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Staatsbibliothek zu Berlin

La réunification de la plus grande bibliothèque Allemande

Ulrike Hollender

La réunification des États de l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest a représenté une chance inouïe pour la plus importante bibliothèque encyclopédique et scientifique allemande, autrefois nommée Königliche Bibliothek (Bibliothèque royale) puis Preussiche Staatsbibliothek (Bibliothèque d’État de Prusse) En effet, après plus de cinquante ans d’une pénible division, les deux parties de la présente Staatsbibliothek zu Berlin, qui existaient après la guerre dans les secteurs est et ouest de Berlin, ont pu elles aussi être réunies.

Les conséquences de la Seconde Guerre mondiale

Comment en était-on arrivé à diviser cette bibliothèque ? La Seconde Guerre mondiale et, par la suite, la Guerre froide entre les grandes puissances ont infligé de lourds dommages à cette bibliothèque fondée en 1661 : afin de sécuriser les précieuses collections contre les bombardements, dès 1941, elles furent délocalisées peu à peu vers plus de trente lieux différents répartis dans tout le Reich allemand. Certaines collections de grande valeur furent ainsi transportées dans des monastères de Silésie, région à l’est de l’Allemagne qui fut rattachée à la Pologne à la fin de la guerre. Ces collections sont conservées jusqu’à ce jour dans des bibliothèques polonaises, d’autres se trouvent toujours en Russie. Environ la moitié des trois millions de volumes de la vaste collection d’imprimés fut mise en sûreté dans une mine de la Hesse qui, une fois la guerre terminée, se trouva par hasard être dans la zone d’occupation américaine. Les riches catalogues sur registres étaient quant à eux restés à Berlin et ils ont vite retrouvé leur chemin vers la bibliothèque d’Unter den Linden qui, également par hasard, se trouvait alors dans le secteur soviétique de la ville divisée de Berlin.

Comme les forces d’occupation américaines craignaient de laisser à l’Union soviétique les collections de la Preussische Staatsbibliothek mises en sûreté dans le secteur ouest, les 1,4 millions de livres sont demeurés à l’Ouest. Ils furent tout d’abord rendus accessibles de manière provisoire à Marbourg dans la Hesse.

Bâtiment à l’Est, collections à l’Ouest

À Berlin-Est, après la guerre, la fréquentation de la Deutsche Staatsbibliothek s’est rapidement accrue. Par conséquent, deux nouvelles bibliothèques furent fondées et toutes deux revendiquèrent le titre de successeur de la Preussische Staatsbibliothek.

Le problème était alors le suivant : l’Est possédait l’édifice originel de la bibliothèque ainsi que les catalogues, mais pas les ouvrages qui leur correspondaient, alors que l’Ouest avait à sa disposition une grande partie des livres, mais aucun des catalogues et aucun édifice approprié. C’est seulement en 1964 que fut organisé, dans ce qui était alors Berlin-Ouest, un concours d’architecture pour la construction d’un nouvel édifice. L’influent architecte Hans Scharoun – créateur de la Philharmonie et collaborateur à la conception de l’ensemble du Kulturforum – en remporta le premier prix. En 1967 fut posée, tout près du Mur, la première pierre du nouvel édifice « Staatsbibliothek Preussicher Kulturbesitz ». En 1978, après treize ans de travaux, celui-ci ouvrit enfin ses portes.

Staatsbibliothek et Stadtbibliothek

La Staatsbibliothek ne fut cependant pas la seule institution à avoir été perturbée par la création de deux États allemands. Dans la ville divisée de Berlin, la Berliner Stadtbibliothek fondée en 1901 se trouvait dans le secteur est ; elle était par conséquent inaccessible aux habitants du secteur ouest. Pour contrer toute influence politique, mais aussi en tant que témoignage de l’Ouest démocratique, une grande bibliothèque publique, l’Amerika-Gedenk-bibliothek fut créée, avec le soutien des États-Unis, en 1954, dans le secteur ouest. En 1995, les deux parties de l’ancienne Stadtbibliothek purent être à nouveau unies sous le nom de Zentral- und Landesbibliothek (ZLB).

La « Deutsche Bücherei 1 » se retrouva également dans un autre État suite à la fondation de la RDA : fondée à Leipzig en 1913 en tant qu’archives des éditeurs allemands, elle devint par la suite la bibliothèque allemande en charge du dépôt légal, remplissant ainsi certaines missions bibliothéconomiques d’envergure nationale. La République fédérale réagit à cette situation avec l’instauration de la « Deutsche Bibliothek » à Francfort-sur-le-Main. Au cours de la réunification en 1990, les deux institutions furent rassemblées (tout d’abord sous le nom de « Die deutsche Bibliothek » et, depuis 2006, sous celui de « Deutsche Nationalbibliothek »).

Réunion

Revenons à Berlin. Dans le contrat politique de la réunification des deux États allemands de 1990, il fut décidé que « les anciennes collections d’État de la Prusse devraient être réunies à Berlin ». Ces collections incluent aussi les fonds des musées prussiens scindés de façon similaire, surtout connus à l’échelle internationale par la Museumsinsel (« l’île des musées »).

En ce qui concerne les deux parties de la Staatsbibliothek, leur réunion fut concrétisée le premier janvier 1992. Depuis cette date et jusqu’à aujourd’hui, la « Staatsbibliothek zu Berlin – Preussischer Kulturbesitz 2 » représente la plus grande bibliothèque encyclopédique et scientifique d’Allemagne, en charge de nombreuses missions bibliothéconomiques d’envergure nationale. Elle possède en effet 10 millions d’imprimés, 10 000 bases de données (cédéroms, DVD, bases de données en ligne), 38 000 titres de périodiques vivants, d’importantes collections spécialisées (parmi celles-ci, 18 300 manuscrits occidentaux et 41 000 orientaux, 320 000 autographes, 1 400 legs et archives, 4 500 incunables, 66 500 autographes musicaux, 450 000 partitions de musique, 1 million de cartes et d’atlas, 180 000 volumes de journaux), ainsi que 12 millions d’images réunies dans les archives iconographiques 3.

La Staatsbibliothek zu Berlin dispose de deux remarquables édifices très bien situés. Les édifices historiques tout d’abord, conçus par Ernst von Ihne, l’architecte de la cour du dernier Kaiser, sont situés sur le boulevard historique Unter den Linden. Avoisinant l’université Humboldt, ils se trouvent de la sorte en plein cœur de la partie est de la ville. L’édifice de Hans Sharoun, ensuite, construit à l’origine sur la Potsdamer Strasse tout près du Mur, s’élève aujourd’hui au centre du « Nouveau Berlin » jouxtant la Potsdamer Platz.

Après la réunification, la Staatsbibliothek bénéficia, comme de nombreuses bibliothèques des Länder de l’est, de subventions pour la réfection de son édifice à Unter den Linden, négligé par le régime de la RDA. Ces aides ont par exemple permis la reconstruction de la Bibliotheca Albertina de l’université de Leipzig, largement détruite par la guerre et laissée en ruine, et la construction des bibliothèques de Cottbus, Dresde, Magdeburg et de l’université Humboldt située dans l’ancien Berlin-Est.

Durant la guerre, l’explosion d’une bombe endommagea sérieusement la salle de lecture principale de l’édifice d’Unter den Linden. La RDA manqua de ressources pour sa reconstruction et il fut finalement détruit en 1975 pour être remplacé par des tours de magasins dont le besoin était alors urgent. Suite à la démolition de ces tours provisoires, une nouvelle salle de lecture centrale peut maintenant être construite, un moderne « cube de verre translucide » conçu par l’architecte réputé HG Merz. Par la même occasion, l’édifice sera complètement rénové.

Réunification et fonctionnement interne

Considérons maintenant les conséquences de la réunification sur le fonctionnement interne de la bibliothèque : mis à part quelques personnes impliquées politiquement, tous les employés de la partie ex-Allemagne de l’Est de la bibliothèque ont été intégrés à la bibliothèque réunifiée.

Mais comment trouver une mission cohérente pour l’ensemble du personnel des deux bibliothèque évidente : la division du pays avait conduit pendant les décennies précédentes à négliger le traitement du plus grand fonds d’imprimés historiques en Allemagne. Il était enfin possible non seulement de rassembler les collections divisées entre les deux maisons, de procéder à une révision nécessaire et urgente – aujourd’hui bien avancée – mais aussi d’achever la rétroconversion des vieux catalogues sur fiches pour les intégrer au catalogue en ligne 4.

Simultanément, un département des imprimés historiques a été créé. Ses missions consistent d’une part à gérer la plus importante collection d’Allemagne, riche de 250 000 volumes d’imprimés historiques rares et précieux, et d’autre part à cataloguer les 3 millions de volumes des collections anciennes et à les enrichir par des acquisitions rétrospectives. Pour la période de 1871 à 1912, la Staatsbibliothek zu Berlin vise l’exhaustivité lors des acquisitions a posteriori des ouvrages imprimés de l’espace culturel et linguistique germanophone afin de reconstituer, à défaut d’une bibliothèque nationale pluricentenaire, une « bibliothèque nationale virtuelle » avec cinq autres bibliothèques 5.

Par ailleurs, l’ensemble de la bibliothèque a subi une réorganisation, car tous les départements étaient présents dans les deux institutions d’avant la réunification. En particulier les collections spécialisées, célèbres dans le monde entier, ont enfin retrouvé leur unité. Il s’agit ici du département des manuscrits, des documents musicaux, du département des cartes et du département consacré à l’Orient.

À la recherche d’un modèle de répartition

Un premier modèle de répartition des différentes sections entre les deux maisons principales de la Staatsbibliothek prévoyait de mettre en place, Potsdamer Strasse, une bibliothèque de prêt et d’information moderne, abritant dans ses magasins les collections de documents parus après 1945 ainsi que les collections régionales (départements de l’Europe de l’Est et d’Orient). Unter der Linden, une bibliothèque de recherche historique devait être instaurée, où l’on accéderait principalement aux collections anciennes parues avant 1945 et aux collections spécialisées par type de document (départements des manuscrits, des cartes, des documents musicaux, section enfants et jeunesse et département des périodiques et des documents rares).

Ce modèle – comme le modèle similaire de la Bibliothèque nationale de France – provoqua une vive critique aussi bien chez les usagers qu’au sein du personnel. Établie de manière formelle, la date limite de 1945 est en effet inappropriée pour les disciplines scientifiques et les usagers seraient contraints de faire la navette entre les deux maisons. Même l’usager des collections historiques d’Unter den Linden a besoin d’ouvrages de référence modernes et de documents secondaires sur l’histoire qui se seraient éventuellement trouvés en consultation sur place dans la salle de lecture de la Potsdamer Strasse. Et vice versa : un scientifique dont les recherches portent sur des thèmes actuels traités par les collections de la Potsdamer Strasse peut vouloir des renseignements sur les précurseurs ainsi que sur les prédécesseurs et pour cela devoir consulter tout d’abord des documents disponibles dans la salle de lecture Unter den Linden…

Unter den Linden, Potsdamer Strasse : deux lieux, deux salles

Contrairement à Paris, les plans de construction et l’idée globale n’ont pas pu être modifiés. Cependant le modèle retravaillé de la salle de lecture a contribué à atténuer fortement les inconvénients pour les utilisateurs et à créer plutôt deux salles de lecture et de recherche attrayantes : 1945 s’est révélée être une délimitation peu adaptée, car c’est avant cette date qu’ont eu lieu les grands bouleversements dans la plupart des disciplines.

Selon le nouveau modèle, la salle de lecture Unter den Linden mettra donc à la disposition des lecteurs non seulement les imprimés historiques importants jusqu’au début de l’époque moderne mais aussi des ouvrages de référence actuels sur des thèmes historiques.

La salle de lecture de Potsdamer Strasse reste une salle de lecture encyclopédique avec des ouvrages de référence pour toutes les époques. Mais, en tant que « salle de lecture et de recherche des temps modernes », elle met l’accent sur les xxe et xxie siècles à partir des années 1900 ou de la Première Guerre mondiale. Les collections en magasin (il s’agit tout de même de 97 % des collections et elles comptent aujourd’hui plus de 10 millions de volumes) peuvent être aisément commandées dans les deux édifices, tant que l’état de conservation le permet ; un service de numérisation des documents doit aider à éviter les allers-retours entre les deux maisons. Les documents numériques – qu’il s’agisse de documents anciens numérisés ou des nouvelles parutions publiées directement sous forme électronique – vont également permettre d’atténuer les inconvénients de la double localisation. Également, certains ouvrages de référence indispensables sont possédés en deux exemplaires et sont disponibles dans les deux salles de lecture.

De l’intérêt de reconsidérer les modèles

Le fait de reconsidérer le modèle élaboré immédiatement après la réunification a ainsi conduit à une situation gagnante-gagnante pour les deux maisons de la Staatsbibliothek. La « salle de lecture et de recherche des temps modernes » de la Potsdamer Platz (édifice Scharoun) est tout à fait adaptée à la situation architectonique du Kulturforum et de la Potsdamer Platz, la « salle de lecture et de recherche historique » est en harmonie avec la maison Unter den Linden (édifice Ihne), avec le forum Fridericianum et la Museuminsel.

Si l’on considère également la structure globale de la Fondation Preussischer Kulturbesitz, le profil des deux maisons de la Staatsbibliothek s’intègre dans la structure existante de la répartition des fonds muséaux entre la Museuminsel et le Kulturforum : sur l’Île, ce sont les époques de l’Antiquité jusqu’à la fin du xixe siècle environ qui sont présentées (du Pergamonmuseum jusqu’à la Alten Nationalgalerie), au Kulturforum, l’art moderne avec les classiques modernes de la Neuen Nationalgalerie.

L’inauguration de la nouvelle salle de lecture de la maison Unter der Linden aura vraisemblablement lieu en 2009. En 2012 – c’est-à-dire deux décennies après la réunification des deux parties de la bibliothèque – la rénovation générale de l’ensemble du bâtiment Unter den Linden sera terminée et la structure développée après la réunification et désormais modifiée sera alors en place.

* Traduit de l’allemand par Éric Berthiaume et Lise Rebout.

Novembre 2007