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Art, artistes, État, Arearevue)s(

mars 2007, no 14

208 p. : ill. ; 28 cm. ISSN 1633-3543 : 20 €.
50, rue d’Hauteville – 75010 Paris. www.areaparis.com

par Philippe Poirrier

La revue trimestrielle Arearevue)s( consacre sa quatorzième livraison aux relations entre l’art, les artistes et l’État. La rédaction, qui « souhaite que l’État soutienne une politique de défense de la diversité dans une société multiculturelle », a opportunément choisi la conjoncture électorale pour connaître la position des acteurs politiques sur l’importance qu’ils donnent ou pas au rôle de la culture, des arts et de la communication dans la société. Saluons d’emblée cette initiative alors que ces thématiques peinent à percer dans le débat public, et n’ont guère été mobilisées par les différents candidats.

Comme à son habitude, la revue donne la parole à des chercheurs, des acteurs des politiques publiques de la culture et à des artistes. La présentation formelle est particulièrement soignée, et peut s’appuyer sur le riche fonds de Keystone qui a prêté son concours dans le cadre du quatre-vingtième anniversaire de la célèbre agence photographique.

Le silence des artistes

Ce qui frappe à la première lecture, c’est l’étonnant silence des artistes, ici essentiellement des plasticiens. Le milieu des arts plastiques semble moins revendicatif que celui du spectacle vivant qui a toujours su se mobiliser, et médiatiser ses positions. Seul Philippe Garel (auteur, en 1985, du Léon Blum de la place Voltaire dans le XIe arrondissement) signale l’utilité de la commande publique afin de contribuer à la formation du goût. Les autres artistes qui s’expriment semblent considérer que le dispositif de la commande publique n’exige pas une justification. Héritage monarchique, approprié par les républicains depuis le XIXe siècle, cette forme d’intervention est profondément naturalisée, et ne fait débat le plus souvent que pour des raisons esthétiques, mais sa légitimité n’est que rarement discutée 1.

La parole politique, ou le sens de l’action

Aussi les prises de positions des ministres de la Culture qui se sont succédé depuis la création du ministère de la Culture à l’aube de la Ve République sont plus instructives, bien que les reconstructions rétrospectives et la personnalisation (la contribution de Biasini est à ce titre assez caricaturale) simplifient la mise en perspective de l’histoire de la politique culturelle. Un entretien imaginaire avec André Malraux, réalisé à partir d’un montage de ses prises de position, permet de bien comprendre les fondements idéologiques qui ont été à l’origine de « l’Invention de la politique culturelle 2 ». Les prises de position des uns et des autres ne relèvent pas de la langue de bois. Tous, de Jack Lang à Jacques Toubon, de Catherine Trautmann à Jean-Jacques Aillagon, défendent l’existence d’un ministère de la Culture. Le livre et les bibliothèques sont rarement abordés si ce n’est par Catherine Tasca, qui revient sur l’importance du débat qui a divisé l’interprofession sur la gratuité du prêt en bibliothèque, et Jean-Jacques Aillagon. La spécialité thématique de la revue suffit à expliquer cette configuration.

Le rôle des collectivités locales, sans être ignoré, n’est qu’effleuré, et par le biais de la thématique de « régionalisation culturelle ». Seul Jean-Jacques Queyranne signale l’importance des politiques culturelles des collectivités locales sans pour autant remettre en cause la nécessaire présence de l’État qui doit « contribuer à la lutte contre les inégalités tant sociales que territoriales dans l’accès à l’art et à la culture, préserver les conditions de la liberté artistique, réguler le marché, contribuer au rayonnement extérieur 3 ».

Cette livraison témoigne finalement des incertitudes qui caractérisent la politique culturelle depuis deux décennies. Celle-ci existe-t-elle véritablement au-delà de l’addition de politiques sectorielles, légitimes par ailleurs, et dont certaines ont confirmé depuis longtemps leur capacité d’intervention ? C’est bien le sens général de l’action qui demande à être redéfini. Ce travail de définition ne doit pas seulement être l’objet de la mobilisation intellectuelle des acteurs des différents secteurs d’intervention de la rue de Valois, sous peine de conforter une gouvernance exclusivement corporatiste du Ministère. L’enjeu est politique, au sens noble du terme, et s’articule à une vision de la société ; de la « civilisation » pour employer une notion bien oubliée aujourd’hui.

À l’heure où je termine cette note, la pérennité du ministère de la Culture, un moment remise en cause, n’est plus d’actualité. La forte mobilisation des acteurs culturels au lendemain de l’élection du président de la République a sans doute contribué à éviter le retour dans le giron du puissant ministère de l’Éducation nationale.  Autant que la résolution technique de certains dossiers certes urgents – de l’intermittence à la question cruciale des droits d’auteur –, c’est aussi sur la mise à plat des missions du Ministère, de son périmètre d’action, de son pilotage stratégique, et des modalités du partenariat avec les collectivités locales que la nouvelle ministre est attendue.

  1.  (retour)↑  Voir Art et pouvoir, de 1848 à nos jours, Paris, CNDP, 2006.
  2.  (retour)↑  Philippe Urfalino, L’invention de la politique culturelle, Paris, Hachette, 2004 [1996].
  3.  (retour)↑  Voir son récent essai : Jean-Jacques Queyranne, Pour la culture ! De Jean Vilar à Bénabar réussir la suite de l’histoire, Lyon, Éd. Stéphane Bachès, 2007.