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Le centre de communication des savoirs de Vilnius

Une bibliothèque pour le XXIIe siècle

Audrone Glosiene

Rolandas Palekas

Irena Kriviene

Toujours au centre de l’université, la bibliothèque en est le moteur intellectuel et documentaire. Fondée en 1570, la Bibliotheca Academiae Vilnensis donna naissance neuf ans plus tard à l’université dont elle se réclamait. Aujourd’hui, à quatre cent trente-six ans de distance, l’occasion nous est offerte de « répéter » l’histoire avec le projet d’édification d’une nouvelle bibliothèque au cœur d’un ensemble qui sera plus qu’une simple université : un pôle de compétitivité baptisé « Sunrise Valley » qui, très vite, d’ici quelques années, regroupera dans la capitale de la Lituanie des universités, des instituts de recherche, des incubateurs d’entreprise et des cabinets-conseil.

La bibliothèque de l’université de Vilnius n’est pas seulement l’une des plus vieilles bibliothèques universitaires d’Europe centrale et orientale ; avec ses 5 millions de documents conservés sous des formats divers, c’est aussi l’une des plus riches. Le département des livres rares possède quelque 180 000 ouvrages publiés avant 1800, d’une immense valeur scientifique, culturelle et historique, en particulier 313 incunables, 1 650 éditions anciennes de grands imprimeurs d’Europe de l’Ouest (les Aldes, Elzévirs et Plantins), et le plus grand fonds lituanien de livres imprimés en Lituanie avant le XIXe siècle. La collection cartographique comprend plus de 1 000 atlas anciens et 10 000 cartes et plans réunis au XVIe et au XVIIe siècles par les cartographes les plus réputés de leur temps 1.

La bibliothèque est logée dans un bâtiment magnifique aux salles intérieures richement décorées. Trop souvent, hélas, la disposition des lieux ne permet pas de répondre efficacement aux exigences actuelles de fourniture de l’information. Ce n’est pas l’espace qui manque, mais il est cloisonné entre les salles et les couloirs, et bien que nous ne manquions pas non plus de livres, ils sont stockés dans les réserves. Notre bibliothèque a beau receler des merveilles, l’édifice qui l’abrite lui donne par trop l’allure d’un temple ou d’un labyrinthe – images peu propres à séduire les étudiants de la génération Google, qui apprécient le libre accès, l’efficacité et des usages facilités.

Loin d’être un simple intermédiaire entre le public auquel elle s’adresse et les ressources d’information, la bibliothèque universitaire moderne intervient au contraire activement dans l’approfondissement des savoirs et la vie de l’université. Sa mission consiste à mettre en place un environnement documentaire et culturel favorable aux processus de formation universitaire.

Le nouveau système d’enseignement supérieur oblige non seulement à former les étudiants à des connaissances spécifiques, mais aussi à éveiller en eux un désir de savoir constant et la capacité de continuer à apprendre. D’où le rôle crucial de la bibliothèque universitaire vis-à-vis des étudiants et des chercheurs. Les défis inhérents à la société du savoir qui émerge aujourd’hui – où l’accès à l’information et un véritable partage des connaissances sont des facteurs de succès déterminants tant pour les individus que pour les institutions ou les États – font se rejoindre les grands objectifs de la bibliothèque et de l’université.

Le Centre de communication des savoirs

Le Centre de communication des savoirs (CCS) de Sunrise Valley, selon le nom donné au nouveau bâtiment de la bibliothèque de l’université de Vilnius, sortira bientôt de terre dans la vallée de Sauletekis (lever du soleil en lituanien). Par ses fonctions et sa finalité, il repousse les limites de la bibliothèque, fût-elle rattachée à la plus prestigieuse des universités, et va bien au-delà de la conception traditionnelle qu’on s’en fait.

Le CCS concentrera les ressources de plusieurs facultés et instituts de recherche de l’université de Vilnius, de l’université de technologie Gediminas, des entreprises de la vallée de Sauletekis, pour les mettre à la disposition des étudiants et du personnel de ces différents organismes, des professeurs invités et des étudiants étrangers inscrits sur place au titre d’un programme d’échanges, des divers participants et intervenants aux colloques et aux séminaires organisés par l’université de Vilnius.

Institution d’information et de communication tournée vers l’avenir, le CCS sera bien plus qu’un conservatoire des trésors du passé. Le mot bibliothèque ne donne qu’une faible idée du sens et des buts qui lui sont assignés. Ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, le CCS a l’ambition d’être une « maison de l’intelligence », un véritable centre des savoirs, de la communication scientifique et de l’information, mais également une plaque tournante, un faisceau de connexions conçu pour relier les individus au savoir et à l’information, leur inspirer des idées et leur donner les moyens de les partager.

Ce sera par ailleurs un espace de communication ouvert au public. La vie documentaire de l’université va quitter sa tour d’ivoire pour la maison de l’intelligence, cet espace ouvert et accueillant, propice à l’éclosion des idées.

Ce projet conçu et présenté comme un programme d’avenir ambitieux, national de par son intérêt et son importance, mais surtout moderne, viable et riche de possibilités, devrait acquérir à terme un rayonnement européen et mondial. Construit au début du XXIe siècle pour fonctionner encore au XXIIe siècle, il devra répondre à des besoins et à des comportements qu’il est difficile de tous prévoir. L’enjeu consiste par conséquent à créer un organisme souple et dynamique, caractérisé par sa faculté d’adaptation : une bibliothèque hybride, dans laquelle les ressources documentaires traditionnelles garderont une place importante, mais où l’accent sera mis en priorité sur les ressources et les services électroniques proposés aux lecteurs.

Matérialisé dans l’espace par un bâtiment neuf, le CCS fonctionnera également comme un centre de documentation virtuel. Ses activités qui auront largement recours aux technologies de l’information s’adresseront en premier lieu à l’utilisateur. L’approche systémique développée à partir du positivisme du XIXe siècle ne convient plus aux usagers du XXIe siècle, qui lui préfèrent des procédures de recherche rapides, individualisées, confortables et attractives. La banque de connaissances que veut être le CCS offrira donc sans restrictions et gratuitement aux utilisateurs un libre accès à ses locaux, équipements et ressources. Le Centre doit devenir ce « troisième lieu » dont parle Ray Oldenburg 2, où l’on vient pour passer du temps, rencontrer ses pairs, développer des rapports sociaux. Afin de souligner que le CCS a pour fonction d’accueillir une communauté intellectuelle, plusieurs de ses espaces seront accessibles concrètement, et pas uniquement virtuellement, aux étudiants et aux universitaires en dehors des heures d’ouverture de la bibliothèque et pendant les jours de congé.

Destiné à soutenir la création dans les domaines de l’enseignement, de la recherche, de l’acquisition et de l’exploitation des connaissances, le CCS satisfera aussi les exigences de partage du savoir de la communauté universitaire. Les activités de cette institution polyvalente se déploieront dans quatre dimensions étroitement associées : le savoir, l’acquisition des connaissances et la recherche, l’information et la communication sociale, la culture 3 (voir schéma).

Illustration
Schéma

Tout en prenant en compte ces quatre dimensions, le CCS s’attachera en priorité à assurer la fourniture de l’information et à faciliter la communication. La première de ces fonctions passe par la sélection et l’acquisition d’une multiplicité de ressources d’information de qualité, par le déploiement de services professionnels tant sur place qu’à distance ; la seconde exige de penser d’ores et déjà à l’utilisation des services, des locaux et des espaces, d’adopter les méthodes et les tendances les plus novatrices de la recherche universitaire (travail sur des projets, enseignement à distance pour tous, groupes de réflexion, pratique de la problématisation), de faciliter enfin, d’une part ce rapprochement entre les chercheurs qui est essentiel à la recherche moderne (par l’organisation de séminaires, de colloques), d’autre part la socialisation de l’ensemble de la communauté universitaire à des fins de communication.

Le CCS vise à renforcer l’efficacité des processus sans cesse renouvelés de la recherche universitaire et scientifique. Son personnel devra donc entretenir des relations suivies avec le personnel enseignant et les instances de l’université et de ses divers départements, avec ses administrateurs et ses étudiants, afin d’adapter constamment l’utilisation des espaces et des services du centre au renouvellement des méthodes d’enseignement et d’étude. Il veillera également à faire coexister dans les meilleures conditions la recherche individuelle, discrète et silencieuse, et le travail en groupe, nécessairement plus bruyant.

Le Centre de communication des savoirs privilégiera la formation tout au long de la vie et s’efforcera en permanence d’œuvrer au renouvellement des connaissances. Tous les membres de la communauté universitaire (les étudiants qui suivent sur place les cursus de premier, deuxième ou troisième cycles, ceux inscrits par correspondance ou dans des programmes de qualification professionnelle ou de remise à niveau, les chargés de cours, les post-doctorants, les professeurs et les stagiaires, les enseignants associés, les visiteurs de passage), devront bénéficier sans réserve ni discrimination des ressources telles que les bases de données, les documents électroniques, les livres, les revues, les journaux, les archives sonores et visuelles, etc. ; du matériel indispensable à la recherche de l’information, à son exploitation, son traitement, son archivage, sa création ; d’un environnement, d’une ambiance, de conditions de travail à la fois confortables et intimes, stimulantes, performantes et assez décontractées pour encourager la communication, le partage des connaissances et la créativité.

Le projet architectural

Les solutions architecturales et techniques ont été définitivement approuvées à l’automne 2006. Le site choisi se trouve aux environs de Vilnius, dans un endroit encore peu urbanisé, mais où sont déjà installés quelques campus universitaires qui préfigurent ceux, beaucoup plus nombreux, prévus à terme dans la Sunrise Valley.

La nouvelle bibliothèque sera très probablement la première réalisation de ce complexe, ce qui amènera par la suite à créer tout autour des infrastructures destinées à desservir les édifices construits dans un deuxième temps. De l’intérieur des salles de lecture, on aura vue sur un bois de pins tout proche. Signalons à cet égard que cette bibliothèque résolument « verte » sera bâtie en fonction des normes environnementales et dans le respect de la nature. Dotée d’un parking spacieux, elle sera aisément accessible par les transports en commun.

Le concept et les solutions architecturales ont été élaborés par un groupe de jeunes architectes sous la direction de Rolandas Palekas. Ils obéissent à quelques grands principes. Tout d’abord, il fallait imaginer un bâtiment agréable, « écologique » et chaleureux à la fois ; il se composera de trois structures reliées les unes aux autres, qui, de l’extérieur, auront l’aspect de trois gros rochers posés à la lisière du bois.

La flexibilité des aménagements était un deuxième impératif. Caractérisée par des schémas de comportement très individualisés et par l’évolution rapide des technologies, la société postmoderne est extrêmement mobile ; il fallait, en conséquence, imaginer des espaces modulables à volonté.

La troisième contrainte tenait à l’originalité, voire au caractère d’exception de l’édifice. On construit aujourd’hui beaucoup de banques et d’immeubles de bureaux, à Vilnius, mais très peu de bâtiments à vocation culturelle, d’où l’importance accordée à des choix architecturaux mettant en valeur l’idée même de bibliothèque. Massive et spacieuse, celle-ci sera en harmonie avec la nature environnante et invitera à des rapprochements sémantiques : les pierres, vestiges naturels parmi les plus durables, abriteront la maison de l’intelligence, témoin éternel de la culture humaine.

À l’extérieur comme à l’intérieur, ce bâtiment inscrit dans un environnement paisible se veut très expressif. Pour souligner le lien organique avec la nature et donner en même temps une impression de légèreté, les murs extérieurs seront en pierre gravée. À l’intérieur, les fenêtres et les matériaux retenus souligneront également l’association avec la nature ; simples trouées verticales dans les pierres, les fenêtres constitueront les seuls éléments de décoration des pièces.

D’une superficie totale de 17 393 mètres carrés, la bibliothèque pourra conserver environ 4 millions de volumes dans ses réserves. Il y aura 450 places assises pour les lecteurs et 85 postes de travail pour le personnel.

Réunis autour d’une vaste place centrale, les trois bâtiments du Centre de communication des savoirs seront reliés les uns aux autres au niveau du sol. Les entrées donneront sur la place, espace public propice aux rencontres et aux échanges. Chaque bâtiment comprendra trois à cinq étages venus s’ajouter aux trois étages creusés en sous-sol. Dans le bâtiment le plus haut, on trouvera, au rez-de-chaussée, une grande salle de conférence, une librairie, une salle d’exposition et une cafétéria, et des salles de lecture réparties du premier au cinquième étage.

Le bâtiment de quatre étages est tout entier conçu pour les utilisateurs alors que le plus petit est destiné au personnel. Les salles de lecture traditionnelles seront complétées par une salle ouverte jour et nuit, une médiathèque, des petits salons pour le travail individuel ou en groupe, des salles de formation des usagers, des postes de travail informatisés et des zones de connexion sans fil.

Le sentier tracé dans la forêt sera jalonné de minuscules abris creusés dans la pierre, équipés d’un siège, d’une tablette où poser un ordinateur portable, d’une caméra vidéo : autant de clins d’œil à un personnage lituanien du XIXe siècle, l’écrivain et historien Dionizas Poska qui s’était aménagé un cabinet semblable (baubliai, en lituanien) dans un vieux chêne creux pour travailler dans la solitude…

La nouvelle bibliothèque sera bien évidemment équipée d’outils technologiques de pointe : automatisation des services de prêt et de retour des documents, transporteurs horizontaux et verticaux, photocopieuses, scanners et imprimantes à la disposition des utilisateurs.

1 + 1 = 1, ou ce que va changer le Centre de communication des savoirs

On se demande sans doute pourquoi les mathématiques ne s’appliquent pas à la bibliothèque de l’université de Vilnius, et pourquoi nous avons choisi d’illustrer cette particularité au moyen d’une formule mathématiquement fausse.

Quand la nouvelle bibliothèque s’installera dans ses murs, l’ancienne restera dans l’édifice historique qu’elle occupe depuis toujours. Elle continuera d’héberger les collections classiques, ainsi que l’héritage intellectuel et culturel colossal réuni au fil des siècles. En revanche, les sciences sociales, naturelles, exactes seront regroupées avec la technologie dans le Centre de communication des savoirs. Au final, pourtant, ces deux ensembles géographiquement distincts formeront une seule grande bibliothèque. Un plus un égale un : une seule bibliothèque moderne riche de trésors et de traditions aussi anciens qu’estimables, une bibliothèque fondée il y a plus de quatre cents ans et modernisée pour fonctionner pendant encore deux cents ans. Penser à ces six siècles d’existence est en soi très stimulant et très excitant.

Le Centre de communication des savoirs tout comme l’ancienne bibliothèque doivent se conformer aux normes internationales et s’adapter aux grandes tendances mondiales. Il est indispensable que les étudiants et les chercheurs étrangers y trouvent des services aussi performants que n’importe où ailleurs, des ressources documentaires aussi bien organisées, dont l’usage est régi par des dispositions universellement acceptées et reconnues. Il ne servirait à rien de construire un nouveau bâtiment pour résoudre les problèmes actuels de la bibliothèque ; la Lituanie et son université ont besoin de se doter d’une institution d’information et de communication résolument novatrice, conçue pour l’avenir. Sa création marque un changement considérable.

Les investissements publics consentis à la nouvelle bibliothèque universitaire et à ce centre de documentation novateur représentent moins un risque qu’un signe de confiance, un signal indiquant clairement que la société du savoir est une priorité absolue des objectifs de développement national.

Le Centre de communication des savoirs va repousser les limites de la bibliothèque telle qu’on la conçoit traditionnellement. Il va bousculer les idées reçues, remettre en cause bien des conceptions. Ce sera un choc, mais aussi, très certainement, une source d’inspiration.

Novembre 2006

  1.  (retour)↑  Collections historiques de la bibliothèque de l’université de Vilnius : http://www.mb.vu.lt/unesco./index.htm
  2.  (retour)↑  L’urbaniste américain Ray Oldenburg estime que la vie de l’individu moderne se partage entre la maison (le premier lieu), l’espace de travail ou de formation (le deuxième), et un troisième, choisi individuellement par chacun en fonction de ses besoins et de ses envies, où se tisse la convivialité.
  3.  (retour)↑  Marie-Françoise Bisbrouck, Jérémie Desjardins, Céline Ménil, Florence Poncé, François Rouyer-Gayette, Libraries as Places, Munich, Saur, 2004.