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Accès multilingue et langue universelle

Jack Kessler

Le langage, comme internet, est un moyen de communication fluide, une « cible mouvante » – ou l’est du moins parfois, sinon toujours, comme internet… Or, on sait combien il est difficile de contrôler, et pire encore de viser une « cible mouvante ».

Évolutions linguistiques

Les enfants dont je fus, qui ont grandi aux États-Unis dans les années cinquante, vivaient dans un monde de l’information qui faisait la part belle à l’anglais. À l’époque, l’Empire britannique de ma mère anglophone n’était ni mort ni agonisant. Ce monde disparu couvrait encore les deux tiers du globe – « Toutes les taches roses que tu vois sur la carte », me disait-elle : autant d’endroits où trouver, non seulement des livres en anglais, mais aussi des quotidiens et des diplômes universitaires « anglais », des drôles de clubs réservés aux hommes, des cours de « littérature anglaise », des services religieux, des thés mondains – tout cela exclusivement « en anglais », moyen de communication qui, à l’époque encore, réussissait à imposer « l’anglais de la reine » aux quatre coins du monde grâce aux émissions radiodiffusées de la BBC, invariablement annoncées par le carillon de Big Ben et la formule « This is London ».

Du côté de mon père, brasseur d’affaires internationales, c’était pareil… du moins dans les années cinquante de mon enfance. Dans cet autre monde de l’information, l’anglais se taillait aussi la part du lion. Les hommes d’affaires américains de l’époque répandaient partout la bonne parole de l’économie de marché et de la libre entreprise, et avec elle la monnaie d’une nation qui, en 1950, avait la haute main sur 40 % de l’économie mondiale d’après-guerre 1. En ce temps-là, l’anglais était la langue dominante aux États-Unis, et les documents internationaux de commerce devaient être rédigés dans cette langue : aussi bien les contrats que les lettres de crédit, les brochures commerciales, les courriers. Les échanges avaient lieu en anglais, que ce soit dans les congrès ou lors des virées avec les collègues japonais dans les bars à bière et à sushis du quartier de Ginza, à Tokyo. L’« anglais d’aéroport » qui, de nos jours, dans les années 2000, règne dit-on sur le commerce international, est né dans les années cinquante, à l’époque où les aéroports internationaux étaient pour la plupart flambant neufs et où la grande majorité des voyageurs qui y transitaient étaient américains et hommes d’affaires.

Il n’est donc pas si lointain le temps où, verticalement et horizontalement, la langue anglaise imposait plus encore qu’aujourd’hui sa suprématie. Une culture linguistique particulière s’est répandue sur la planète dans les années cinquante, selon un mouvement opéré, en l’occurrence, « du haut vers le bas » – de sujets aussi nobles que l’art et la musique à la manière dont on cire ou fait cirer ses chaussures. Tout, dans cette culture, se disait et s’expliquait en anglais, le moindre élément d’information se communiquait dans cette langue. Bel exemple, donc, d’intégration verticale en anglais…

De même, les années cinquante ont vu les débuts de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler « mondialisation », mais le phénomène était alors tellement dominé par l’anglais des États-Unis que c’est dans cette langue que se poursuivaient la quasi-totalité des activités en rapport avec lui : intégration horizontale, cette fois, en ce sens qu’à l’époque ceux qui partaient à l’étranger, où que ce soit, avaient pour compagnons de voyage des gens parlant anglais. Au terme de la guerre terrible qui venait de s’achever, les hommes d’affaires américains étaient les seuls, en effet, à avoir les moyens de voyager, et au moins dans le cadre des échanges professionnels, les interlocuteurs qu’ils rencontraient sur place essayaient dans leur anglais d’aéroport de reproduire la langue dominante. C’est elle qui servait à rédiger l’ensemble de la documentation commerciale et tous les « manuels d’instruction » sans exception.

La domination d’une langue particulière sur certains secteurs de la société n’est pas chose nouvelle, et la pratique d’une « langue véhiculaire » est un fait historiquement attesté.  Apparue au cours du dernier demi-siècle, la domination mondiale de l’anglais va soit s’affirmer, soit marquer le pas (alternative sur laquelle nous reviendrons plus loin), comme ce fut le cas, en d’autres temps, du français, du mandarin, de plusieurs langues orales ou écrites de l’Islam. Ainsi qu’en témoignent la promotion du hindi en Inde et les luttes entre l’espagnol et plusieurs langues indigènes du Nouveau Monde (ou encore la situation du maori, des langues aborigènes de Nouvelle-Zélande et d’Australie, de celles de l’Amérique au temps de la Conquête, dont les missionnaires du XIXe siècle se saisirent pour traduire la Bible 2), les langues dites dominantes se succèdent, au cours de l’histoire.

De fait, la situation de l’anglais a changé depuis les années cinquante. Entre l’immédiat après-guerre et aujourd’hui, la part des États-Unis dans l’activité économique mondiale s’est réduite comme peau de chagrin, passant de 40 % à un pauvre 20 % 3. Quant au puissant dollar d’après-guerre qui, à un moment donné, a valu jusqu’à 360 yens japonais, il ne permet plus d’en acheter que 120 4. Ceux qui trouvent la domination économique américaine inquiétante oublient trop souvent qu’elle est nettement moins affirmée qu’il y a cinquante ans.

La carte géopolitique du monde n’est plus « aux deux tiers rose » (autrement dit britannique) comme du temps de ma mère. Deux des cas désespérés de l’époque – la Chine où l’on mourait de faim et l’Inde surpeuplée – comptent parmi les futurs leaders économiques et géopolitiques de la planète mondialisée 5, et il n’y a plus, aux quatre coins du globe, de ces clubs masculins dont les membres singeaient les Londoniens de Pall Mall 6 en échangeant, uniquement en anglais, des propos frivoles et feutrés. Les clubs réservés aux hommes appartiennent d’ailleurs au passé.

Il est très difficile d’accepter le changement, et si c’est particulièrement vrai du langage cela vaut sans doute pour le reste aussi. Les quinquagénaires d’aujourd’hui supportent mal que ce qu’ils trouvaient « cool » dans leur jeunesse soit « rad 7 » pour la jeune génération actuelle, laquelle n’imagine pas que ce qu’elle appelle ainsi ait pu jadis être qualifié autrement. Les gens à la mémoire courte ne comprennent pas que des pratiques culturelles mondiales incontestées au milieu du XXe siècle aient changé du tout au tout en l’espace de cinquante petites années.

Il est encore plus difficile d’accepter que le changement se produise, non pas toujours de manière linéaire et irréversible, mais selon un mouvement de balancier, de va-et-vient : que pour toutes sortes de raisons économiques, sociales, géopolitiques et culturelles, le français puisse céder du terrain après avoir été un temps la langue dominante, puis qu’il retrouve son ascendant et que le cycle se répète, historiquement, à plusieurs reprises, ainsi que l’illustre par exemple le cas du chinois et peut-être aussi de langues « minoritaires » revitalisées grâce à internet. Qui sait si ce n’est pas ce qui est en train d’arriver à l’anglais ?

Tel est l’avis de David Crystal, un spécialiste du langage. Selon lui, « le web est un moyen de communication éclectique […]. Non seulement il accueille tous les styles linguistiques au sein d’une langue donnée, mais il accueille aussi toutes les langues. »

Ce qui n’est pas sans conséquences, puisque : « Avec la mondialisation d’internet, la présence des autres langues a régulièrement augmenté.  Au milieu des années quatre-vingt-dix, un chiffre très largement cité fixait à un peu plus de 80 % la présence de l’anglais sur internet […]. Depuis, les estimations pour les langues autres que l’anglais n’ont cessé d’augmenter, et certains commentateurs prédisent qu’avant longtemps le web (comme internet dans son ensemble) sera largement non anglophone ». D’ailleurs, « [le web] est un support idéal pour les langues minoritaires, car créer une page web est relativement peu onéreux et facile, en regard de la difficulté et du prix à payer pour obtenir une page dans un quotidien, un programme ou une annonce publicitaire à la radio ou à la télévision 8. »

Crystal estime donc que le changement en cours ne va pas seulement détrôner le modèle dominant de l’anglais, en tant que moyen de communication, mais qu’il offrira de surcroît une nouvelle chance aux nombreuses langues minoritaires qui semblaient menacées d’extinction depuis les années cinquante.

La modernité reviendrait-elle à accepter la fin de la domination de l’anglais ? Non, ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Le langage, alors, serait-il simplement affaire d’économie de marché – « comme le reste », est-on tenté d’ajouter –, une arène où s’affronte une meute d’adversaires pressés d’en découdre, où tous les coups sont permis et où le meilleur (langage) doit l’emporter ? Pas plus, non. Simplement les choses changent, constamment, et ces changements affectent, entre autres, le langage. Notre modernité et la mondialisation accélérée qui l’accompagne nous enseignent avec une efficacité remarquable que tous ces processus sont dynamiques, pas statiques : le langage change, il a changé et il changera.

Le problème, cependant, est qu’il est à peu près impossible d’appréhender cette chose par excellence instable qu’est une pratique linguistique en constante évolution si on emploie pour ce faire des outils et des idées statiques. Autant essayer de « viser une cible mouvante » en restant parfaitement immobile : tenter le pari de la Guerre des Étoiles et espérer du premier coup atteindre un objet en plein vol d’une position fixe au sol… Les chances d’y parvenir sont minces.

L’élaboration des solutions dynamiques qu’appelle le problème en est à ses débuts. Nous savons ainsi que, pour résoudre le casse-tête moderne de l’accès multilingue, il va nous falloir trouver non pas une mais plusieurs solutions différentes. Nous avons appris que le modèle « taille unique » ne convient décidément pas au langage, ou, comme le dit judicieusement Umberto Eco, que « le sens même du mythe de Babel s’est retourné. La différenciation naturelle des langues devient un phénomène positif 9 ». Il n’est pas sûr, d’ailleurs, qu’Eco saisisse aussi bien la portée de cette observation que le voyageur lambda atterrissant aujourd’hui dans les Babel linguistiques des aéroports de Dubaï, de Shanghai ou, mieux encore, de Chennai – la moderne Madras est l’exemple peut-être le plus parlant de l’extraordinaire diversité des langues : vers la fin du XXe siècle, au temps pas si lointain où l’ex-Empire faisait du business avec les États-Unis, l’anglais régnait sans partage dans ce lieu qui au XXIe siècle déjoue toute tentative d’imposer à la condition humaine une quelconque universalité, linguistique ou autre 10.

L’accès au langage

Si le langage est fluide, encore faut-il pouvoir s’en saisir… Un des nombreux changements imputables à la mondialisation concerne précisément les moyens nécessaires à l’acquisition et au développement du langage.

L’acquisition traditionnelle du langage reste bien vivante : le développement de la communication orale et écrite est toujours une réalité dans les petites communautés. Même si les bébés qui naissent dans les villages ruraux et dans les quartiers urbains ont dans leurs cerveaux des structures de langage innées, pour eux comme pour leurs aînés les premiers contacts avec la langue et son apprentissage passent par le milieu familial et les échanges entre pairs 11.

L’expansion du voyage moderne a cependant fait surgir des pressions inconnues auparavant. Les trous perdus, par exemple, ne sont plus au bout du monde, ou plus pour longtemps. Depuis les années soixante, suite au développement exponentiel des moyens de transport aériens, terrestres et maritimes, et à la croissance concomitante du commerce mondial et du tourisme mondial, le marché des voyages touche les coins les plus reculés de la planète. Des atolls du Pacifique Sud aux villages des Andes, les villages autrefois isolés jouissent désormais, pâtissent parfois, d’un afflux de visiteurs « étrangers » qui tous parlent, écrivent, expriment leurs exigences en langues « étrangères ».  Alors qu’il y a un demi-siècle seulement on pouvait publier des récits d’aventure exotiques sur des endroits aussi insolites que le Tibet, en 2006 la Chine a ouvert une voie de chemin de fer que les touristes peuvent emprunter pour « faire un saut » à Lhassa 12 – des touristes qui parlent chinois, français, japonais, anglais et des tas d’autres « grandes » langues.

Parallèlement, les « multinationales » deviennent de plus en plus souvent « transnationales », en ce sens que la nationalité est, pour elles, une donnée de moins en moins importante. Leurs « filiales » étrangères emploient plus de personnel local qu’autrefois (les employés mais aussi, en proportion croissante, les cadres), et, sur place, ces gens communiquent entre eux dans la langue locale. Les écoles de commerce sélectionnent leurs étudiants sur leurs compétences linguistiques 13, et leurs programmes comprennent un large éventail de langues étrangères en lieu et place de l’anglais commercial qu’on y enseignait autrefois. Le cadre supérieur en poste dans un pays étranger dont il ne parle pas la langue est devenu un oiseau rare. Après tout, les écoles de commerce peuvent maintenant trouver sur place tout un vivier de locuteurs indigènes faisant parfaitement l’affaire.

Le déplacement des vieux centres géopolitiques du pouvoir constaté au XXe siècle – de la concentration sur la scène européenne à un essaimage tous azimuts dans les anciennes colonies –, s’est aussi traduit au niveau des personnels et des langues. Il y a cent ans, un diplomate se devait de maîtriser le français et l’anglais, mais pouvait, le cas échéant, s’en tenir là ; de nos jours, le pouvoir exercé par les pays autrefois « en développement » impose d’apprendre le thaïlandais, les diverses formes du chinois, les langues parlées en Inde, ou encore l’espagnol, le japonais, les langues de la mosaïque proche-orientale. La richesse fait toujours partie des facteurs déterminants, mais, et de plus en plus, en tant qu’attribut de l’État-client plutôt que du pouvoir dominant. La tendance s’inverse à nouveau : avant le XXe siècle, les ambassadeurs occidentaux auprès de la Sublime Porte apprenaient le turc, puis ce fut au tour des politiciens turcs de pratiquer le français et l’anglais ; à présent, au début du XXIe siècle, les diplomates internationaux se remettent au turc 14.

En outre, et de plus en plus, le langage prend l’allure d’une acquisition récente, avec le développement de l’éducation permanente, de l’apprentissage tout au long de la vie… et de la musique pop. Les ancêtres de cette famille paysanne installée à proximité de l’antique Urumchi ont peut-être vu passer la caravane de Marco Polo, ou, par-ci, par-là, un moine bouddhiste solitaire, mais aujourd’hui la radio et la télévision marchent en permanence et, comme tous les jeunes de son âge, la gamine adolescente vit suspendue à son téléphone mobile, glane grâce à lui Dieu sait quoi sur les derniers clips hip-hop, tchatche du matin au soir avec ses potes dans une langue improbable toujours réinventée.

Internet représente l’ultime développement de la mutation des voyages et des communications amorcée il y a une bonne centaine d’années. David Crystal estime que ce nouvel outil pourrait favoriser la renaissance des langues minoritaires mais, à l’heure de la mondialisation, la remarque vaut à vrai dire pour l’ensemble des nouveaux moyens de transport et de communication.

Le fait que le monde soit de plus en plus petit sert sans doute les intérêts des acteurs les plus importants – les nations les plus puissantes, les plus grosses entreprises, les langues les plus pratiquées. Cela étant, ce monde où tout est désormais interconnecté offre aussi de nouvelles chances aux petits rôles : il ouvre des nouveaux publics et des occasions de publication aux langues minoritaires ; de nouveaux marchés aux petites entreprises, plus agiles que leurs concurrentes trop grandes des années cinquante ; de nouvelles structures transnationales aux ONG 15 ; les hauts lieux du pouvoir aux petites nations ; des tribunes jusqu’alors sans équivalent à « la souris qui rugissait 16 ». Le train qui dessert Lhassa circule dans les deux sens.

Les outils du langage

Les nouveaux outils linguistiques transmettent, en sus du langage, le changement du langage. Les outils du b.a.ba ne suffisent plus ; désormais, pour les affaires comme pour la politique, pour les sorties ou même pour la vie personnelle, qui veut rester dans la course doit avoir, semble-t-il, un téléphone mobile avec connexion internet.

Depuis des siècles pourtant – voire des millénaires si l’on prend en compte l’écriture et les techniques d’avant Gutenberg –, l’imprimé a pour lui les conventions d’usage sur la structure de l’écrit. Le processus de vérification de la chose écrite tire parti des constructions sociales ayant pour vocation d’assurer ce genre de service. En la matière, la question « À qui, à quoi se fier ? » est aidée par les normes qu’appliquent les imprimeurs, par les grandes collections des bibliothèques et par leurs outils d’indexation et de référence – sans oublier leurs bibliothécaires –, par tout ce secteur de la presse et du livre qui s’emploie à affiner et vérifier le langage écrit.

Idem pour le son, l’audio, qui tire son autorité des règles appliquées depuis des dizaines d’années par les entreprises privées ou publiques, dont les bibliothèques, et avant cela par des millénaires de tradition orale : les auditeurs des temps antiques « écoutaient » des interprétations orales des épopées homériques ou védiques. Les techniques de l’écoute et de l’appréciation de la véracité de la parole ou du discours sont choses connues depuis longtemps.

Idem aussi pour l’image. « Ceci tuera cela 17 », disait Victor Hugo pour alerter à propos des différences entre le nouveau et l’ancien dans les textes visuels – les simples mots d’un texte en regard des sculptures des cathédrales, des tableaux, des vitraux, de l’architecture, de la musique. Comme les partisans de la Réforme, son Claude Frollo accordait plus de prix au texte imprimé ; d’autres estimaient au contraire que le livre faisait perdre quelque chose d’essentiel… D’une certaine façon, notre époque télévisuelle semble vouloir revenir à des temps enfuis où le règne de l’image était absolu 18.  À l’instar de la production audio et imprimée, la « production d’images » descend d’une lignée antique et d’une autre récente.

Le numérique, en revanche, est tout nouveau. Ses atouts résident dans les opérations de recherche et de récupération des données ainsi que dans leur manipulation. C’est un rêve d’ingénieur, l’idéal d’Homo faber 19, des « humains qui font ». Ses outils travaillent avec des unités d’information infinitésimales, organisent les bits en schémas plus importants, peuvent aussi les décomposer en leurs éléments fondamentaux pour chercher, trouver, utiliser ces schémas de mille et une manières. Le numérique est également un rêve de bibliothécaire : tous ces points d’accès, multipliés à l’infini… Et les utilisateurs en raffolent : comme l’ont découvert à leur grand dam ceux qui commercialisent l’information dans d’autres formats (les fournisseurs de livres sur papier, de films sur pellicule, d’ondes radiophoniques et télévisées), les consommateurs apprécient l’aventure que leur offre le numérique.

Le fait que ni la coutume ni le contrôle traditionnel n’interviennent dans la réglementation du numérique est une autre nouveauté propre à cette technologie. À la différence des autres formats, héritiers de pratiques culturelles millénaires visant à les structurer, les discipliner, les vérifier, le numérique est un territoire vierge. En comparaison, les règles ici appliquées sont encore très peu nombreuses.

La question, en ce qui concerne ces différents supports de la communication, n’a donc pas à voir avec la neutralité mais avec le contrôle. Présenté sur formats numériques, le langage se laisse facilement transformer, « corrompre », étirer pour englober des significations autres que celles voulues à l’origine. Parallèlement, c’est devenu un jeu d’enfant de copier et de transmettre tout un langage que les supports précédents dissimulaient plus aisément – mots interdits, documents protégés par le droit d’auteur, images scandaleuses ou usages simplement « incorrects ». C’en est fini des barrières, des contraintes : à l’ère des incunables du numérique, où les hackers le disputent aux spammers et les « wikipédiens » aux botnets 20, il paraît impossible de sauvegarder les intérêts longtemps nourris par la question inquiète « À qui, à quoi se fier ? ». Nous sommes en démocratie : pour les uns, le gouvernement du plus grand nombre que Platon redoutait, pour d’autres quelque chose qui s’apparente à une espèce de chaos « maliciel 21 ».

De quels langages parle-t-on, d’ailleurs ?

Toutes les sociétés ont leurs « systèmes de liberté d’expression 22 » pour régir le fonctionnement des moyens de communication traditionnels ; systèmes presque aussi souvent bafoués que respectés, dans bien des cas, mais ayant au moins le mérite d’être connus. Leur extension aux nouveaux moyens de communication numériques n’est cependant pas chose faite : qu’il s’agisse de la politique en matière de télécommunications, de la législation sur le droit d’auteur, des lois antitrust ou de la politique éducative, les nouvelles structures administratives sont loin d’être abouties.

Il en va de même pour la politique linguistique : quelles règles appliquer au déferlement incessant d’informations numériques sous lesquelles nous croulons ? Quel cadre réglementaire imaginer, dès lors qu’avec son mobile une ado d’Urumchi peut converser dans une langue improbable, de n’importe quoi avec n’importe qui se trouvant n’importe où, et peut, avec le même appareil, visionner des images, émettre des opinions, commander des marchandises ?

En lieu et place des règles qui contrôlent les autres industries de la communication, l’approche dérégulée de l’économie de marché est tout ce dont nous disposons à l’heure actuelle pour régenter le choix des langues et maints autres aspects de l’information numérique 23

Ce n’est pas, ou pas nécessairement, par volonté délibérée, même si certains affirment le contraire. Peut-être est-ce simplement « faute de mieux » – parce que ceux qui ambitionnent de réglementer les nouvelles techniques numériques ne les comprennent encore qu’imparfaitement, elles et leurs effets. « Faute de mieux » et en attendant que les règles soient précisées, c’est donc la loi de la jungle qui prévaut. Dans l’intervalle, deux conceptions dominantes s’affrontent à propos de la mondialisation de nos infrastructures de communication : l’interventionnisme étatique d’un côté, l’économie de marché de l’autre. La dichotomie n’est pas nouvelle.

Pourtant internet est un phénomène mondial depuis 1992-1993 au moins (date de l’introduction du web), voire bien avant si l’on prend en compte l’« informatisation », la « bureautique », la « multinationalisation 24 » des entreprises.

Autrement dit, ce qui est en cause n’est plus, désormais, l’ignorance de techniques nouvelles, mais bel et bien le changement. Contrairement aux autres technologies, l’information numérique répugne apparemment à l’« invisibilité » jadis tenue pour une marque de succès 25. Elle s’impose au contraire en changeant fréquemment de paradigmes, en passant très vite de la « saisie par ligne de commande » aux « interfaces graphiques », des « logiciels libres » aux « COTS » (Commercial Off-The-shelf Softwares, ou composants logiciels du commerce), de l’usage privé au commerce en ligne, des débuts balbutiants de la « convergence numérique » à la banalisation des produits « multiplateformes » tel le nouvel iPhone 26.

Pas étonnant, dans ces conditions, que règles et règlements manquent leur but : des politiques sur l’usage non commercial 27 des années 1980 à la « puce antiviolence 28 » des années 1990 et aux efforts engagés dix ans plus tard pour censurer ou dénaturer le contenu de l’internet 29, les objets numériques changent trop vite pour que la volonté de réglementation puisse suivre : le temps que la machine à faire des lois se mette en branle et concocte une mesure, le mastodonte numérique est passé à autre chose de plus excitant et de « complètement différent ».

S’agissant d’internet et, plus généralement, de l’information numérique, nous nous retrouvons donc face à un agrégat de politiques linguistiques adoptées faute de mieux ou transmises par héritage, et dans l’ensemble parfaitement inefficaces. Si dans certaines juridictions – en France, par exemple, ou bien en Inde ou au Québec – ces politiques sont officialisées par la volonté de défendre la langue « nationale » et de l’imposer dans la rédaction de certains types de documents, partout ailleurs les problèmes posés relèvent aussi du multilinguisme de la planète mondialisée où le langage représente un levier du pouvoir aussi important, bien souvent, que la monnaie, les armes ou n’importe quel autre facteur politique.

La plus grande difficulté inhérente à l’approche type économie de marché des politiques linguistiques actuelles, adoptées faute de mieux ou de propos délibéré, reste toutefois qu’elles profitent d’abord à celui qui investit le marché le premier. Il en va de ce système comme de la commercialisation des logiciels ou des boissons gazeuses : il faut être le premier à lancer ses produits pour réaliser des économies d’échelle et dominer le marché – que l’on soit en situation d’oligopole ou de monopole et que le produit soit, ou non, le plus utile ou le plus performant.

Le bon fonctionnement du marché exige néanmoins une concurrence parfaite, et comme le soulignent à juste titre Joseph Stiglitz et ses co-lauréats du prix Nobel d’économie 2001 30, en l’occurrence les imperfections – le « défaut d’information », par exemple – sont plus caractéristiques de la vraie vie qu’un modèle visant la perfection. Comme on le voit avec les logiciels et les sodas, s’il se trouve que l’anglais est « premier » sur le marché de l’information numérique il réalisera des économies d’échelle et prendra le monopole, ce qui ne fera pas les affaires des langues « concurrentes » arrivées derrière lui.

Oui, mais la roue tourne, même pour les monopoles… Crystal note la présence de plus en plus importante des langues minoritaires sur internet, qui au début, dans la décennie 1990, était dominé de façon écrasante par l’anglais.  Au fond, il n’est pas impossible que notre perspective focalisée sur la domination du marché soit elle-même trop statique. Il nous faut des modèles dynamiques : nous devons accepter la réalité du changement, le fait que le langage n’est pas « neutre », l’hypothèse que le monopole d’aujourd’hui puisse être en minorité demain, et nous devons élaborer des outils et des manières de penser à même de s’adapter à ces évolutions.

Ainsi, par calcul culturel et social, voire politique et juridique (la prédominance d’une langue sur d’autres, par exemple), un système technique comme internet peut, dans un premier temps, avantager la langue de ses inventeurs (pour des raisons historiques ou de propos délibéré), puis basculer ensuite pour servir les intérêts de ses utilisateurs les plus nombreux, lesquels ne sont pas forcément anglophones. Une éventualité qui pourrait bientôt devenir réalité, si l’on se fie non seulement à tous les commentateurs que cite Crystal 31, mais aussi à une certaine logique économique et géopolitique 32.

Quelques réalités de la mondialisation

Quelques réalités de la mondialisation, en rapport avec l’ascendant ou le déclin de l’anglais :

  • Au rythme actuel, en 2034 l’Inde sera plus peuplée que la Chine, et la population des États-Unis et de l’Europe ne représentera que 21 % de la population totale de l’Inde et de la Chine. En juillet 2006, la Chine comptait 1 milliard 314 millions d’habitants, avec un taux de croissance démographique (TCD) de 0,59 % (chiffres officiels, probablement minorés) ; l’Inde comptait 1 milliard 95 millions d’habitants, avec un TCD de 1,38 % ; les États-Unis, 298 millions d’habitants, avec un TCD de 0,91 % ; l’Union européenne, 457 millions d’habitants, avec un TCD de 0,15 %.
  • Au rythme actuel, en 2009 la Chine aura un PIB supérieur à celui de l’Union européenne, et en 2010 elle aura dépassé les États-Unis ; l’Inde dépassera l’UE en 2024, et les États-Unis en 2030. Ces deux pays ne seront pas simplement plus peuplés, ils le seront par des gens plus aisés qu’aujourd’hui. Cela étant, les « taux de croissance » changent, bien sûr, à la hausse ou à la baisse, et leurs mouvements entraînent des tas d’autres changements…
  • Enfin, il n’y a pas qu’en France que les « travailleurs migrants » déplacés par la mondialisation soulèvent de plus en plus de questions, relatives à la langue et à bien d’autres domaines sensibles. Extraits d’un recensement récemment effectué aux États-Unis, les résultats suivants surprendront sans doute plus d’un Européen : en 2005, la Californie avait une population totale de 36 millions d’habitants ; en 2004, les « Blancs non hispaniques » représentaient 44,5 % de sa population ; en 2000, plus d’un de ses habitants sur quatre (26,2 %) était « né à l’étranger » ; la même année, la part des « langues autres que l’anglais parlées à la maison par les plus de 5 ans » s’y élevait à 39,5 %.

https://www.census.gov/quickfacts/
http://backgroundchecks.org/us-census-guide-how-to-get-the-most-out-of-census-gov.html

    Politique linguistique

    Si donc il n’existe rien de « neutre », rien qui soit exempt de jugements de valeur, rien de wertfrei ; si les outils linguistiques numériques ne sont pas plus « neutres » que le texte imprimé ou les enregistrements sonores et visuels qui les ont précédés ; si le processus ressemble à n’importe quel autre plan marketing, où les premiers lauriers pour économies d’échelle vont au premier vainqueur ; si enfin, dans la domination du langage numérique, l’anglais se trouve justement en position de premier vainqueur pour la seule raison que ces technologies ont été inventées par des anglophones dans une économie de marché mondialisée non encore « encadrée » par des institutions gouvernementales et une réglementation ad hoc… alors la mondialisation c’est le Far West, un espace hors-la-loi 33.

    Sur le plan social, cependant, le rééquilibrage quasi pulsionnel qui régit ces situations d’anarchie intervient avant les formalités inhérentes à la mise en place du gouvernement mondial, de la réglementation administrative, de la discipline du droit, des formes a priori étrangères à une arène politique aux dimensions de la mondialisation. Tous les secteurs de l’économie de marché répondent à la demande, et la demande – de langues ou de n’importe quoi d’autre – est source de pouvoir. Pouvoir qui, selon les cas, peut être hard ou soft, impitoyable ou mesuré, comme le rappellent les mises en garde adressées au gouvernement des États-Unis à propos de sa politique étrangère 34.

    C’est tout l’inverse que décrit David Crystal : « Dans certaines parties du monde, la langue locale est déjà dominante. […] Au Japon, 90 % des pages web sont d’ores et déjà en japonais. […] La plupart des analystes prévoient qu’en 2007 le chinois sera la langue de la majorité des utilisateurs d’internet. Les 33 millions [d’internautes] d’Amérique latine, le petit chiffre de 6 millions enregistré en Afrique sont indicateurs du potentiel de croissance de ces parties du monde 35. »

    Depuis quelque temps, la domination de l’anglais suscite d’ailleurs une franche opposition politique. En France, Jean-Noël Jeanneney, le président de la BnF 36, est l’un des analystes les plus sérieux et les plus éloquents des nombreux problèmes qu’elle soulève :

    « Je garde en mémoire l’expérience du bicentenaire de la Révolution, en 1989, quand j’en dirigeais les manifestations. Il eût été délétère et détestable pour l’équilibre de la nation, pour l’image et la connaissance qu’elle avait d’elle-même, de son passé, des événements, lumineux ou sombres, qu’il nous revenait de commémorer, d’aller chercher dans les seules bases de données anglaises ou américaines un récit et une interprétation qui y étaient biaisés de multiples façons : Le Mouron rougeécrasantQuatre-vingt-treize, les vaillants aristocrates britanniques triomphant des jacobins sanguinaires, la guillotine occultant les droits de l’homme et les intuitions fulgurantes de la Convention. Cet exemple est instructif, et il nous met en garde 37. »

    Le rééquilibrage des intérêts est en bonne voie…

    Première hypothèse : ce n’est peut-être que du marketing – la « science funeste » des économistes est peut-être dans le vrai, après tout, et en dernier ressort la demande décidera, sinon du nouveau monopole, à tout le moins du changement de paradigme dominant. Les Indiens et les Chinois étant désormais plus nombreux sur la planète que les autres groupes de consommateurs, s’ils deviennent riches, s’ils veulent des biens et des services, il faudra bien faire de la place à leurs langues. Le vieil adage du commerce selon lequel « on doit parler la langue du client » vaut autant pour l’information numérique que pour la vente de chaussures.

    Deuxième hypothèse : tout est peut-être bien plus compliqué. Les pressions politiques ont des sources très diverses ; quant aux pressions culturelles, elles sont encore plus diffuses… Certains imputent à la religion le « conflit des civilisations » du monde moderne 38, d’autres mettent en avant la place conquise par les femmes ou le vieillissement de la population, d’autres encore la dégradation de l’environnement, l’urbanisation sur le modèle de la global city, la « ville-monde 39 », ou la vitesse, la complexité, la frénésie de développement des moyens de transport et de communication modernes. Il y en a aussi pour ramener tout cela au langage (voir encadré « La politique linguistique ») …

    La politique linguistique

    La politique linguistique rappelle à certains égards le réchauffement climatique : comme lui, elle comprend une multiplicité de facteurs, et pour l’expliquer et la résoudre on essaie par tous les moyens, voire désespérément, de la simplifier en la ramenant à un paramètre unique. Ce serait super, et tellement plus simple, s’il suffisait de réduire les émissions de gaz à effet de serre pour stopper le réchauffement climatique ; or, il est à craindre que d’autres facteurs plus puissants et moins faciles à contrôler y contribuent également, qu’il s’agisse des oscillations périodiques de la Terre autour de son axe, qui à l’heure actuelle exposent tout bonnement une partie de la population à plus de soleil qu’auparavant 1, de l’inversion du champ magnétique qui serait en train de se produire 2, ou des mouvements des taches solaires, pour ne citer que ces quelques théories parmi bien d’autres, si nombreuses que nous risquons de ne jamais savoir quels sont au juste les facteurs en cause, et dans quelles proportions. Comme nous ne pouvons cependant pas rester les bras croisés, nous nous focalisons sur ce que nous pouvons faire.

    De même, nous simplifions considérablement les enjeux de la « politique linguistique » en nous concentrant sur un seul de ses facteurs, en l’occurrence la domination de la langue anglaise – conséquence « évidente » de la mondialisation aussi originale que récente de l’information numérique, ou catalyseur diabolisé mais innocent d’un changement de grande ampleur dû à une multiplicité de facteurs. En d’autres termes, l’anglais se serait mobilisé pour « écraserQuatre-vingt-treize »… On a déjà vu ça, après tout, c’est déjà arrivé à plusieurs reprises dans l’histoire, et vice versa à vrai dire. Sauf, il faut le répéter, que l’anglais ne doit peut-être qu’au hasard sa domination actuelle sur l’information numérique. On peut admettre qu’il s’agit purement et simplement d’un accident de l’histoire et que, les choses ayant commencé à changer, cette domination linguistique n’est peut-être pas appelée à durer.

    1.  (retour)↑  http://bbs.keyhole.com/ubb/showthreaded.php/Number/200028
    2.  (retour)↑  http://fr.wikipedia.org/wiki/Inversion_du_champ-magnétique_de_la_Terre

    Cela étant, il vaut sûrement mieux essayer de suivre le rythme du changement que de chercher d’abord les causes à incriminer. Ces mesures de politique linguistique ne sont pas plus fixées qu’internet ou, plus largement, que l’information numérique – le jury délibère toujours sur le fait de savoir si et dans quelle mesure l’anglais restera la langue véhiculaire d’internet. Toute politique, néanmoins, transforme la politique ; tout système incapable de faire face au changement se sclérose et s’écroule sous la poussée de concurrents plus agiles 40. La combativité militante d’un Jeanneney, l’émergence de langues minoritaires, les turbulences cumulées de la mondialisation, des débats sur la politique linguistique, des réactions, nationalistes ou autres, à internet, tout cela doit être considéré comme participant de manière vitale à un processus normal de rééquilibrage permanent, un jeu de freins et de contrepoids mis en action par l’effort pour ajuster la technologie à des usages sans cesse renouvelés. Les utilisateurs changeront ; si la technologie ne suit pas, ils la rejetteront.

    La flexibilité dans un monde multilingue

    Quels biens, quels outils faut-il fournir pour permettre la pratique de plusieurs langues ? Comment intégrer la flexibilité à un monde dont le multilinguisme s’affirme en changeant constamment ? Comment faire la révolution dans les institutions ?

    Les bibliothèques ont adopté quantité de méthodes pour répondre à la demande croissante de l’accès multilingue : embauche de personnel multilingue, mise à disposition de ressources multilingues, rééquilibrage des collections pour constituer des sections « langues étrangères », modernisation du prêt entre bibliothèques et de la fourniture documentaire, association avec des bibliothèques « étrangères », etc. Cette évolution n’est nulle part plus visible que sur le web, la « toile » où sont domiciliés le plus grand nombre des utilisateurs, qu’ils vivent dans un pays lointain ou de l’autre côté de la rue.

    Pages d’accueil web

    Il existe déjà des versions traduites de certaines pages d’accueil. La langue de traduction reste toujours, faute de mieux, l’anglais ; dans certains cas, la page d’accueil d’origine est même rédigée en anglais, puis traduite dans la langue locale pour une version supplémentaire en option 41.

    Conformément à ce que remarque Crystal, les langues minoritaires se saisissent du web pour exister : un nombre croissant de pages d’accueil ne sont plus seulement bilingues, mais multilingues.

    a) Exemple de page d’accueil monolingue, incluant des liens avec les versions traduites dans d’autres langues :

    Govern d’Andorra, Biblioteca Nacional d’Andorra

    (links to « espanyol, francès, angles »)

    www.bibliotecanacional.ad/cat/web.htm

    b) Exemple de page d’accueil polyglotte, avec plusieurs langues sur la même page :

    Te Puna Mãtauranga o Aotearoa / National Library of New Zealand

    (Maori & English)

    www.natlib.govt.nz

    La présentation monolingue pose d’emblée un problème technique : pour accéder à la page dans sa langue, l’utilisateur doit connaître la bonne adresse URL, ce qui est loin d’être toujours le cas. Les sites pour lesquels il existe plusieurs pages en plusieurs langues doivent donc se faire enregistrer sur les moteurs de recherche et diffuser leurs noms de domaine. Le site andorran cité ci-dessus possède ainsi quatre URL :

    www.bibliotecanacional.ad/cat/web.htm(catalá)

    www.bibliotecanacional.ad/cast/web.htm(espanyol)

    www.bibliotecanacional.ad/fra/web.htm(francès)

    www.bibliotecanacional.ad/ang/web.htm(angles)

    … dont chacune doit être pleinement accessible à partir de Google, Yahoo et des autres moteurs de recherche, mentionnée en tant que telle sur d’autres sites web, citée dans la littérature professionnelle et autre. À lui seul, le lien symbolisé par une petite icône sur un site déconcertant ne suffit pas : l’utilisateur en ligne n’est pas toujours aventureux et il est souvent distrait ; s’il ne parle pas catalan, il cédera facilement au découragement ou à la frustration à la vue d’une page web dans cette langue, quand bien même les liens qu’elle contient lui permettent d’accéder à autre chose.

    Pages d’accueil « + »

    Les pages web signent donc l’entrée dans l’ère de l’indexation approfondie et de l’analyse des données, dite data mining. Les robots intelligents que sont les knowbots, les robots espions que sont les spyders et quantité d’autres cyber-créatures qui écument internet passent au crible tout le site web de la bibliothèque, en sus de sa page d’accueil ; les utilisateurs en chair et en os font de même, à présent qu’ils sont devenus aussi curieux, téméraires et calés que les agents virtuels. Il n’est donc plus suffisant de prévoir une page d’accueil multilingue. Trop de sites web, pourtant, se contentent de cette seule « affiche » traduite en plusieurs langues, selon une pratique qui s’apparente presque à de la publicité mensongère : c’est tout le contenu du site qui doit être traduit.

    Certains des services offerts par les bibliothèques ne requièrent pas une traduction exhaustive. Les utilisateurs étrangers, par exemple, ne visitent parfois le site que dans le but de consulter le catalogue ; encore faut-il qu’ils puissent trouver le lien avec le catalogue et les champs de saisie. Quoi qu’il en soit, il est indispensable de traduire également la page de saisie de l’Opac, et c’est rarement le cas.

    De plus, la recherche et la récupération des données ne se résument plus à la « consultation ». Une application frontale permet à l’utilisateur en ligne de l’Opac de coordonner sa recherche en amont et en aval, de préciser ses paramètres, de grouper et de trier les résultats. Il pourrait également se servir d’autres caractéristiques pour manipuler, formater et télécharger les données si ces dernières n’étaient pas présentées sous des formes cryptiques incompréhensibles, même dans sa propre langue, ou ne faisaient pas l’objet d’instructions si compliquées qu’elles sont de toute façon indéchiffrables. Tout cela aussi doit être traduit.

    Pour peu cependant que la bibliothèque s’intéresse vraiment aux utilisateurs de langue étrangère, elle ne s’en tiendra pas à leur faciliter la consultation de son catalogue. Celui-ci pourrait facilement ouvrir sur les autres ressources de la bibliothèque, à condition qu’elles soient également accessibles dans les langues des utilisateurs. Rares sont aujourd’hui les bibliothèques d’ici et d’ailleurs à n’être pas investies, sous une forme ou une autre, d’une mission multilingue : parce qu’elles sont accessibles à des populations d’autres pays qui peuvent s’y connecter par l’intermédiaire d’un fournisseur d’accès internet, et/ou parce qu’elles s’adressent à un public multilingue résidant sur place, entre autres aux travailleurs migrants et immigrés de plus en plus présents partout 42. Pour que toutes les ressources web sans exception de la bibliothèque puissent être utilisées, il est donc impératif de les traduire.

    Un des moyens de relever ce défi est peut-être à chercher dans l’interactivité – la participation active d’utilisateurs multilingues qui s’entraident et aident les bibliothécaires à apprendre d’autres langues et à travailler avec elles. Un tel projet est plus facilement réalisable en ligne, vu la difficulté à organiser des cours de langue in situ pour lesquels les horaires irréguliers auxquels sont soumis les travailleurs du marché mondialisé rendent impossible l’établissement d’un calendrier. Il n’est pas facile non plus de renseigner les locuteurs étrangers venus s’informer auprès d’un bureau d’accueil assailli de demandes. En revanche, la mise en place de structures en ligne auxquelles ils peuvent participer – chatroom, formation permanente et cours de langue en ligne, sans oublier certaines fonctions interactives tel le service de références en ligne – ouvre des possibilités jusqu’alors inédites à tous ceux qui, autrement, par timidité ou par manque de temps, n’utiliseraient pas la bibliothèque.

    Dans l’autre sens, il peut être intéressant de recourir à des locuteurs étrangers pour monter un projet d’accès multilingue : qui est mieux qualifié qu’eux pour prêter main-forte au travail de traduction et à toutes les tâches que réclame l’ouverture à des utilisateurs ne parlant pas la ou les langue(s) locale(s) ? Il faut les y inviter en ligne : à l’aide d’un format interactif leur proposant de contribuer aux efforts de la bibliothèque pour toucher leur communauté – rien d’intimidant, quelque chose au contraire de spontané et d’amusant à quoi chacun peut participer (un wiki, disons). Les utilisateurs ne refuseraient sûrement pas ; mieux, cela pourrait leur plaire, et les institutions ont tout à y gagner, surtout s’il s’agit de bibliothèques ambitionnant d’être vraiment multilingues.

    Changements… la jeune ado d’Urumchi

    Maintes solutions ont été proposées pour répondre à la question de « l’accès multilingue ». Certaines reposent sur l’équipement en matériel, la plupart réclament des logiciels, quelques-unes prennent en compte des systèmes entiers, mais très peu s’appuient sur des études de clientèle adéquates… et presque toutes sont mises en œuvre dans une totale ignorance du type de réflexion mené par David Crystal et ses collègues à propos des perspectives à moyen et long terme de la mondialisation des langues. Il faut concevoir des solutions d’« accès multilingue » capables d’accompagner le changement ; à l’heure actuelle, seule une poignée d’entre elles satisfont cette exigence.

    Les systèmes d’information qui « ajoutent une ou deux langues étrangères » représentent certes un premier pas, mais on pourrait faire beaucoup plus. Ceux qui intègrent des capacités de traduction sont plus intéressants ; ceux qui assurent une traduction instantanée, davantage encore. Mais quelle langue s’agit-il de traduire, et en quoi ? Crystal et d’autres, toujours plus nombreux, estiment que les nouvelles opportunités offertes aux « langues minoritaires » vont probablement provoquer une explosion du nombre de leurs locuteurs. Cela ne vaudrait pas seulement pour le telugu, le bengali, le tibétain, mais également pour des dialectes : les habitants de Sea Island 43, en Georgie (E-U), les artistes du patchwork de Gee’s Bend 44, en Alabama, méritent d’être entendus et lus dans la langue qu’ils et elles parlent chez eux, de même que ceux qui œuvrent à la renaissance de l’occitan, du breton, du basque, du « celte » aux formes innombrables, pour ne rien dire des milliers de langues de l’Afrique et de la multitude des idiomes, des dialectes et autres excentricités purement locales.

    Les quelque six mille langues modernes parlées sur la planète 45 et celles, innombrables, d’origine plus ancienne, sont enfin traitées, de façon parfois approximative, par la norme Unicode 46 et plusieurs grands projets en cours, mais on est encore loin du compte. Même si c’est un bon début, des milliers d’autres attendent encore d’être « intégrées » : langues « mortes », idiomes, variantes, dialectes, langages construits, langues sans écriture, langages secrets 47… Le latin et le grec classiques, mais aussi l’araméen, l’akkadien, le sanskrit, le linéaire B 48, le maya. Tous nous ânonnerons beaucoup moins quand nous pourrons enfin apprendre notre histoire directement à partir de ces langues.

    Ultime question à poser ici, parce qu’elle intéresse tout ce qui touche à internet, au numérique, au mondialisé : comment l’information numérique va-t-elle « s’adapter » au monde de demain, un monde où non seulement l’anglais ne fera sans doute plus office de langue véhiculaire mais où aucune autre langue ne jouera plus ce rôle ? Si l’on en croit un axiome de Wikipedia probablement apocryphe, mais néanmoins exact, sur l’accès à l’information, Google est le dictionnaire le plus accessible de la planète mondialisée, autrement dit le plus immédiat, le plus omniprésent, le plus utilisé et le plus abordable, le plus complet, le plus à jour. Il est consulté, de manière répétée, par plus d’utilisateurs du langage que n’importe quel autre de ses concurrents, grâce à quoi il intègre l’évolution des définitions. Autant de prouesses qui toutefois dépendent de la proportion, parmi ces utilisateurs de Google, de locuteurs en français – ou en telugu, en verlan, en maya –, une condition qui en somme constitue le corollaire du Mouron rouge de l’axiome de Wikipedia…

    Si les bibliothèques ont l’intention de rester dans la course, voire, comme elles le devraient, de la faire en tête – les utilisateurs ne demandent qu’à être aidés –, il faut qu’elles apprennent à comprendre le multilinguisme, qu’elles acceptent de travailler avec lui et avec le changement. C’est Thomas Jefferson qui préconisait « une petite révolution de temps en temps »…

    (Article traduit de l'anglais par Oristelle Bonis)

    Février 2007