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Auguste Poulet-Malassis et Charles Baudelaire : 150 ans de l'édition des Fleurs du mal

Catalogue de l'exposition, Bibliothèque d'Alençon, église des Jésuites, 23 juin-14 octobre 2007

Catherine Pionchon, Benoît Noël.
Ville d’Alençon, 2007. – 64 p. ; 30 cm.
ISBN 978-2-9529004-1-6 : 22 €

par Yves Alix

À la vente Pierre Leroy, printemps 2007, un exemplaire dédicacé à Delacroix de la première édition des Fleurs du mal a été adjugé 602 300 euros. Un peu cher pour vous et moi, si grande soit notre vénération pour le poète. Pour beaucoup moins, on peut visiter à la bibliothèque d’Alençon 1 (jusqu’au 14 octobre 2007) une belle exposition consacrée à la publication en 1857 de cette première édition et à son éditeur alençonnais, Auguste Poulet-Malassis, et en acheter le catalogue, rédigé avec beaucoup de soin par Benoît Noël et très bien illustré.

Ce que j’écris des deux, exposition et catalogue, est d’ailleurs un peu réducteur. Car la manifestation, tout en présentant de manière très détaillée l’histoire de cette édition fameuse, condamnée en août 1857 sur réquisition du substitut du procureur impérial Pinard (amendes pour Baudelaire et son éditeur, suppression de six pièces jugées obscènes 2), évoque également beaucoup d’autres choses : la dynastie des Malassis, imprimeurs alençonnais depuis la Renaissance, les successeurs d’Auguste jusqu’à aujourd’hui, les auteurs de son catalogue, célèbres (Banville, Gautier, Leconte de l’Isle, Barbey d’Aurevilly) et oubliés (qui lit encore Champfleury, Monselet, Asselineau ?). Poulet-Malassis était une personnalité complexe, forte, et ses relations avec ses auteurs ne furent pas souvent simples ni sereines, plutôt passionnelles et tumultueuses, avec l’ombrageux Baudelaire tout particulièrement. Tous ces aspects, de même que l’évocation de l’époque (à travers la vie littéraire certes, mais aussi politique et sociale, Poulet-Malassis fut un éditeur militant et audacieux à plus d’un titre), les techniques d’imprimerie, les illustrateurs et graveurs, etc., sont bien documentés, avec de nombreuses pièces rares et originales.

Non moins intéressants sont les chapitres consacrés aux nombreuses, voire innombrables éditions des Fleurs du mal, dont la fortune critique, en dépit de l’émerveillement des symbolistes, ne vint pourtant que lentement, et tardivement : si Baudelaire est devenu aujourd’hui une sorte de poète suprême, statufié – et, hélas, pétrifié – par son entrée à l’école, il est longtemps resté sinon un maudit, du moins un « marginal » littéraire, un excentrique. Pour les plus jeunes, soyons plus clairs : tout ça, c’était avant le Lagarde et Michard… Mais, avec l’époque moderne, la gloire est bel et bien passée du Panthéon au supermarché culturel, et on en voit, fasciné, les traces dans le passage des éditions rares, chères, illustrées, aux dépens des seuls bibliophiles fortunés, jusqu’aux éditions de poche d’aujourd’hui. En visitant, je comptais ainsi, devant une vitrine, celles que j’avais usées successivement : Livre de poche, Pocket, Folio, Flammarion, etc., et trouvais, en dépit de leur modeste apparat, qu’elles ne faisaient pas si mauvaise figure et avaient au moins la valeur de ma mémoire. Je me disais aussi, en contemplant les belles éditions fin de siècle, les reliures précieuses, les illustrations inspirées, que le livre le plus pauvre, lui aussi, peut être inestimable : il a été le sésame d’un lecteur inconnu, un jour, quelque part. De quoi se consoler de ne pouvoir mettre six cent mille euros sur la table d’un commissaire priseur, non ?

  1.  (retour)↑  La bibliothèque, installée dès après la Révolution dans la chapelle de l’ancien collège des jésuites, où fut rapportée une splendide boiserie provenant de la Chartreuse du Val-Dieu, a fait l’objet d’un volume dans la collection « Itinéraires du patrimoine », à l’initiative de la direction régionale des affaires culturelles de Basse-Normandie. Éd. Les Cahiers du temps, 2006.
  2.  (retour)↑  Comme on sait, les six poèmes ne seront « réintégrés » dans l’œuvre qu’en 1949, à l’issue du procès en réhabilitation. Sans pour autant être réinsérés à leur place initiale, deux nouvelles éditions augmentées étant parues entre-temps, l’une en 1861 et l’autre post mortem, en 1868. La quasi-totalité des éditions d’aujourd’hui suivent le plan de celle de 1861, dernière ordonnée du vivant de l’auteur, et publient séparément les pièces ajoutées dans l’édition de 1868. Les six pièces condamnées figurent également, à part, dans le recueil Les Épaves que Poulet-Malassis publia à Bruxelles, où il vécut en exil de 1863 à 1871.