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Un panorama de la biblioblogosphère francophone à la fin de 2006

Marlène Delhaye

Nicolas Morin

Un weblog ou blog ou blogue (nous n’emploierons pas le terme choisi par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France 1 de « bloc-notes » qui ne correspond que très rarement à la réalité des usages) est « un site web 2constitué par la réunion d’un ensemble de billets triés par ordre chronologique. Chaque billet (appelé aussi note, post ou article) est, à l’image d’un journal de bord ou d’un journal intime, un ajout au blog ; le blogueur (tenant du blog) y porte un texte, souvent enrichi d’hyperliens 3et d’éléments multimédias et sur lequel chaque lecteur peut généralement apporter des commentaires. »

Créé par un logiciel spécifique d’utilisation très simple, il propose généralement une solution de syndication des contenus en XML (RSS ou Atom).

Les weblogs sont apparus à la fin des années 1990 et s’inscrivent dans le droit fil des pages web personnelles que pouvaient tenir les internautes suffisamment avertis pour pouvoir faire eux-mêmes leur propre page.

Cette forme de publication en ligne a véritablement commencé de façon significative en 1999 avec l’apparition de sociétés commerciales dédiées à ce secteur (LiveJournal et Blogger en particulier) et a gagné une visibilité publique très significative à partir de 2001, avec des blogs à la limite du journalisme, comme DailyKos 4 ou Kausfile 5.

Les premiers weblogs professionnels tenus par des bibliothécaires (que nous appellerons dans la suite biblioblogs par commodité et malgré la laideur du néologisme) sont apparus, semble-t-il, au début de 2002 :  The Shifted Librarian 6, qui est l’un des plus anciens, date de janvier 2002, avec un post sur Google… notant d’ailleurs que (trop) peu de personnes savent ce qu’est Google.

En France, le premier weblog équivalent – celui de l’un des auteurs de cet article, Nicolas Morin 7 – est né en juin 2003, vite transformé en blog collaboratif – des deux auteurs –, BiblioAcid, et suivi de peu par Figoblog, encore en activité. Dans les deux cas, on est dans une phase où les weblogs ont déjà pris une certaine ampleur, les bibliothécaires n’ont donc pas été particulièrement précurseurs dans ce domaine.

Aux États-Unis, entre 2002 et 2006, le nombre de biblioblogs a crû de façon très importante pour atteindre aujourd’hui plusieurs centaines. Ils ont acquis un certain poids dans la profession, au point de représenter en tant que tels une force politique au sein de l’American Library Association, les derniers présidents de l’ALA ayant eu à se positionner par rapport aux problématiques définies par la communauté des blogueurs. Signe de l’évolution des mœurs des bibliothécaires sur ce thème : alors que l’avant-dernier président de l’ALA, Michael Gorman, affichait un clair mépris envers les blogueurs, la présidente en exercice, Leslie Burger, anime son propre blog. On notera aussi que certains blogueurs ont été recrutés, directement à la suite de leurs écrits en ligne, dans des revues professionnelles (David Lee King 8, par exemple) ou à des postes d’enseignement en Library and Information Science (Michael Stephens 9, par exemple). Les biblioblogueurs professionnels restent rares cependant, le cas de Steven Cohen 10 est une exception.

En France, pendant la même période, de nombreux biblioblogs sont aussi nés. Certains sont morts : le genre n’a pas une longévité extraordinaire. En janvier 2007, le répertoire Bibliopedia recensait une cinquantaine de blogs répondant à la définition d’un biblioblog : un blog parlant du métier de bibliothécaire et des préoccupations de cette profession.

Ce que nous avons voulu faire

En septembre 2005, Walt Crawford a fait paraître une étude intitulée « Investigating the Biblioblogosphere 11 ». Il s’agissait d’une vaste enquête statistique sur les biblioblogs, examinant les statistiques d’usages, la fréquence des posts, leur longueur, etc. Examinant également leur style, puisqu’on y trouvait aussi bien des blogs de signalement de ressources que des blogs d’opinion, en passant par des blogs « de niche », traitant d’un sujet spécifique au sein de la bibliothéconomie. Bref, Walt Crawford proposait un véritable tableau de la biblioblogosphère en 2005. Il a renouvelé l’expérience sous une forme plus condensée en août 2006 12.

Il nous a semblé intéressant de produire, à dix-huit mois de distance, une étude similaire sur les biblioblogs francophones. Nous avons d’abord réfléchi à la liste des blogs que nous retiendrions pour notre étude, ainsi qu’aux différentes métriques que nous utiliserions pour les évaluer.

Le premier critère peut sembler tautologique : les biblioblogs sont des blogs tenus par des individus, le plus souvent, mais pas nécessairement, bibliothécaires, qui parlent de bibliothèque ou de bibliothéconomie. Nous écartons donc les blogs institutionnels de bibliothèque : il s’agit ici d’examiner les blogs qui parlent du métier, et non pas les blogs qui s’adressent aux publics des bibliothèques.

Le second critère consiste à vérifier que le blog est bien « vivant », c’est-à-dire qu’il a publié au moins un article par mois entre septembre et décembre 2006.

En combinant les deux critères, nous avons donc une règle simple : nous éliminons les blogs qui, au dernier trimestre 2006, n’ont pas publié au moins un article par mois qui parle, peu ou prou, de bibliothèque ou de bibliothéconomie. Bref, nous éliminons les blogs morts ou hors sujet.

Pour constituer la liste initiale, nous avons utilisé nos blogrolls (liste de liens vers d’autres blogs) respectifs, ainsi que la liste des blogs signalés par le wiki Bibliopedia : nous avons ainsi appliqué nos deux critères à un ensemble de 47 blogs. Seuls 13 d’entre eux, soit environ 27 % des blogs que nous avions pris en considération, ont survécu à l’opération. C’est pour nous une première surprise : cela revient à dire que 75 % des blogs que nous avions a priori considérés comme des biblioblogs, parce qu’ils étaient dans nos blogrolls, dans les liens d’autres biblioblogs ou signalés dans Bibliopedia, ne sont pas en fait des biblioblogs. Une minorité parce qu’ils sont, sinon morts, du moins agonisants. Mais une majorité parce que, s’ils ont bien une activité, ils ne parlent pas, en fait, de bibliothèque ni de bibliothéconomie.

C’est un point que nous examinerons plus bas.

Nous avons pris des décisions différentes pour deux blogs qui étaient à la limite :

– Bibliotheques 2.0 13 a été écarté parce qu’il n’existait pas en septembre 2006, même si, pour tous les mois suivants, il respecte nos critères de sélection ;

– Tour de Toile du BBF a été retenu bien qu’il s’agisse d’un blog institutionnel et non personnel. Il nous a semblé qu’il ne s’adressait pas au public des bibliothèques mais aux bibliothécaires et qu’en conséquence, on devait le retenir.

Audience des biblioblogs

Les blogs retenus selon les critères explicités ci-dessus sont : Le babouin, Bibliobsession 2.0, Bibliothecaire, le Bloc-notes de Jean-Michel Salaün, Bruits et chuchotements, Figoblog, /home/nicomo/pro, Klog, Marlene’s Corner, Pintiniblog, Tour de Toile du BBF, Vagabondages, Les yeux ouverts 14.

Leur faible nombre, 13, rend cependant difficile d’envisager une étude statistique réellement significative. On peut néanmoins essayer de chercher quelques indications quant à leur audience. Il faut d’abord noter que le public visé est restreint : il s’agit des bibliothécaires francophones, et non pas du grand public. Il faut noter encore que les blogs, s’ils ont pris beaucoup d’ampleur, sont encore un phénomène neuf, dont l’usage ne s’est pas entièrement généralisé (le site Médiamétrie 15 estimait en janvier 2007 que seul un internaute sur trois consultait un blog au moins une fois par mois).

La plateforme de lecture de blogs, Bloglines 16, annonce le nombre d’abonnés par son intermédiaire à chaque fil RSS. Mais il est difficile d’en tirer des informations pertinentes, si ce n’est la position des blogs les uns par rapport aux autres. Il est très rare que les blogs en question dépassent la centaine d’abonnés (Figoblog, le Bloc-notes de Jean-Michel Salaün et le Tour de Toile du BBF sont les seuls dans ce cas) ; la plupart tournent autour d’une trentaine d’abonnés, et cela peut descendre jusqu’à deux abonnés. À titre de comparaison, d’après les sources Bloglines, le blog de Lorcan Dempsey, responsable du département Recherche d’OCLC, a 563 abonnés, tandis que l’un des plus populaires et des plus anciens, The Shifted Librarian, en a 1 591 : il est vrai que tous les deux s’adressent à une communauté bien plus vaste que celle des bibliothécaires francophones. À titre d’indication encore, et pour rester dans la sphère francophone, un blog « grand public » comme celui de Pierre Assouline pour Le Monde a 148 abonnés en mars 2007.

Prenons le cas des deux blogs des auteurs de cet article, pour lesquels nous possédons évidemment des statistiques plus complètes :

– Le blog /home/nicomo/pro a 69 abonnés Bloglines et reçoit en moyenne 65 visiteurs uniques par jour.

– Marlene’s Corner a 89 abonnés Bloglines et reçoit en moyenne 56 visiteurs uniques par jour.

Ces deux blogs reçoivent 90 % de visiteurs en provenance de France ou de pays francophone, les 10 % restants se dispersant sur une multitude de pays. Il est difficile de tirer quoi que ce soit de ces statistiques, si ce n’est qu’en toute hypothèse, le lectorat est numériquement assez faible. Ce qui ne signifie pas que les blogs ne sont pas lus, mais plutôt que les lecteurs ne semblent pas réguliers : à raison d’une cinquantaine de lecteurs par jour cependant, une bonne part de la profession lit, de temps à autre, quelques blogs.

À titre anecdotique, depuis deux ans, il est fréquent que les collègues que nous rencontrons pour la première fois, lors de telle ou telle manifestation ou réunion professionnelle, mentionnent le fait qu’ils connaissent notre blog. Il semble que le renom du blog et, en tout cas, la publicité qu’il apporte à son auteur aillent bien au-delà de son lectorat régulier, qui est assez faible.

Style et contenus des biblioblogs

D’abord une remarque sur le style. Hormis l’institutionnel Tour de Toile du BBF, tous les blogs étudiés partagent une même démarche stylistique générale. On y écrit « légèrement », de façon volontairement informelle, en usant parfois largement des emoticons, des clins d’œil, private jokes et autres références de blog à blog. On y écrit aussi assez souvent des choses qui, sans être intimes, sont néanmoins personnelles : livres lus, musiques écoutées, voyages ont assez régulièrement leur place dans ces blogs qui, malgré tout, restent des blogs professionnels.

On peut noter, en passant, que ce style largement partagé et les références que les blogueurs font les uns aux autres contribuent certainement à l’émergence d’une notion de communauté : on parle la même langue. Parle-t-on de la même chose ?

Les thématiques

Le blog Les yeux ouverts est à mettre à part. Il parle de la lecture publique, des rapports aux lecteurs d’un bibliothécaire d’une petite bibliothèque rurale dont il est l’unique employé. Les yeux ouverts est, parmi les blogs professionnels étudiés, celui qui reste le plus proche de la définition du blog comme « journal intime ».

Dans les autres blogs, il y a une belle homogénéité des thématiques abordées : la documentation électronique, les bibliothèques numériques et l’informatique documentaire sont quasiment les seuls sujets couverts par les auteurs. Ce qui n’est pas vraiment une surprise étant donné que les auteurs sont généralement chargés de ces questions dans leurs établissements. Et que les bibliothèques universitaires sont les plus représentées dans ce panel : 70 % des auteurs travaillent dans une bibliothèque d’État. On peut remarquer que la proportion s’inverse quand on examine les blogs d’établissements : sur les 34 blogs de bibliothèques recensés par Bibliopedia, seuls 30 % émanent d’établissements universitaires ou assimilés.

Certains sujets ont un aspect nettement prospectif : on parle de choses qui pourraient être, mais qui n’ont pas pour l’instant de réalité concrète dans les établissements. C’est le cas par exemple des archives ouvertes, qui suscitent beaucoup de débats et font l’objet de projets et de réflexions. Mais aucun blogueur ne peut parler concrètement de la mise en œuvre et de la gestion d’une archive ouverte, aucun établissement n’ayant pour l’instant d’archive ouverte en production. Il en va de même pour les débats autour de l’Opac, de ses insuffisances et de son avenir. Dans ces deux exemples, les blogs veulent jouer un rôle d’espace de réflexion prospective, et aussi un rôle d’aiguillon pour les bibliothécaires, indiquant des orientations que les blogueurs pensent souhaitables pour la profession.

Les sources

Il est un autre élément intéressant à noter : les sources. Les biblioblogueurs sont de grands lecteurs de leurs homologues anglo-saxons. Ils exploitent au maximum toutes les publications et les réalisations commentées des bibliothèques et des bibliothécaires nord-américains. C’est sans doute un élément qui, sans être radicalement nouveau, a certainement pris une ampleur tout à fait nouvelle grâce aux blogs.

L’explosion du web depuis les années 1995 et l’explosion des blogs depuis quatre ou cinq ans font qu’il est désormais possible de partager en temps réel les interrogations, mais aussi les réflexions, des collègues outre-Atlantique, et les biblioblogs français, qui s’alimentent tous à cette source, peuvent ainsi proposer des éléments de comparaison avec la situation française.

On peut aussi parfois soupçonner que les réalisations américaines entrevues sur le web sont utilisées par les biblioblogueurs francophones comme contre-exemples de situations françaises qu’ils ne critiquent cependant pas ouvertement : « Regardez ce qu’on peut faire », disent-ils, sans ajouter explicitement, mais en le sous-entendant très clairement, « Regardez ce que nous ne faisons pas ». C’était une tactique privilégiée du blog BiblioAcid en son temps, et on la retrouve encore fréquemment.

Car il est un autre point qu’on peut relever : les biblioblogs ne sont pas explicitement critiques et se contentent de souligner ou bien des réalisations positives qui ne valent critique que par contraste avec la situation présente ; ou bien des réflexions ou des débats critiques qui se tiennent outre-Atlantique. Il n’y a pas, dans les biblioblogs, et malgré une exception individuelle ici ou là (un ou deux posts de /home/nicomo/pro ou du Babouin en particulier), de critique française des bibliothèques ou des bibliothécaires français.

Les grands absents

Un certain nombre de sujets bibliothéconomiques ne sont pas couverts par les blogs. C’est une sorte d’inventaire à la Prévert, dont une grande part concerne des sujets qui intéressent pourtant la profession :

– les bibliothèques comme bâtiments ;

– l’évaluation des personnels, sujet pourtant d’actualité dans la période considérée et qui suscite dans la profession de vifs débats, en particulier dans la fonction publique d’État : ces débats ne sont pas relayés par les biblioblogs ;

– plus généralement, tout ce qui concerne les ressources humaines ;

– la gestion des collections et les politiques documentaires, à l’exception de quelques réflexions éparses, sur les collections électroniques pour l’essentiel ;

– les questions budgétaires : la période considérée était aussi celle où les budgets de l’année 2007 étaient décidés. Pourtant, à lire les biblioblogs, on a le sentiment que les bibliothèques, et les bibliothécaires, n’ont que très peu de rapports avec l’argent ;

– les rapports de la bibliothèque avec son environnement institutionnel : le ministère, l’université, la ville, les bibliothèques voisines.

Un certain nombre de thèmes, dans cette liste, pourraient poser problème au regard de l’obligation de discrétion du fonctionnaire, tous les blogueurs en question étant fonctionnaires. C’est le cas en particulier des relations avec la hiérarchie administrative. Certains thèmes – comme l’évaluation – sont difficiles à aborder dans la mesure où ils débordent très vite sur les relations personnelles. Parler publiquement d’évaluation des personnels n’est pas du tout impossible, mais nécessiterait, certainement, prudence et doigté.

On peut être étonné, cependant, de ne rien lire sur les bâtiments, les budgets ou les collections. Une explication partielle tient sans doute au mode de communication : les bibliothécaires qui bloguent sont encore, le plus souvent, ceux qui s’intéressent à la chose informatique, et n’ont pas ou rarement de responsabilités administratives ou budgétaires globales. Il est possible que, les blogs se diffusant encore un peu plus, ce biais s’amenuise. Mais pour l’instant, des pans entiers de la bibliothéconomie ne sont pas couverts par les biblioblogs. Il y a donc encore beaucoup de place à prendre pour des biblioblogs sur ces thématiques.

Revenons à la question des biblioblogs qui n’en sont pas. Notons d’abord que les blogs que nous n’avons pas retenus pour cette étude sont souvent très intéressants. Le fait que nous ne les ayons pas retenus n’est pas un jugement sur leur qualité, mais une observation neutre : leur sujet principal n’est ni la bibliothèque ni la bibliothéconomie. De fait, gage supplémentaire d’intérêt, on les retrouve dans la majorité des blogrolls des biblioblogueurs.

De quoi parlent-ils alors ? Pour faire vite : de Google, du web et surtout du web 2.0, d’informatique, surtout grand public. Et de contenus : livres, disques et films. Ainsi Discobloguons présente des disques et des livres sur la musique ; Jeux Vidéo et Bibliothèques parle de jeux vidéo (longuement et avec science) mais pas vraiment de bibliothèques ; Gatsu Gatsu parle d’informatique grand public (Apple, le iPhone, etc.), d’art, de bandes dessinées…

La question de l’anonymat

Il est un dernier élément qu’il faut introduire dans notre examen des biblioblogs francophones, qu’il s’agisse de la liste des 13 que nous avons examinés plus en détail ou de la cinquantaine de blogs envisagés au départ : la publication anonyme est quasiment de règle. C’est d’autant plus intéressant qu’aux États-Unis, au contraire, elle est tout à fait exceptionnelle. Plusieurs collègues américains sollicités sur le sujet (à commencer par Walt Crawford) l’ont estimée à environ 5 à 10 % des biblioblogs. Ce qui est le plus courant c’est de donner son nom, décrire son emploi, donner son affiliation, tout en spécifiant que les opinions exprimées n’engagent que leur auteur. Ce que dit Peter Binkley, par exemple, est tout à fait typique : « This is Peter Binkley’s blog 17. I’m the Digital Initiatives Technology Librarian at the University of Alberta ; but the opinions expressed here are mine own. »

Walt Crawford explique cela par le fait qu’aux États-Unis, « à moins de faire de la satire, l’anonymat réduit tellement l’impact de la publication que la plupart des blogueurs signent de leur nom ».

Qu’en est-il dans la sphère francophone ? Dans quelques très rares cas, le blogueur s’identifie clairement, et mentionne l’institution pour laquelle il travaille, même si le blog n’engage pas son institution. C’est le cas de Fabrizio Tinti à l’université catholique de Louvain, de Jean-Michel Salaün à l’Ebsi (École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’université de Montréal), de Nicolas Morin à l’université d’Angers, c’est le cas (particulier il est vrai) du Tour de Toile du BBF ou d’Urfist Info. Dans quelques autres cas, le blogueur s’identifie à titre personnel et mentionne qu’il est bibliothécaire, sans dire dans quel établissement : c’est le cas de Marlène Delhaye sur Marlene’s corner ou de Clotilde Vaissaire sur Klog.

Dans la très grande majorité des cas cependant, le blogueur est anonyme ou, plus exactement, il utilise un pseudonyme, et il n’identifie pas l’établissement dans lequel il travaille : Figoblog, le Babouin, Vagabondages et, en fait, presque tous les autres blogs sont dans ce cas. C’est aussi une règle presque systématique pour tous les blogs signalés par Bibliopedia mais non retenus dans cette étude.

Pour qui suit ces choses d’un peu près, et étant donné la taille de la communauté des biblioblogueurs, il est assez facile de savoir qui écrit Figoblog, le Babouin ou Vagabondages. Mais il n’empêche qu’il s’agit de publications qui, si l’on peut dire, avancent masquées.

Anonymat et liberté d’expression

Nous avons sollicité un certain nombre de ces blogueurs anonymes pour les amener à expliciter leur position à cet égard. Nous voulions savoir pourquoi ils avaient choisi l’anonymat. Pensaient-ils que leur anonymat était relatif ? Que leurs collègues connaissaient leur blog ? Envisageaient-ils de sortir de l’anonymat ? De révéler leur affiliation à une bibliothèque spécifique ? Si oui (ou non), pourquoi ? Surtout, pensaient-ils que l’anonymat avait des conséquences sur la façon dont ce qu’ils écrivaient pouvait être reçu ? Pensaient-ils que cela limitait l’impact de ce qu’ils écrivaient ?

L’argument de la liberté d’expression revient comme un leitmotiv chez de nombreux blogueurs interrogés. Mais il y a pour nous quelque chose de très troublant à constater que tout un groupe, au sein d’une profession, ressent le besoin de se protéger derrière un pseudonyme pour pouvoir bénéficier d’une plus grande « liberté d’expression ». On pourrait en déduire qu’ils ont le sentiment de ne pas bénéficier de la liberté d’expression suffisante pour parler en leur nom propre. Et il est vrai que plusieurs blogueurs nous ont indiqué que le choix de l’anonymat était, pour eux, subi : ils y avaient eu recours pour éviter d’avoir à affronter l’hostilité (présumée) de leur hiérarchie et de leur institution. L’un parle d’une hiérarchie « pas toujours très commode ». « Je craignais, continue-t-il, qu’elle ne tombe sur le blog par hasard et ne me le reproche ». Un autre note le problème du positionnement de son blog par rapport à son établissement, et ajoute que « dans un autre cadre, plus serein, l’anonymat n’aurait pas de sens ».

Dans presque tous les cas, d’ailleurs, l’anonymat est relatif : dès que le blog s’inscrit dans la durée, les collègues de travail finissent par vous connaître aussi comme auteur du blog en question. La plupart des blogueurs ont fait l’expérience, directement ou indirectement, de discussions avec des responsables d’établissement parfois mal à l’aise avec une communication qu’ils ne maîtrisent pas : il est nouveau qu’un agent prétende à la parole publique, tout en déclarant n’engager que lui-même et pas son établissement. De ce point de vue, les blogs peuvent bousculer, c’est certain, les hiérarchies et les voies de communication habituelles.

On reste alors, pour les anonymes, dans un entre-deux où le blog et son auteur, connus de tous, n’ont néanmoins pas d’existence officielle et réelle. La situation est d’une grande ambiguïté : un blogueur ayant récemment changé d’emploi nous a déclaré avoir mis son blog, pourtant anonyme, dans le CV qu’il a transmis à son nouvel employeur ; et un autre nous a raconté comment un directeur lui avait déclaré être intéressé par sa candidature « malgré le blog ».

Dans l’ensemble néanmoins, ces réticences de la hiérarchie, tout comme la défense de l’anonymat par les blogueurs au nom de la liberté d’expression, sont d’autant plus frappantes qu’elles semblent inutiles puisque, on l’a déjà noté, les biblioblogs francophones sont tissés d’un discours positif appelant à la mobilisation plus que de véritables critiques de qui ou de quoi que ce soit.

Anonymat et validation de l’information

Concernant les conséquences de l’anonymat sur la validation de l’information et sur l’influence que peuvent escompter les blogueurs au sein de la profession, l’idée de l’auto-validation par les pairs au sein de la biblioblogosphère revient souvent. Mais cet argument est limité, et certains blogueurs, pourtant anonymes, explicitent bien les problèmes que cela pose. L’un explique : « En tant qu’utilisateur de blogues professionnels, un de mes premiers réflexes est de vouloir situer l’auteur dans son environnement professionnel. J’ai moi-même tendance à préférer les blogues dont l’auteur est clairement identifié », sachant que l’impact de ce qu’il écrit est limité par son anonymat, « notamment en ce qui concerne la difficulté d’évocation d’expériences, de problématiques purement locales (mais qui sont justement ce qui pourrait le plus intéresser les autres !). Ca peut également diminuer la crédibilité des propos ».

Il faut noter que la signature et l’affiliation sont à la base de toute publication scientifique et universitaire. Dans le nom, et plus encore dans l’affiliation, s’inscrit une validation du texte et de son auteur. Un texte de philosophie produit par un professeur des universités n’a pas a priori le même poids qu’un texte produit par un instituteur faisant, le week-end, de la philosophie en amateur. On pourra répondre que les biblioblogueurs ne cherchent pas, dans leurs blogs, à faire une publication « scientifique et universitaire ». Il n’empêche, l’argument vaut au sein de tout milieu professionnel : la position dans le champ, pour employer un vocabulaire sociologique, n’est pas un critère qu’on peut écarter si facilement ; le responsable de la documentation électronique d’une grande bibliothèque universitaire a, quand il écrit sur le sujet, une autorité a priori plus importante qu’un collègue responsable de la section jeunesse d’une bibliothèque municipale. Et plus importante, a fortiori, que celle d’un anonyme.

Par ailleurs, il faut souligner à quel point l’anonymat est, en théorie, à l’opposé de notre culture professionnelle, puisqu’un des rôles des bibliothécaires est de former les usagers à l’évaluation de l’information, et que nous insistons toujours, dans ce cadre, sur l’identification des auteurs et de leur affiliation comme source importante de validation de l’information. Les bibliothécaires enseignent aux étudiants en médecine, par exemple, qu’il y a une gradation allant de la page personnelle d’un amateur sur la maladie de Kahler, à une page personnelle d’un professeur de cancérologie, à un article sur les myélomes multiples dans une revue peer reviewed.

Cela ne signifie pas que l’argument, avancé par l’auteur de Figoblog, d’une validation par le web lui-même, par les liens, les citations, la popularité, ne soit pas recevable. Mais il nous semble que cette forme de validation peut très partiellement seulement corriger l’absence d’affiliation : si notre philosophe professeur des universités publie en ligne des textes médiocres, le crédit dont il bénéficie du fait de son statut s’épuisera rapidement. À l’inverse, si notre instituteur-philosophe publie des textes de qualité, son crédit augmentera. Mais il serait naïf de penser que l’écart de crédibilité entre les deux s’effacera entièrement.

Anonymat et marginalisation des biblioblogs

Finalement, il semble que l’anonymat est un problème mineur si on s’adresse à la seule communauté des biblioblogueurs : dans ce cadre, l’anonymat est relatif, et les biblioblogueurs eux-mêmes savent, en fait, qui se cache derrière Bibliobsession ou Bruits et Chuchotements. Et, dans ce cadre, qui est entièrement circonscrit au web (les autres biblioblogs), l’effet d’auto-validation par le web, les liens et la popularité relative au sein du champ jouent à plein.  Au point même que cette validation amène les biblioblogueurs à intervenir lors de journées professionnelles sur les thématiques couvertes par leur blog, ce qui fragilise d’autant leur anonymat.

Mais il est difficile d’imaginer que c’est ce discours proche du solipsisme que visent les bibliogueurs : leur public potentiel n’est pas constitué seulement des autres blogueurs du secteur, mais bien des bibliothécaires en général. Nombre de leurs messages appellent au moins en creux la profession, dans son ensemble, à se réformer, à se mobiliser, etc. Or, dès lors que l’on sort du cercle étroit des biblioblogueurs, le problème de l’anonymat devient dramatique. Il existe dans notre espace professionnel d’autres critères d’évaluation que les liens de blog à blog : la position hiérarchique (un directeur d’établissement ayant plus de poids qu’un chef de section, par exemple) ; la participation à des instantes collaboratives (l’appartenance au bureau de l’ADBU ou à celui de Couperin donne a priori plus de poids à l’auteur) ; la publication « officielle » (dans le BBF par exemple), etc.

Dans ces conditions, revendiquer l’anonymat revient, nolens volens, à refuser de jouer le jeu de la compétition pour la parole publique au sein du champ professionnel. Anonymes, les biblioblogs s’interdisent en fait de pouvoir influencer la profession et se limitent plus ou moins sciemment à un dialogue qui demeure au sein de la biblioblogosphère. Et, de fait, les débats qui touchent réellement la profession dans son ensemble (l’évaluation, les budgets, le recrutement, etc.) sont posés et discutés très largement en dehors des blogs. L’exemple caricatural est celui du blog BU2007 18, blog anonyme dont le seul et unique article, bien que très polémique et touchant au cœur des préoccupations de la profession, sur les statuts ou l’organisation du travail par exemple, n’a été discuté par personne.

Bref, l’anonymat est un élément important qui contribue à marginaliser les biblioblogs et les empêche d’exercer une influence concrète sur les évolutions de la profession.

Une culture professionnelle à modifier

En forçant le trait, on pourrait décrire le cheminement suivant : un bibliothécaire veut écrire un blog, prend un pseudonyme pour pouvoir écrire sans se mettre en porte-à-faux par rapport à ses collègues ou à sa hiérarchie. Lesquels, il n’est pas naïf, finiront par savoir qu’il tient un blog, ce qui l’amène à ajouter l’autocensure à l’anonymat : il ne parlera pas de ce qui pourrait fâcher (les statuts, la gestion des collections, la gestion au jour le jour de sa bibliothèque, etc.). Dès lors, de quoi parler ? De Google.

Est-ce un constat un peu triste sur les biblioblogueurs ? Peut-être, mais pas seulement : c’est un constat un peu triste aussi sur la culture professionnelle des bibliothécaires français, dont on a le sentiment qu’ils n’ont pas l’habitude du débat, et qu’ils le craignent. Cette culture professionnelle « fermée », dont ils ont une conscience très claire quand on les interroge, incite finalement les blogueurs à se réfugier dans l’anonymat et les généralités.

On se trouve face à une sorte de curieuse alliance objective des Anciens, hiérarchiquement dominants, plus âgés, réticents à voir leurs adjoints ou leurs collègues mettre en ligne des réflexions qui puissent toucher à leur bibliothèque, et des Modernes, blogueurs, plus jeunes et souvent « entrant » dans la profession. Les Modernes ne parlent qu’à mots (et à visage) couverts, ce qui arrange bien les Anciens, dès lors plus susceptibles de tolérer ces pratiques.

Mais ce serait sûrement un rôle très important pour les biblioblogs de travailler à modifier cette culture professionnelle, plutôt que de s’y plier. Le web 2.0, dont la plupart des biblioblogueurs sont de chauds partisans, porte avec lui les notions d’ouverture et de participation : les biblioblogueurs devraient sans doute chercher à porter ces valeurs au sein de la profession, et pas seulement dans la relation des bibliothèques avec le public.

Il nous semble qu’il y a plusieurs leçons à tirer de ce tour d’horizon :

– une communauté de biblioblogueurs a émergé dans les dernières années : elle est vivante, très dynamique quoique très volatile, très à l’écoute des débats qui ont lieu chez leurs homologues anglo-saxons ;

– cette communauté est assez fermée sur elle-même et sur ses sujets de prédilection, qui ne sont qu’une partie des sujets susceptibles d’intéresser les bibliothécaires ;

– à publier en son nom propre, bibliothécaire dans telle institution, en parlant de sujets qui, parfois, peuvent fâcher, on se fait certes quelques ennemis. On se fait aussi de nombreux amis et, surtout, c’est le prix à payer pour avoir une vraie influence sur le métier : la profession ne répondra pas aux appels à la mobilisation lancés derrière le masque d’un pseudonyme ;

– il reste de la place pour des blogs qui traiteraient de tous les sujets que ne couvrent pas les biblioblogs actuels, c’est-à-dire de larges pans de la bibliothéconomie, des services aux collections en passant par les bâtiments.

Février 2007