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Revues modernistes anglo-américaines

lieux d’échanges, lieux d’exil

sous la direction de Benoît Tadié.
Paris : Ent’revues, 2006. – 318 p. ; 24 cm.
ISBN : 2-907702-43-2 : 20 €

par Martine Poulain

Ce volume s’intéresse au rôle des revues à faible tirage dans le développement du mouvement moderniste, notamment en Angleterre et aux États-Unis, au début du XXe siècle. Ces stratégies d’innovations des revues se traduisent dans un contenu bien sûr, mais aussi dans une forme éditoriale et typographique.

Une floraison de revues

Blast, The New Age, The New Freewoman, The Egoïst, Transition, The Dial, The Criterion, The Rock Drill, Contact, Broom, The Athenoeum, The Signature, Coterie, The Tyro, et en France, Plastique ou L’Élan, furent quelques-unes de ces revues, qui accueillirent nombre d’écrivains ou d’artistes, de Pound à Joyce, T.S. Eliot, O. Lewis. Les femmes jouèrent un rôle important dans ces revues, notamment en tant qu’éditrices : Dora Marsden, philosophe et rédactrice en chef de The Egoïst, Harriett Shaw Weaver, principale actionnaire de The New Freewoman, propriétaire et rédactrice en chef de The Egoïst, Lady Rotherwere, propriétaire de The Criterion, par exemple.

« La relation à la tradition et la définition de la modernité » sont ainsi au fondement de ce livre. Unies dans une volonté de rupture, ces revues furent aussi le lieu d’un certain enchevêtrement de trajectoires concurrentes. À l’offensive avant-gardiste désordonnée et virulente, au ton souvent apocalyptique, d’un Ezra Pound ou d’un Wyndham Lewis du tout premier XXe siècle, succède une « nouvelle solidarité entre élites culturelles de tous les pays face au spectre du déclin » dans les années 1920, solidarité qu’accompagne la montée en puissance de la reconnaissance des auteurs-phares de ce mouvement. Les auteurs réunis par Benoît Tadié soulignent aussi bien sûr les implicites ou explicites politiques des auteurs ou rédacteurs de ces revues : socialisme chez les uns, mais parfois plus encore, nationalisme, royalisme, traditionalisme chez les autres. Enfin, si la place des revues anglophones est importante dans les échanges de l’époque, les résonnances internationales sont nombreuses, l’exil est fondateur et Paris, vivier d’auteurs ou de références dans la réflexion.

L’avant-garde moderniste

On retiendra par exemple la tentative de Laurent Jeanpierre de construire une analyse inspirée par Pierre Bourdieu sur les enjeux de pouvoir au sein du champ littéraire. Cette avant-garde moderniste est souvent issue de la bohème, et se construit à côté de et contre ce champ dominant. Laurent Jeanpierre souligne ainsi que « les modernistes sont des personnalités doubles, séparées par l’écart entre leurs origines et leurs aspirations sociales », le passé et le présent. « Plus que des marginaux, les modernistes les plus reconnus sont ainsi des “excentriques centraux”, à cheval sur plusieurs mondes sociaux, la bohème et la bourgeoisie, sur deux traditions, une tradition nationale en formation et une tradition nationale dominante, toujours entre une périphérie sociale et un centre hégémonique. »

Dans cette stratégie de reconnaissance des écrivains, les revues et leur rédacteur en chef jouent un rôle central, et les traducteurs et passeurs ne sont pas moins importants. Philippe Soupault est un de ceux-là, auquel est consacré un joli article. On y apprendra aussi que ce fervent admirateur des productions artistiques des États-Unis n’a jamais eu l’opportunité de se rendre dans ce pays.

Ce bel ensemble, bien servi par une mise en page et un format adéquats, s’achève sur quelques contributions plus spécifiquement consacrées aux rôles des revues artistiques dans cet éternel dialogue entre tradition et modernité. Un regret cependant pour qui n’est pas spécialiste de cette histoire littéraire anglo-saxonne du premier XXe siècle : le mouvement moderniste, dans lequel ce dernier terme n’est pas seulement générique, mais correspond à un courant présentant une certaine cohérence et une certaine homogénéité, n’est jamais présenté, ne serait-ce que pour rappel.

Autre motif de satisfaction : toutes ces revues sont, ouf !, conservées dans des bibliothèques françaises… mais parfois semble-t-il dans une seule. Un livre dont le mérite est aussi, pour les bibliothèques, de les conforter, s’il en était besoin, dans leur rôle d’acquisition et de conservation de ces revues, quand bien même et surtout si elles sont diffusées à 200 exemplaires, quand bien même elles ne portent pas, évidemment, le qualificatif d’avant-garde à l’époque de leur publication !