entête
entête

Rencontres Henri-Jean Martin

Régis Dutremée

À l’initiative de l’Enssib et de l’association BiblioPat, ces deux journées autour du patrimoine des bibliothèques, organisées les 22 et 23 octobre 2007 à l’Enssib en hommage à Henri-Jean Martin 1, ont parfaitement atteint leur objectif : permettre aux professionnels de faire le point sur les grandes questions qui se posent à eux dans le prolongement des échanges de la liste de discussion bibliopat. Une formule parfaitement maîtrisée, alors même que c’étaient les premières rencontres, autour de trois débats et une conférence qui ont réuni une centaine de participants venant de toutes les bibliothèques concernées par le patrimoine (municipales, grandes ou petites, universitaires, de recherche…).

Quels projets collectifs ?

Le premier débat, intitulé « Quels projets collectifs ? » a mis en évidence le rôle de levier important qu’a exercé le Pape (Plan d’action pour le patrimoine écrit) et le regret d’une inscription dans la durée des espoirs qu’il a suscités. Une de ses retombées est la création de pôles associés régionaux dont Thierry Ermakoff (Enssib) a été à l’initiative en Auvergne, et dont les principales bénéficiaires sont les petites bibliothèques qui peuvent ainsi obtenir aide et financement de la Bibliothèque nationale de France.

Les projets collectifs à l’échelle régionale, outre le signalement et la rétroconversion, ambitionnent maintenant la numérisation pour autant que les corpus soient intellectuellement satisfaisants et puissent accéder à la visibilité sur internet, notamment grâce aux moteurs de recherche. À la question de la valorisation de ces collections numériques par la recherche, posée par Bernard Huchet (bibliothèque municipale de Caen), la BnF apporte un réponse intéressante avec, par exemple, son partenariat avec l’École des chartes qui, en échange du texte numérisé, propose une édition critique.

L’implication de la BnF dans les projets collaboratifs aura permis à l’assistance de connaître l’état d’avancement du catalogue collectif et de la numérisation, région après région, des publications des sociétés savantes. La numérisation à la BnF s’effectue à la fois selon une logique de collections et selon celle de la conservation, afin de ne plus avoir à communiquer des documents trop fragiles. Aux interrogations sur la pérennité des numérisations font écho d’autres questions sur l’absence d’une politique nationale de conservation qui viendrait compléter la logique collective qui prévaut pour la numérisation.

Patrimoine en lecture publique

La deuxième rencontre, « patrimoine en lecture publique », a permis à Anne-Marie Bertrand (Enssib) de rappeler que les deux avaient longtemps été perçus comme antinomiques avant l’« émoi patrimonial » des années 1980. Les invités responsables de bibliothèques municipales ont tous rappelé la nécessité d’ancrer le patrimoine dans la vie de la cité quand celui-ci n’y est pas déjà inscrit depuis longtemps comme à Aix-en-Provence. L’exemple de Saint-Denis, présenté par Florence Schreiber, en est une très bonne illustration, avec un travail de médiation soutenu auprès des scolaires et de la population qui rend d’abord visible le patrimoine, et permet ensuite d’entreprendre les actions nécessaires de signalement, une fois gagné le soutien financier des tutelles. L’importance de l’image (« sans image, pas de public » même à l’université, constate Anne-Sophie Durozoy, de la bibliothèque universitaire de Poitiers) invite les bibliothécaires à s’interroger sur les stratégies de séduction à mettre en place pour conquérir les publics.

Le patrimoine de demain

Le dernier débat, « Le patrimoine de demain », invitait les participants à définir cette notion de patrimoine, qui n’est plus aujourd’hui réservée, comme l’a longtemps sous-entendu l’enquête statistique nationale, aux ouvrages antérieurs à 1811. Si le livre d’artiste a facilement acquis son statut patrimonial, la constitution de fonds de documents aujourd’hui courants (livres de poche, BD, cédéroms, etc.) comme futurs fonds patrimoniaux n’est pas encore tout à fait acquise, d’autant qu’ils sont très répandus, contrairement au livre d’artiste. C’est pourtant ces collections qui susciteront l’intérêt des chercheurs, comme le souligne Noëlle Balley (bibliothèque Cujas), parce que représentatifs des usages de l’époque. Cependant ils disparaissent facilement car objets de consommation, jetés par les lecteurs, ou les bibliothèques quand elles les ont achetés. L’exemple des bibliothèques de la ville de Paris montre la justesse de cette démarche. Cette question du désherbage de documents patrimoniaux a permis à Laure Jestaz (bibliothèque de l’INHA) de revenir sur son expérience relayée sur BiblioPat. La possibilité de désaffectation de collections anciennes est rappelée par Bernard Huchet, qui choisit une définition du patrimoine par destination plutôt que par nature. Les documents n’entrant pas dans les missions de la politique d’acquisition auraient ainsi vocation à être proposés à d’autres établissements, vendus, voire pilonnés si leur état physique le justifie. Une structure pouvant accueillir les documents désherbés, comme la Banque régionale du livre à Aix, fait défaut partout ailleurs. L’intérêt de coordonner ces initiatives est de passer d’une responsabilité individuelle, souvent culpabilisante, à une responsabilité collective.

À travers le parcours d’Henri-Jean Martin, présenté par Valérie Tesnière (Inspection générale des bibliothèques), c’est à une réflexion sur notre métier que nous sommes invités. En effet, celui-ci a toujours mis l’accent sur notre devoir de maintenir une culture vivante plutôt qu’un patrimoine figé. Notre médiation est indispensable et le bibliothécaire reste une figure de l’autorité sur les savoirs qui ne doit pas s’abriter derrière une pseudo-neutralité, mais faire sienne cette phrase de Lucien Febvre : « Faire connaître, non : faire comprendre ! »

La satisfaction évidente des participants a permis de conclure ces ren-contres par l’annonce de la deuxième édition l’année prochaine.

  1.  (retour)↑  Voir BBF, 2007, no2.