de Wikipédia concerne sa fiabilité. À cet égard, les auteurs font un sort à l’enquête de 2005 de la revue anglaise Nature 5, qui avançait que l’encyclopédie en ligne était une source d’information aussi valable que l’Encyclopedia Britannica. L’enquête était en effet biaisée : thèmes choisis pour la comparaison peu sujets à controverse – et uniquement scientifiques (or les sujets scientifiques attirent peu les vandales ou les amateurs non initiés), formatage compromettant, absence de vérification des erreurs signalées, etc. On ne peut manifestement s’en tenir à ce brevet de vertu trop souvent cité. La fiabilité est d’abord fonction des procédures de contrôle et de la vigilance des contributeurs. Il est indéniable à cet égard que le très fort investissement des « Wikipédiens » dans le projet doit être porté à leur crédit. Mais, outre que ni la vigilance ni la mise en place d’instances d’arbitrage ne peuvent décourager la malveillance et la manipulation (le livre en cite des exemples inquiétants), l’anti-élitisme affiché du projet a un revers terrible : l’expert doit défendre ses contributions ou ses changements contre des non-experts. Ce seul fait ne porte-t-il pas le risque de discréditer toute l’entreprise 6 ? C’est en tout cas la conclusion à laquelle est arrivé Larry Sanger, l’un des fondateurs de Wikipédia, en lançant Citizendium, encyclopédie en ligne également collaborative et gratuite, mais dont les articles une fois validés par des experts ne peuvent plus être modifiés 7. Ce retour de l’autorité éditoriale ne peut évidemment plaire aux Wikipédiens, qui le rejetteront.

L’esprit encyclopédique

Au-delà des critiques et des réserves qu’ils émettent, les auteurs font un constat simple : on ne peut déjà plus se passer de Wikipédia. Mais en faire un usage intelligent est possible, et souhaitable : distinguer les temporalités de la recherche d’information et de l’approfondissement, savoir mesurer la distance à prendre avec le contenu proposé (par exemple en faisant des sondages sur des sujets qu’on connaît bien), avoir toujours conscience du caractère de processus organique et évolutif du projet, et en conséquence confronter et croiser ses sources d’information. Cette pédagogie doit permettre aux jeunes utilisateurs, tentés de faire un usage exclusif d’un outil à la profusion extraordinaire, de comprendre que l’indexation du savoir, quelle que soit sa richesse, n’est pas le savoir. Les chapitres 5 et 6 du livre, qui donnent la parole aux éditeurs d’encyclopédies traditionnelles, frappés de plein fouet 8, insistent sur la nécessité de restaurer une conception méthodique de la connaissance, seul gage d’une vision structurée et intelligible du monde. Alain Rey le souligne : « La façon d’organiser le savoir est fonction de l’idée qu’on se fait du monde. » Et la philosophe Barbara Cassin 9, dans une analyse particulièrement éclairante, met en garde contre le risque de confusion entre culture et information que porte en elle « l’encyclopédisation du savoir » contemporaine : lire l’encyclopédie pour ne pas lire les livres ni faire de vraies recherches, c’est se condamner à rester à la surface des choses. Un message que les bibliothécaires doivent s’appliquer à relayer, avec ou sans Wikipédia.

  1.  (retour)↑  Lire par exemple : Annaïg Mahé, « Peut-on se fier à Wikipédia ? », Pour la science, n° 360, octobre 2007 ; Christophe Labbé et Olivia Recasens, « Wikipédia, une encyclopédie pas si Net », Le Point, n° 1814, 21 juin 2007 ; Frédérique Roussel, « Wikipédia se trompe à tous vents », Libération, 9 juillet 2007. Les anglophones liront aussi le pamphlet brillant et féroce d’Andrew Keen, The Cult of the Amateur, Doubleday, 2007, éd. de poche annoncée pour mai 2008. À quand une traduction française ?
  2.  (retour)↑  Le BBF a déjà présenté le projet en 2004, voir l’article d’Alain Caraco, « Wikipédia, une encyclopédie libre, gratuite et écrite coopérativement », BBF, 2004, n° 6. On se reportera à cette présentation dans laquelle l’auteur dresse également un tableau du marché des encyclopédies et analyse la question du point de vue des bibliothèques.
  3.  (retour)↑  Qu’on ne peut que partager si on songe avec quelle facilité des manipulateurs, antisémites en l’espèce, ont pu vandaliser les notices consacrées à l’affaire Dreyfus ou à Albert Londres. Mais le vandalisme idéologique n’est heureusement pas le plus difficile à déceler ni à contrer, du moins peut-on encore l’espérer.
  4.  (retour)↑  Hélas, à ce compte-là, Wikipédia a toutes les chances de triompher sans partage et dans les plus brefs délais…
  5.  (retour)↑  N° de décembre 2005.
  6.  (retour)↑  Notre confrère Alain Caraco avançait en 2004 (op.cit.) que « la qualité des contenus s’améliore avec le nombre des contributeurs ». J’espère que je ne passerai pas pour un anti-démocrate si je prétends quant à moi que ce qui fait la qualité des contenus, c’est la qualité des contributeurs, pas leur nombre !
  7.  (retour)↑  www.citizendium.org
  8.  (retour)↑  Le célèbre Quid aura connu sa dernière édition papier en 2007. Et Larousse n’envisage plus de remettre en chantier une version actualisée du Grand dictionnaire encyclopédique en 17 volumes. Reste Encyclopædia Universalis, qui vient de lancer une Universalis Junior en 10 vol. Voir le compte rendu dans ce numéro.
  9.  (retour)↑  Lire Google-moi : la deuxième mission de l’Amérique, Albin Michel, 2007.