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La formation professionnelle en Bulgarie

Julia Savova

Au cours de ces dernières années, la Bulgarie a mis en place une formation en sciences de l’information et des bibliothèques comparable à celle des autres pays européens.

Au départ, la formation bulgare en sciences de l’information et des bibliothèques contemporaine correspondait à des besoins de formation de cadres qualifiés dans le domaine des bibliothèques. La formation professionnelle en Bulgarie a été soumise à différentes influences, parmi lesquelles deux changements sociopolitiques profonds – en 1944 et en 1989 –, dont les effets se font sentir encore aujourd’hui.

Stoyan Arguirov et Todor Borov, les pionniers

Le besoin en formation a été ressenti très tôt, mais n’a pu se développer étant donné les conditions et l’état dans lequel se trouvaient alors les bibliothèques. La Bulgarie ne s’est libérée de cinq siècles de domination ottomane qu’en 1878. En 1898, dans son Guide bibliothéconomique destiné aux bibliothèques nationales, municipales, scolaires et privées, Stoyan Arguirov, directeur de la Bibliothèque nationale à Plovdiv, écrivait : « Un bibliothécaire sans formation professionnelle ressemblerait à un scientifique sans titre. » Les exigences demandées alors pour exercer la profession de bibliothécaire sont élevées : le bibliothécaire doit posséder les « qualités et savoirs » requis.

Stoyan Arguirov fut à l’origine de la formation des bibliothécaires en Bulgarie [2]. Il mena un combat acharné pour prouver les besoins de formation en sciences des bibliothèques et en bibliographie à l’université de Sofia – la plus vieille école supérieure en Bulgarie, fondée en 1888. Lui-même fut directeur de la bibliothèque de l’université de Sofia de 1900 à 1936.

En 1920, Stoyan Arguirov commença à donner un cours magistral en sciences des bibliothèques à l’université de Sofia. Il fut à l’origine des cours pour bibliothécaires, d’une durée d’un mois, organisés en 1923 par l’Union des foyers de la culture, avec le soutien du ministère de l’Éducation nationale.

Les foyers de la culture sont des établissements éducatifs et culturels qui existent en Bulgarie depuis 1856, et qui jouèrent un rôle important dans l’affirmation de l’identité nationale jusqu’en 1878. La principale caractéristique de ces institutions est la bibliothèque municipale qu’elles abritent. L’action des foyers de la culture et des bibliothèques est étroitement liée à l’histoire du pays.

En 1942, Todor Borov – père de Tzvetan Todorov –, après avoir réussi le concours à l’université de Sofia, devient maître de conférences en sciences des bibliothèques et en bibliographie. Dans les années 1940, ces matières sont également enseignées dans d’autres écoles supérieures : à l’École supérieure de commerce de Varna et à l’Académie de commerce de Svichtov où Todor Borov assure également des cours magistraux.

Durant cette étape initiale, le développement de la formation bulgare des bibliothèques ne se limite pas seulement à ces deux noms, mais ce sont néanmoins les plus éminents. La plupart des nombreux acteurs, y compris Stoyan Arguirov et Todor Borov, ont forgé leurs conceptions bibliothéconomiques sous la forte influence de l’école allemande (prussienne) de bibliothéconomie. Stoyan Arguirov suit des études à Vienne et à Prague, Todor Borov, quant à lui, a suivi une spécialisation en Allemagne. Aucun des deux, cependant, ne limite ses acquis à l’école qui les a formés. Ce qui caractérise les fondateurs éminents de la formation des bibliothèques en Bulgarie jusqu’à 1944, ainsi que la pensée bibliothéconomique dans son ensemble pendant cette période, est leur ouverture à différentes influences. On fait par exemple (surtout dans les années 1920 et 1930) aussi bien cas de la théorie et de la pratique américaine que russe (soviétique). À la Bibliothèque nationale de Sofia, c’est, en revanche, une forte influence française que l’on remarque dans la création et la structuration de la bibliographie nationale courante.

Une formation institutionnalisée et universitaire

Ce qui caractérise la formation des bibliothécaires en Bulgarie c’est que, dès son apparition, elle tend à être institutionnalisée et à s’insérer dans la formation universitaire. Stoyan Arguirov a tenu à élaborer des critères clairs correspondant à un niveau de qualification et de compétences nécessaire à l’accomplissement des fonctions propres aux différents types de bibliothèques. Telle est également la position de Todor Borov. Les fondateurs de la formation en bibliothéconomie souhaitent développer non seulement l’obtention d’une formation universitaire, à un niveau académique, mais aussi un système de qualification professionnelle. En l’absence d’une association professionnelle des bibliothécaires et de traditions dans le domaine des bibliothèques, les cours sont organisés auprès de l’Union des foyers de la culture.

Le changement de régime politique en 1944 et l’instauration du socialisme n’ont pas supprimé la formation bibliothéconomique bulgare comme ce fut le cas dans d’autres domaines. Des hommes ayant joué un rôle primordial dans le développement de la formation des bibliothèques jusqu’en 1944, parmi lesquels, en premier lieu, Todor Borov, mais aussi Tenko Tzvetanov, Hristo Trenkov et quelques autres, continuent à être des acteurs essentiels après 1944. Cela ne leur est pas difficile car ils ont des convictions de gauche et la nouvelle situation leur convient par de nombreux aspects, puisque la formation proposée est soutenue et financée par l’État, ce qui, dans les conditions bulgares et en comparaison avec la période précédente, est un grand progrès.

L’Institut bibliothéconomique d’État

L’Institut bibliothéconomique d’État a été ouvert à Sofia en 1950 – une école proposant une formation de deux ans après l’école secondaire, dont l’idée initiale était de former des bibliothécaires pour les bibliothèques publiques. Le département « Archivage et bibliothéconomie » auprès de la faculté d’histoire et de philosophie a été créé en 1953 et transformé plus tard en département de « Bibliothéconomie et information scientifique » afin de préparer des spécialistes ayant obtenu une formation supérieure correspondant aux besoins des grandes bibliothèques (universelles et spécialisées), ainsi qu’à ceux des services d’archives. Cette formation a été transformée en 1955 en spécialisation, au sein de laquelle s’est ouverte en 1964 l’option « Information scientifique ».

Ouverte en 1969 à l’Institut bibliothéconomique d’État, cette formation préparait les professionnels ayant suivi une formation plus courte aux besoins des centres d’information dont le nombre augmentait dans le pays.

La formation se fait depuis 1977 dans un bâtiment indépendant construit spécialement pour l’école supérieure de sciences de l’information et des bibliothèques (SIB).

Dans le domaine des bibliothèques, en Bulgarie, la construction de nouveaux bâtiments était rare et très modeste. Voilà pourquoi la construction d’un bâtiment spécialement destiné à satisfaire les besoins d’une école supérieure de bibliothéconomie fut un véritable événement.

Les plus grandes bibliothèques – la Bibliothèque nationale, les grandes bibliothèques régionales, le département de « Bibliothéconomie et information scientifique » de l’université de Sofia, l’Institut bibliothéconomique d’État entre autres participent aux actions de formation continue. En 1980 a été créé le « système national unique d’augmentation de la qualification des cadres ».

En 1983, le département spécialisé de l’université de Sofia et l’Institut central d’information scientifique et technique, à l’image de l’Institut soviétique d’information scientifique et technique, créent un centre éducatif et méthodique commun de formation continue dans le domaine de l’activité scientifique et informationnelle.

La formation pendant la période socialiste

Pendant la période du socialisme (1944-1989), on observe une aspiration permanente à intégrer pleinement dans le système de l’éducation supérieure la formation en sciences de l’information et des bibliothèques par le biais de la mise en place de formations de base.

Pendant cette période, la formation professionnelle bulgare se développe sous la forte influence de la formation soviétique. On utilise les programmes et les plans des établissements soviétiques, ainsi que des manuels soviétiques non traduits. L’apprentissage du russe est obligatoire en Bulgarie. C’est l’une des raisons pour lesquelles il n’y a pas eu de manuels écrits en bulgare pour les disciplines fondamentales de la formation en sciences de l’information et des bibliothèques, l’autre raison étant le nombre restreint de chercheurs dans le domaine des SIB.

La base méthodologique de la formation en sciences de l’information et des bibliothèques repose à cette époque sur le marxisme-léninisme. Un grand nombre d’heures de cours sont destinées aux disciplines idéologiques – histoire du parti communiste bulgare, matérialisme dialectique, économie politique, etc.

L’existence de deux principales institutions de formation (l’Institut bibliothéconomique d’État et le département « Bibliothéconomie et information scientifique » de l’université), toutes deux à Sofia, crée des tensions dans le modèle d’organisation de la formation en sciences de l’information et des bibliothèques, que l’on ressent pendant des décennies. Dans les conditions d’une économie planifiée et de forte centralisation, pour un petit pays comme la Bulgarie, l’existence de deux modèles, dans le cadre d’une université et comme école professionnelle indépendante, cherchant à s’intégrer dans le système de l’enseignement supérieur, est considérée par certains comme inefficace et a créé les conditions de la disparition de l’un des deux modèles.

En ce qui concerne le contenu de la formation en sciences de l’information et des bibliothèques, on n’observe pas de grandes contradictions pendant cette période. L’accent est mis sur les disciplines spécialisées – bibliologie, bibliothéconomie, bibliographie, catalogage et classification, organisation et gestion des bibliothèques, travail avec le lecteur, théorie de l’information scientifique, etc. En dehors des disciplines idéologiques, d’autres disciplines générales sont enseignées – surtout la littérature et les langues. Une des caractéristiques principales de la formation bibliothéconomique pendant cette période réside dans la part importante qui est donnée aux disciplines littéraires.

Aspiration à l’autonomie académique

Malheureusement, malgré certaines tentatives et l’existence d’institutions éducatives, il n’y avait pas de recrutement par concours, et aucune formation professionnelle n’était exigée pour être nommé dans une bibliothèque ou un centre d’information. Pour cette raison, au début des années 1990, moins de 30 % du personnel travaillant dans les bibliothèques bulgares était qualifié [3].

La nouvelle situation au début des années 1990 se caractérise par l’abandon de la centralisation et de la planification générale, par l’aspiration à l’autonomie académique ; l’enseignement supérieur devient un enseignement de masse. La libéralisation dans le domaine de l’enseignement supérieur permet d’ouvrir des formations universitaires dans le domaine de la bibliothéconomie et des sciences de l’information. Une première formation de ce type est ainsi créée en 1992 à l’université de Véliko Tarnovo. En 1993, auprès de la faculté de philosophie de l’université de Sofia, a été créée la spécialité « Sciences de l’information et des bibliothèques ». L’Institut bibliothéconomique d’État a été transformé en « Institut des bibliothèques » et continue à dispenser une formation de deux ans après les études secondaires.

À la fin de 1995 intervient une révision du mouvement vers le libéralisme, avec l’adoption de la loi sur l’enseignement supérieur, qui a, depuis, subi quelques modifications plus importantes. On prépare actuellement une nouvelle loi. La révision de 1995 avait été provoquée par « le développement chaotique du secteur en très peu de temps, ce qui menaçait la qualité et le maintien des standards académiques »[1].

La loi sur l’enseignement supérieur introduit formellement en Bulgarie, avant même la déclaration de Bologne, la nouvelle architecture européenne de l’enseignement supérieur : licence-maîtrise-doctorat (LMD). Le degré « spécialiste » remplace les études « semi-supérieures » qui existaient auparavant. La formation au degré « spécialiste » est de trois ans et les diplômes sont intégrés dans le système de l’enseignement supérieur. Pendant la période 1996-2004, les professionnels des bibliothèques et de l’information aspirant au degré « spécialiste » suivaient leur formation à l’Institut des bibliothèques. Transformé en 2004 en École supérieure spécialisée en bibliothéconomie et technologies de l’information, cet institut offre la possibilité d’un enseignement graduel.

L’offre de formation actuelle

Actuellement, les principales institutions de formation qui proposent un enseignement supérieur dans le domaine des sciences de l’information et des bibliothèques sont :

  • l’École supérieure spécialisée en bibliothéconomie et technologies de l’information ;
  • le département de « Bibliothéconomie et information scientifique et politique culturelle » de l’université de Sofia ;
  • le département « Enseignement des langues étrangères et des sciences de l’information et des bibliothèques » de l’université de Véliko Tarnovo ;
  • et le Collège professionnel à Dobritch, rattaché à l’université de Schumen.
  • À l’École supérieure spécialisée en bibliothéconomie et technologies de l’information, à l’université de Sofia et à l’université de Veliko Tarnovo sont formés des bachelors, des magisters et des docteurs.
  • L’enseignement au niveau master se développe de plus en plus, mais pas encore au niveau du doctorat.

Les façons d’enseigner les sciences de l’information et des bibliothèques (SIB) diffèrent dans chaque université. À l’université de Sofia, on peut étudier la spécialité « Sciences de l’information et des bibliothèques (SIB) » au niveau bachelor et, au niveau master, les « Sciences de l’information et des bibliothèques (SIB) et politique culturelle ». À l’École supérieure spécialisée en bibliothéconomie et technologies de l’information, on peut étudier, au niveau bachelor, la spécialité « Bibliothéconomie et bibliographie » et, au niveau master, le « Management des bibliothèques », les « Communications de l’information et des bibliothèques » et la « Bibliographie et bibliothéconomie ».

En plus de ces formations au sein de l’École supérieure spécialisée en bibliothéconomie et technologies de l’information, on trouve également, au niveau bachelor, les « Technologies de l’information » et, au niveau master, les « Technologies de l’information et médiation de l’information », le « Management de l’information et de savoirs », etc. ; les « Collections d’information et le patrimoine culturel et historique », le « Patrimoine culturel et historique dans le milieu moderne de l’information ». Un tel établissement permet une plus grande liberté et les processus sont plus dynamiques. Les spécialités sont plus étroitement liées au marché du travail.

Un long chemin

L’Institut bibliothéconomique d’État, qui était au départ une école professionnelle à orientation technique et qui s’est transformé en école supérieure intégrée dans le système de l’enseignement supérieur, est un grand succès pour la formation professionnelle en Bulgarie.

La Bulgarie est parmi les 29 premiers pays qui ont signé en 1999 à Bologne la déclaration visant la création d’un espace européen commun de l’enseignement supérieur en 2010. Dans la formation en sciences de l’information et des bibliothèques, la Bulgarie a mis en place depuis quelques années le système des crédits (ECTS).

La formation en sciences de l’information et des bibliothèques en Bulgarie a parcouru un long chemin ces 18 dernières années et nous pouvons dire qu’elle s’inscrit dans le processus de Bologne, même si de nombreuses et profondes réformes sont encore à envi-sager.

Novembre 2007