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Le congrès de Liber 2007 à Varsovie

Raymond Bérard

Le 36e Congrès de la Ligue des bibliothèques européennes de recherche (Liber) était accueilli du 3 au 7 juillet 2007 par la Biblioteka Narodowa (Bibliothèque nationale) et la biblioteka uniwersytecka (bibliothèque universitaire) de Varsovie. Le choix de tenir le congrès dans un des nouveaux pays membres de l’Union européenne avait influé sur son titre : « Intégration européenne : un défi pour les bibliothèques ». Comme à l’habitude, ce titre s’est avéré suffisamment large pour aborder une riche palette de sujets au cœur des préoccupations des bibliothèques de recherche.

La traditionnelle pré-conférence portait sur la coopération entre les associations de bibliothèques de recherche, en lien direct avec la volonté, amorcée en 2005 au congrès de Groningen, de voir Liber renforcer son rôle dans la coordination au niveau européen des actions des associations nationales. Ont ainsi successivement présenté leurs activités et leurs attentes d’une association paneuropéenne : l’Association canadienne des bibliothèques de recherche (Carl), Sconul (Society of College, National and University Libraries, Royaume-Uni), le Consortium des bibliothèques lituaniennes de recherche et enfin Couperin, représenté par Pierre Carbone.

Management

Ce congrès fut plus équilibré que d’habitude : on n’y a pas seulement parlé du numérique mais aussi, entre autres, du management. Une intervention particulièrement remarquée fut celle d’Anne Murray (bibliothèque universitaire de Cambridge) sur la préparation de leur succession par les directeurs, qui allait à l’encontre de bien des idées reçues. Au Royaume-Uni comme ailleurs, les postes de direction ne suscitent guère de vocations en raison de l’étendue des compétences exigées, du manque de motivation des cadres intermédiaires et du déficit de postes d’avancement tels ceux de directeurs adjoints. Toutes les mauvaises raisons sont invoquées pour ne pas préparer sa succession : on naît leader, on ne le devient pas ; la productivité décroît quand on mute les agents d’un service à l’autre… Et pourtant, pour Anne Murray, la meilleure solution consiste à pourvoir les postes de direction en interne de façon à éviter les ruptures de stratégie, à envoyer un message positif à toute l’équipe et à effectuer un choix plus éclairé parmi les candidats internes dont les qualités et faiblesses sont bien identifiées. Une organisation orientée projet plutôt qu’opérationnelle permet en outre de mieux distinguer les contributions individuelles.

L’intervention de Henryk Hollender (université technique de Lublin) sur le même sujet vu du point de vue polonais fut une succession de clichés qui suscita la réprobation polie de l’assistance : si les bibliothèques ne sont pas suffisamment reconnues, c’est qu’elles sont dirigées par des femmes aux compétences limitées qui feraient mieux, on le devine, de s’astreindre à des occupations plus en adéquation avec leur statut social.

C’est encore la problématique du métier qui fut abordée avec la contribution de Michael Cotta Schonberg (Bibliothèque royale de Copenhague) sur l’évolution du rôle du « subject specialist ». Si ce profil ne s’est pas vraiment imposé en France en raison de notre mode de recrutement, il fut longtemps dominant dans les pays d’Europe du Nord et anglo-saxons. Or il ne serait plus viable économiquement : en donnant la priorité à leur présence sur le web, les bibliothèques ont aujourd’hui moins besoin de bibliothécaires que de spécialistes des technologies documentaires ayant reçu une formation combinant les technologies avec une sensibilisation disciplinaire très large.

On notera encore la présentation par Helen Shenton du nouveau Centre de conservation de la British Library, ouvert en 2007 sur le site de Saint-Pancras. Si ses fonctions sont somme toute traditionnelles, son originalité réside dans son ouverture au public (visites, démonstrations, ateliers) et surtout sa politique active de formation : préparation à un diplôme universitaire et accueil systématique de stagiaires.

Numérisation et archivage pérenne

Lars Björk (Bibliothèque nationale, Stockholm) a rendu compte des conclusions d’un récent groupe de travail de Liber sur l’objet livre : la version numérisée d’un livre peut-elle remplacer l’objet livre ? Sa physicalité est-elle nécessaire à sa compréhension ? Musées et bibliothèques ont sur ce sujet des approches divergentes : alors que les musées accordent une importance égale à la forme, à la matière et au sens, les bibliothèques privilégient la matière et le sens.

L’archivage pérenne fut abordé par Dennis Schouten (Bibliothèque royale, La Haye) qui a annoncé l’abandon par son institution à partir de 2008 du microfilm au profit de la numérisation dans le cadre du projet Metamorfoze, programme national de préservation du papier. Ce projet, qui a démarré en 1997 et a vu son budget tripler en 2007 pour atteindre 7 millions d’euros, s’attachera à répondre aux questions non encore totalement résolues comme les normes de qualité, la garantie d’authenticité et les coûts de conservation des substituts numériques. Ces coûts, le projet Life (Lifecycle information for E-literature : information sur le cycle de vie de la documentation électronique) est chargé de les évaluer. Richard Davies (British Library) a présenté la méthodologie utilisée pour modéliser le cycle de vie du numérique et calculer ses coûts de conservation sur 5, 10 et 100 ans. Le programme s’est attaché à des études de cas (archivage du web, périodiques électroniques) dont il a caractérisé les différents cycles : acquisition, production, métadonnées, accès, stockage, conservation (conservation proprement dite et veille technologique). La phase 2 du projet portera sur la validation des modèles. Ses conclusions feront l’objet d’un colloque international.

Collections

On retiendra deux interventions sur la problématique des collections : celle de Hazel Woodward (université de Cranfield) qui a présenté l’étude du Jisc (Joint Information Systems Committee) sur l’acquisition de livres électroniques. Une étude concrète faite pour avancer sur un sujet dont on connaît la complexité : complexité de l’accès à des plates-formes d’agrégateurs ; modèles économiques peu satisfaisants ; sélection des titres inadaptée aux besoins des bibliothèques ; difficulté du choix entre la formule de l’abonnement et celle de l’achat etc. L’objectif de l’étude est d’acheter pour deux ans la licence d’une collection type de titres de base dans quatre disciplines (commerce, médecine, communication, sciences de l’ingénieur) ; d’évaluer l’usage de la collection et son impact sur les éditeurs, les agrégateurs et les processus de traitement des bibliothèques ; de transférer les connaissances acquises pendant l’étude à tous les acteurs afin de les aider à définir de nouveaux modèles économiques ; d’évaluer l’impact de la collection sur les habitudes de travail des étudiants.

Le budget disponible est relativement limité (£ 600 000 soit 900 000 €).

Jens Vigen (Cern, Genève) a enfin présenté un modèle alternatif de publication : celui de la physique des particules où la concurrence des revues en libre accès met en péril le modèle de l’abonnement. Ce modèle alternatif est spécifique à une discipline dont la communauté est restreinte (20 000 chercheurs) et bien organisée (elle est à l’origine du libre accès avec la création d’ArXiv en 1991). La production y est relativement limitée avec 10 000 articles par an et un paysage éditorial réduit (moins de 10 titres majeurs). Un terrain favorable pour un projet dont l’objectif est de donner libre accès aux revues à comité de lecture en créant le consortium SCOAP3 (Sponsoring Consortium for Open Access Publishing in Particle Physics) regroupant des agences de financement, des bibliothèques et des auteurs. Le consortium est chargé de négocier avec les éditeurs pour créer un modèle économique où le système actuel de financement des revues par les abonnements est remplacé par un dispositif qui rétribue les éditeurs pour les coûts des comités de lecture et de diffusion des articles. Cette rétribution provient des budgets d’abonnements redéployés. SCOAP3 sera financé par tous les pays impliqués dans la recherche en physique des particules selon un système de répartition équitable qui est fonction de leur production d’articles.

L’objectif est de convertir 5 titres majeurs en s’appuyant sur 50 agences de financement pour un coût de 10 millions d’euros. Le dispositif devrait être opérationnel en 2008 si les appels d’offres sont fructueux. Un projet à suivre, mais est-il transposable à d’autres disciplines ?

Après le congrès 2007 accueilli par un pays de la nouvelle Europe, rendez-vous est donné en 2008 à Istanbul : Liber anticipe l’élargissement de l’Union.