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« Chut ! Vous faites trop de bruit ! »

Quel silence en bibliothèque aujourd'hui ?

Marielle de Miribel

« La disparition du silence doit être comptée comme un des indices annonciateurs de la fin. »

Émile Cioran

Le bruit et surtout le sentiment d’être gêné ou agressé par trop de bruit relève d’une évaluation subjective. Certains peuvent dormir sans boules Quiès près d’un aéroport, car l’habitude leur fait ignorer le bruit, et beaucoup d’adolescents font leurs devoirs devant la télévision, en écoutant de la musique, le casque branché sur les oreilles. C’est pourquoi certaines salles de bibliothèque peuvent sembler silencieuses aux uns et bruyantes à d’autres.

Entre silence et bruit, il existe toute une gamme de perceptions individuelles : le silence religieux, le silence relatif, le frémissement chaleureux, le chuchotis convivial, les bruits intempestifs et isolés, le brouhaha, les vagues de conversations, les pics d’agitation, le chahut… ; entre le bruit isolé qui coupe le silence et que tout le monde perçoit, et le boucan où plus personne ne s’entend parler… comment s’y retrouver ? Sur l’opinion de qui s’appuyer pour décréter la norme ? Faut-il laisser la priorité au vieux monsieur qui vient chaque jour lire son quotidien et exige un silence absolu autour de lui, aux étudiants solitaires et concentrés plongés dans leurs manuels, aux mêmes rassemblés en groupe pour élaborer un projet commun ? En la matière, il n’y a pas, ou pas encore, de norme incontestable et mesurable, en décibels, qui puisse dire « c’est trop », « c’est dans la mesure »…

La source du bruit

La source du bruit peut être externe ou interne. Si la nuisance sonore est extérieure à l’établissement (travaux de voirie, flux automobiles ou ferrés), le double vitrage est nécessaire, et efficace si les deux vitrages sont de composition différente, pour éviter la propagation du son.

Si la nuisance est interne, elle peut venir soit des systèmes internes à l’établissement (climatisation, ascenseurs, écoulement d’eaux usées, etc.), soit de l’activité humaine, qui fait l’objet de la vigilance et des complaintes des bibliothécaires.

L’activité humaine

Il est incontestable que la salle la plus silencieuse pour travailler est la salle où il n’y a personne (d’autre). Les gens font du bruit du fait même qu’ils sont en vie : ils marchent, s’assoient, bougent leur chaise, respirent, baillent, éternuent, soupirent, s’esclaffent, bougent des livres, manipulent leurs outils de travail, ferment et ouvrent des portes, avant même d’émettre les sons liés à la relation humaine.

On peut difficilement reprocher aux lecteurs la façon dont ils marchent, s’assoient ou travaillent, et donc la diminution de l’impact de ces bruits sur les autres dépend de la manière dont la bibliothèque est construite et aménagée pour les rendre anodins.

L’activité bibliothéconomique

Les portes claquent, les marches grincent, les téléphones sonnent, les lecteurs optiques bipent, les photocopieurs ronronnent, les claviers clapotent ; de multiples bruits annexes sont liés à l’activité humaine en lien avec la machine.

Si les bibliothécaires se plaignent souvent du bruit que font les lecteurs, ils ne peuvent cependant ignorer le bruit qu’ils produisent eux-mêmes du fait de leur activité de service public : ils répondent au téléphone, ils interrogent les lecteurs et leur répondent, ils parlent entre eux… et produisent eux aussi les bruits propres à l’activité humaine.

Les conversations des lecteurs

Quand on interroge des bibliothécaires irrités par le bruit qui règne dans les salles de service public, ce qui les gêne avant tout, c’est la conversation entre lecteurs. Or cette source de bruit vient en troisième position dans l’émission des sons ; on dirait presque que les bibliothécaires acceptent les multiples sources de bruit ambiant (sans doute parce qu’ils se sentent impuissants à y remédier) mais refusent aux lecteurs le droit de parler.

Or qu’est-ce qu’une bibliothèque ? C’est un lieu collectif où se réunissent des personnes liées par tous les degrés du lien social : certains s’ignorent, d’autres se connaissent de vue, d’autres pratiquent des activités ensemble, d’autres sont amis, d’autres sont intimes ; certains s’y donnent rendez-vous, d’autres travaillent ensemble. Comment les empêcher de parler entre eux ? Dans la vie sociale, en dehors de la bibliothèque, la parole est importante pour saluer l’autre : chacun se dit bonjour, se sourit, se serre la main, et échange quelques paroles anodines qui signent la rencontre : « Ça va ? Tu vas bien ? On se voit ce soir ? », « Comment allez-vous ? La famille, tout va bien ? ». La bibliothèque, si elle désire instaurer (« pour le confort de tous ») des échanges silencieux entre les personnes, doit constamment lutter contre les comportements culturels et sociaux considérés comme naturels de ses lecteurs.

Il est vrai que, dans certains lieux très marqués politiquement ou religieusement, comme la Cité interdite par exemple, les visiteurs et les employés se conforment aux règles en vigueur sans rechigner : les servantes de la Cité impériale chinoise, qui se comptaient par milliers, y entraient vers l’âge de 13 ans, et y passaient leur vie dans le silence le plus total. Dans la salle de lecture de la Bibliothèque nationale, chacun était impressionné par la majesté du lieu et honoré d’y être admis ; personne n’aurait osé y parler à voix très haute ni commettre des bruits « incongrus ».

La bibliothèque, un lieu de contradictions

Dans la perception des bibliothécaires, la bibliothèque est avant tout un lieu de rencontre entre le lecteur et les collections qui y sont mises à sa disposition. Cependant, la notoriété de la bibliothèque passe de plus en plus, en ces périodes de documentation électronique, par la qualité du lien humain qui s’y tisse, entre bibliothécaires et lecteurs, et entre lecteurs. Bien souvent, la bibliothèque est considérée comme l’endroit le plus sympathique et convivial de l’université ou de la ville, et ce serait dommage de perdre cette renommée. À la médiathèque Les Champs libres de Rennes, par exemple, un piano à queue est installé dans la salle des fonds musicaux et des concerts y sont donnés, pendant les heures d’ouverture au public.

Si donc il est illusoire de vouloir limiter au-delà du raisonnable les bruits inhérents à l’activité et aux liens humains, la question se pose différemment : plutôt que de se demander : « Comment faire pour que les gens ne fassent pas de bruit ? », on peut formuler ainsi la question : « Comment limiter les nuisances sonores liées à l’activité humaine ? »

Intervenir sur le bruit

L’introduction du téléphone portable dans les mœurs a augmenté le souci policier des bibliothécaires : de nombreuses bibliothèques l’interdisent, mais cette exigence devient trop contraignante pour les lecteurs qui, comme les bibliothécaires, l’utilisent comme un outil de travail : certains attendent des appels urgents, s’en servent comme montre, ou y laissent en mémoire des références d’ouvrages. Interdire avec trop de rigidité un comportement entré dans les mœurs expose le bibliothécaire à des rapports de force où il risque d’avoir le dessous.

Pour s’adapter aux changements de comportements sociaux des lecteurs, le plus sage serait, comme dans les trains Corail et TGV, de composer et proposer un compromis : le mode vibreur et un sas où les lecteurs peuvent se retirer pour parler librement, sans déranger les autres.

Quand un bibliothécaire en service public juge qu’il y a trop de bruit dans la salle, il cherche d’un œil circulaire à repérer la source la plus active du brouhaha. Il se dirige alors vers le groupe qui discute et leur intime de baisser le niveau sonore de leurs discussions : « Chut, vous faites trop de bruit ! » Même si, bien souvent, les personnes incriminées obtempèrent immédiatement, peu à peu, la discussion reprend et le volume sonore remonte. Vous y retournez deux ou trois fois, mais votre patience, comme la leur, tend à s’émousser avec le temps, et le ton monte, rendant l’intervention encore plus inefficace ; tout le monde s’arrête de travailler et observe avec intérêt la suite des événements, comme au spectacle.

Un autre cas de figure qui se produit fréquemment est la réaction épidermique des personnes incriminées : « Pourquoi moi ? Les autres aussi font du bruit, pourquoi vous en prenez-vous seulement à nous ? Vous n’avez qu’à aller le dire aux autres ! » Le malheureux bibliothécaire se sent piégé, impuissant, et regrette son intervention.

Ce sentiment d’impuissance est tel que, dans certaines bibliothèques universitaires, les magasiniers désertent les salles de service public, laissent le bureau de renseignement vide et se détournent des lieux sensibles quand ils rangent les livres.

Intervenir dans l’architecture du lieu

L’isolation phonique est un souci majeur dans les bibliothèques, à partir du moment où l’on accepte que les personnes s’y comportent normalement. On doit alors pouvoir s’y mouvoir et dialoguer sans gêne pour les voisins. Voici quelques considérations tirées de l’expérience de nombre d’entre elles.

Les deux principes généraux

1. Privilégier les solutions de bruit absorbé plutôt que de bruit réfléchi

La lumière est une onde comme le son : tout ce qui réfléchit la lumière réfléchit aussi le son.  Ainsi, une laque tendue sur des murs ou un plafond produit un effet miroir pour la lumière, mais aussi pour le son.

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Figure 1. Le parcours du son sur une surface réfléchissanteFigure 2. Le parcours du son sur une surface absorbante

Sont des accélérateurs phoniques :

  • les surfaces lisses et brillantes, comme les murs peints et les voiles en béton armé, les revêtements minéraux (dallages, carrelages) les salles vides, les sols soudés qui reconduisent le bruit d’une dalle à l’autre ;
  • les pièces rondes, qui renvoient le son au centre de l’espace ;
  • les mezzanines qui favorisent la transmission sonore d’un niveau à l’autre ;
  • tout ce qui est suspendu et flottant, qui génère des vibrations, comme les escaliers et passerelles métalliques (voir illustration 1).

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Illustration 1. L’escalier d’accès au service interne, bibliothèque Gutenberg, Ville de Paris (architecte : Franck Hammoutène). Photo : Marielle de Miribel

Sont des absorbants phoniques :

  • les tapis et moquettes, les tapisseries, le liège, les livres, les rideaux, les rayonnages absorbants, les baffles acoustiques (plaques de faux plafond suspendues par la tranche), les cloisons à mi-hauteur (de la hauteur de table à 1,50 m).

2. Privilégier les ruptures de face plutôt que des grandes surfaces d’une même tenue

Quand un élément de la pièce reçoit un impact, il vaut mieux éviter qu’il ne l’amplifie et ne le transmette à l’ensemble ; de ce fait, il vaut mieux éviter une dalle de béton et désolidariser les chapes pour éviter par exemple qu’un bruit à un niveau ne se propage aux autres niveaux, inférieurs ou supérieurs.

C’est selon ce principe que l’on place une machine à laver sur un pied anti-vibratile.

Un espace est un cube à six faces. Si les bibliothécaires ont le loisir d’intervenir au niveau des projets en phase préliminaire, les interventions efficaces sont possibles au niveau du sol, des murs et des plafonds.

L’isolation phonique au sol

De nombreuses nuisances sonores sont dues à une mauvaise isolation phonique au niveau du sol : une chaise tirée sur un sol en carrelage ou en pierre résonne bien plus que sur un sol recouvert d’un revêtement souple, posé sur une sous-couche acoustique en PVC.

Pour isoler les bruits, en phase de gros œuvre, il peut être utile de prévoir des flocons de polystyrène noyés dans le béton : ce procédé allège le poids de la chape et isole phoniquement les étages.

En revêtement de sol, un moyen vraiment efficace pour étouffer les bruits de pas est la pose d’un plancher en bois debout, comme on en voit à la bibliothèque universitaire de Paris-VIII à Saint-Denis (voir illustration 2) ou à la médiathèque de Villers-Cotterêts : le bois est coupé en tranches dans l’épaisseur et non en planches dans la longueur, sur une hauteur d’environ 8 cm. Il se traite à l’huile de lin et s’entretient à la serpillière. Il est beau et inusable.

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Illustration 2. Sol en bois debout à la bibliothèque universitaire de Paris-VIII – Saint-Denis (architecte : Pierre Riboulet). Photo : Thierry Kiefer (Service communication SCD Paris-VIII)

L’isolation phonique aux murs

Les matériaux lisses et minéraux, comme le verre, la céramique, le métal, font office de caisse de résonance. Le son s’amplifie et rebondit d’une paroi à l’autre. C’est un inconvénient important pour toutes ces médiathèques modernes en façades de verre et béton. Pour piéger le bruit, rien ne vaut les revêtements de placoplâtre percés à intervalles réguliers de fentes : ce sont des plaques de « Gyptone » chez Placo, « plaques de plâtre à épiderme cartonné perforé, recouvrant un matelas de laine de roche ». Elles se posent aussi bien sur les murs qu’au plafond. On en voit par exemple à la bibliothèque universitaire de droit d’Orléans, où ce système permet aux gens de parler normalement tout en marchant dans les axes de circulation de la bibliothèque, sans gêner les lecteurs qui travaillent tout autour.

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Figure 3. Schéma d’une plaque d’isolation phonique Figure 4. Plaque d’isolation phonique vue de profil : le chemin parcouru par le son

L’isolation phonique au plafond

Outre l’option des plaques de « Gyptone », une méthode efficace d’isolation phonique est le faux plafond acoustique minéral en 60 x 60.

On peut aussi opter pour les « baffles acoustiques » qui piègent le son.

L’isolation phonique des zones d’échange

De nombreuses médiathèques actuelles sont construites sur le modèle de la Bibliothèque publique d’information, en vastes plateaux polyvalents. L’avantage de cette conception architecturale est que la bibliothèque peut s’adapter aux modifications culturelles à travers le temps. L’inconvénient est que cette construction en plateau, qui dégage de grands espaces, permet la circulation libre des sons, qu’aucune barrière n’arrête. Les espaces de la médiathèque ont des fonctions différentes, et les niveaux sonores y sont différents.

On trouve d’abord les espaces techniques qui produisent des nuisances sonores, comme les escaliers, les ascenseurs, les photocopieurs, les toilettes.

Il y a les espaces de circulation comme les zones d’accueil et de renseignements et les grands axes, avec le passage des personnes et des chariots de livres.

Il y a les espaces d’échange comme les zones d’accueil et de renseignements, les salles de téléphone portable, la cafétéria, les salles de travail en groupe, les espaces de détente.

Dans ces zones où le bruit est produit au niveau de la tête, une solution peut être la pose de cloisons à hauteur de tête, assise ou debout, de 0,50 à 1,50 m environ.

L’isolation phonique des niveaux et mezzanines

Les architectes aiment bien les mezzanines et niveaux ouverts, car cette configuration produit des volumes intéressants. Le seul inconvénient est que le son se propage facilement de haut en bas, et vice versa.

La solution passe alors par les options d’aménagement des espaces et du mobilier.

Intervenir dans l’aménagement d’espace

Le lien entre la luminosité et le niveau sonore

Nous avons vu que le son est une onde qui se propage, comme la lumière, et que ce qui favorise l’une favorise l’autre. Un autre lien entre lumière et son tient au rapport d’atmosphère qui lie l’une à l’autre. Si vous allez dans un musée de peinture, vous observez que la lumière y est savamment et parcimonieusement dosée pour éviter des dommages aux œuvres exposées. Et instinctivement, dans la pénombre, les visiteurs se mettent à chuchoter. À l’inverse, dans les grandes surfaces surexposées, les gens n’hésitent pas à s’interpeller haut et fort.

L’idéal serait donc que les grandes baies vitrées des médiathèques puissent occulter progressivement les excès de lumière en fonction des heures de la journée, comme on le voit avec les élégants moucharabiehs de l’Institut du monde arabe.

Les néons et la lumière blanche excitent et fatiguent, alors que la lumière jaune apaise. C’est la raison pour laquelle à la médiathèque de Malmö, en Suède, et ailleurs, les sources de lumière, jaunes, sont focalisées sur des zones limitées, à partir de lustres descendus très bas sur les tables de travail. La pénombre ambiante incite au silence et les lumières individuelles incitent à la lecture concentrée et solitaire. Pour ajouter à la pénombre et éviter la réflexion de la lumière, certaines médiathèques peignent les plafonds en noir, comme dans les magasins de la chaîne commerciale Nature et découvertes, qui fonctionnent sur un mode de marketing très élaboré.

Le lien entre les matériaux froids et le bruit

Pour reprendre l’exemple de la chaîne Nature et découvertes, les gens s’y sentent bien, trouvent le lieu reposant, et tout est mis en œuvre pour obtenir ce résultat. Les espaces sont agencés de manière à faire circuler les visiteurs dans les rayons, qui offrent des produits naturels, comme diverses essences de bois, de la terre cuite, des pierres naturelles, des tissus, etc. Les visiteurs ressentent un bien-être qui les incite à se ressourcer en silence ou à parler de manière naturelle, sans forcer la voix. À l’inverse, les métaux, les vitrages, le béton, les matières plastiques agissent de manière négative sur l’humeur des visiteurs, et les incitent à hausser inconsciemment le ton.

Le lien entre les couleurs froides et le bruit

On parle généralement de couleurs gaies, vives, comme le rouge, le jaune, l’orange, par opposition aux couleurs froides, qui assombrissent l’humeur. En fait, pour que l’œil soit satisfait, il lui faut l’harmonie des couleurs et la présence et l’équilibre entre les trois couleurs primaires. Un vert, par exemple, appelle une touche de rouge, sous quelque forme que ce soit ; et la nature, dans les forêts canadiennes ou les jardins tropicaux, propose des associations de couleurs parfois élaborées comme une feuille d’un vert pistache offrant au revers des tons lie-de-vin.

On constate à l’expérience que, si les lecteurs se sentent bien, ils s’apaisent et se relaxent, le plus souvent dans le silence ou la conversation de bon aloi.

Intervenir dans l’agencement du mobilier

Pour réfléchir sur l’agencement des mobiliers, deux principes d’aménagement méritent toute notre attention : les zones dégagées n’offrent pas d’obstacle à la propagation du bruit, et le croisement des regards invite au lien relationnel.

Les zones dégagées n’offrent pas d’obstacle à la propagation du bruit

Une grande salle sans mur, ni cloisons, ni rayonnages est un vaste hangar à bruits, où le moindre son intempestif se propage et s’amplifie. Pour éviter de tels inconvénients, certaines bibliothèques, comme la médiathèque de Malmö en Suède, privilégient les aménagements silencieux dans ces espaces (les rayonnages) et renvoient les zones à bruits potentiels comme les tables de travail dans les coursives où le son est étouffé par des obstacles matériels (voir illustration 3).

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Illustration 3. L’implantation des rayonnages de prêt à la médiathèque de Malmö. Photo : Marielle de Miribel

Le croisement des regards invite au lien relationnel

Une grande salle aménagée en tables de travail alignées ne peut que générer beaucoup de bruit si les lecteurs ont la possibilité de croiser le regard des autres (voir figure 5).

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Figure 5. Disposition des tables de travail en salle de lecture qui permet ou favorise les échanges verbaux et relationnels

Pour éviter ces sources potentielles de bavardage et de bruit, et si l’on souhaite un silence relatif, il vaut mieux placer les tables de manière à éviter le croisement des regards, selon la disposition d’une salle de classe classique : les échanges verbaux entre les personnes se font uniquement entre voisins de table (voir figure 6).

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Figure 6. Disposition des tables de travail en salle de lecture limitant les échanges verbaux et relationnels

C’est le type de relations, très limitées, que l’on trouve aussi le long des tables filantes, où les lecteurs sont installés sans vis-à-vis, le long des coursives ou des parois vitrées.

Si les lecteurs sont placés en vis-à-vis autour de grandes tables, pour éviter le croisement des regards, on peut installer des rampes lumineuses au niveau des regards ou des carrels, qui isolent chacun dans son univers (voir figure 7).

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Figure 7. Carrels de lecture invitant au retrait et à la concentration

Mais cette disposition n’est efficace que si toutes les places sont aménagées en carrels ; si, par exemple, on place des carrels sur les extrémités des tables et pas au milieu, les conversations croisées des lecteurs installés au centre de la table vont nécessairement gêner les lecteurs installés dans les carrels aux extrémités.

Le lien relationnel crée du bruit tandis que la concentration et le retrait créent du silence.

Si l’on veut créer un îlot de convivialité autour des bandes dessinées, les sièges sont alors disposés en rond ou en carré en vis-à-vis, au centre des bacs à livres ; si, en revanche, on désire créer un espace de solitude, les sièges sont installés en étoile autour des bacs à livres (voir figure 8).

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Figure 8. Disposition des sièges et des bacs à livre invitant à la convivialité ou au silence

Dans le même esprit et toujours à la médiathèque de Malmö, l’espace de lecture des quotidiens est occupé par de jolies chaises tournantes en bois traité, fixées au sol environ tous les 1,50 m, en damier, pour permettre aux lecteurs d’avoir la place nécessaire pour déplier leur journal et le lire en paix, dans cet espace qui est un îlot protégé, hors des zones de circulation (voir figure 9 et illustration 4).

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Figure 9. Disposition des sièges de lecture des quotidiens à la médiathèque de Malmö (Suède)

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Illustration 4. La salle de lecture des quotidiens à la médiathèque de Malmö (Suède). Photo : Marielle de Miribel

Intervenir dans la prise de conscience collective

Bien souvent, les personnes qui parlent et contribuent au brouhaha ambiant n’ont pas conscience de parler fort et de gêner leurs voisins. Elles prendront donc bien souvent en mauvaise part vos réflexions et interventions qui, destinées à les contenir, risquent au contraire de les inciter à la rébellion et la résistance argumentée. Il y a deux manières de contourner le problème :

– l’humour dans les injonctions.

Vous pouvez rappeler le règlement en vigueur avec humour, en affichant par exemple des caricatures de bibliothécaire à grosses lunettes, chignon et verrues sur le nez, etc., cherchant à imposer silence d’un air de bouledogue : si vous acceptez de vous moquer de vous-mêmes, vous ne pouvez pas être foncièrement mauvais !

– la communication événementielle : les campagnes d’affichage.

Un moyen très efficace mais plus coûteux est de faire appel à des agences de communication dont c’est le métier de transmettre des messages destinés à être perçus. Nous pouvons citer ici l’expérience de la bibliothèque Cujas à Paris qui fit deux campagnes de communication pour lutter contre le bruit dans les salles 1.

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Bibliothèque Cujas © Teymour Corporate

La première campagne était une exposition d’une vingtaine d’affiches grand format disposées dans le hall d’accueil, le grand escalier et les zones de circulation : sous des photographies d’agences professionnelles, la légende, minimaliste, disait « Chut ! » dans toutes les langues du monde ; on y voyait par exemple :

  • un joueur de golf penché sur sa balle ; la légende : Hush ! Chut en anglais ;
  • un joueur d’échec, la main sur un de ses pions ; la légende : , chut en russe 2 ;
  • un chasseur botswanais, concentré sur sa proie, prêt à tirer sa flèche ; la légende : Didimala, chut en setswana. Etc.

Et la finale : une affiche de la salle de lecture de la bibliothèque Cujas occupée par des lecteurs concentrés ; la légende : Chut ! La bibliothèque Cujas vous remercie d’éteindre votre téléphone mobile et de parler à voix basse.

La deuxième campagne était conçue selon le même principe, mais la légende des photos d’affiches indiquait le nombre de décibels produit par le bruit des personnages ou motifs de la photo. Par exemple : le décollage d’un avion : 130 décibels ; les cris d’un nouveau-né : 100 décibels ; une voiture qui passe dans la rue : 80 décibels ; et en finale, la page d’un livre que l’on tourne : 1 décibel.

Qu’est-ce qui motive la fréquentation d’une bibliothèque en ces années où Google est roi ? Si les lecteurs viennent chercher du silence et de la concentration, la bibliothèque doit favoriser la qualité du silence souhaité ; si les lecteurs viennent chercher du lien et de la convivialité, la bibliothèque doit pouvoir offrir des occasions de rencontres, de partage, de travail en commun et d’échanges. À elle de faire en sorte de proposer l’un et l’autre sans que des publics hétéro-gènes se gênent les uns les autres.

Mai 2007

  1.  (retour)↑  Campagnes orchestrées par l’agence de communication Teymour.
  2.  (retour)↑  Schhhh, équivalent de Chut ! Silence se dit : [« Tiché »]. Ndlr.