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Le documentaire au box-office

Images documentaires no 57-58, 2e et 3e trimestres 2006

Paris : Images documentaires, 2006. – 118 p. ; 21 cm.
ISSN 1146-1756 : 14 € le numéro double ; abonnement (4 numéros) : 31 €

par Yves Desrichard

L’austère et indispensable revue Images documentaires consacre son dernier numéro (no 57/58) au « documentaire au box-office » : en effet, depuis quelques années, le cinéma documentaire fait un retour en force sur le grand écran, au moins en termes quantitatifs : de 13 documentaires programmés en salle en 1996, on est passé à 77 en 2004 (année record), même si, entre-temps, le nombre de films distribués est passé de 399 à 559. Qui plus est, un certain nombre de ces films ont connu une fréquentation inespérée, toujours en salles : Fahrenheit 9/11 de Michael Moore, Palme d’or à Cannes, avec 2,3 millions d’entrées, Être et avoir, avec 1,8 million d’entrées, ou Le cauchemar de Darwin, dont les 380 000 entrées en salle constituent une surprise de taille, eu égard à l’âpreté de son sujet.

Dans un exercice que d’aucuns pourront considérer (à tort, vu la qualité des articles) comme singulièrement masochiste, les diverses contributions, courtes mais denses, de ce numéro s’appliquent, d’une part à démontrer que ces quelques succès publics cachent en fait de grandes disparités, d’autre part que les films évoqués sont souvent des succès de « malentendu », plus proches, dans leur forme comme dans leur approche des sujets évoqués, de la manipulation que du « point de vue documentaire » que la revue, depuis plus de dix ans maintenant, s’applique à défendre.

Ce n’est pas faire injure aux autres contributeurs, tous remarquables, que de placer en exergue l’indispensable article que Jean-Louis Comolli (« Fin du hors-champ ? ») consacre d’une part à démonter « le système Moore », essentiellement à travers l’analyse d’un des opus les plus fameux de l’histrion décomplexé, Bowling for Columbine, d’autre part à critiquer Le cauchemar de Darwin d’Hubert Sauper, dont on sait la controverse qu’il a finalement suscitée. L’analyse impitoyable et argumentée de ces deux films, dans un style pratiquement godardien (c’est un compliment !), dissèque d’une manière implacablement poétique le pouvoir nauséeux de l’usurpation et de l’insinuation à l’œuvre, dans des élans très différents, dans les deux films. Citant Barthes, Comolli nous le répète, « le représenté n’est pas le réel », ce dont la vision quotidienne du journal télévisé nous convainc suffisamment.

Disons le tout net, ces vingt pages passionnantes sont une lecture indispensable à qui veut avoir, à l’égard du cinéma documentaire comme à l’égard du cinéma tout court, un point de vue qui excède largement dans ses attendus comme dans ses démonstrations les films évoqués. Et on regrette d’autant plus que Comolli cinéaste se soit fait, ces dernières années, si rare.

Cet article fondateur ne doit pas faire oublier la qualité des autres : sur le même Cauchemar de Darwin, Isabelle Le Corff (« Quel cauchemar ! ») enfonce le clou sur les limites, voire sur les malhonnêtetés, du cinéaste et de ses dispositifs.

Deux autres études, signées Simone Vannier et Frédéric Goldbronn, complètent fort avantageusement ce numéro thématique, en démontrant que, par-delà les chiffres mis en avant, la « santé » du documentaire en salle est en fait des plus fragile et largement menacée. Comme on sait, le cancer est une multiplication des cellules – pour autant, c’est une maladie, souvent mortelle. La multiplication des films en salle est, mutatis mutandis, à évaluer à la même aune, tandis que les financements se font rares, et les demandes des télévisions, jadis financiers importants, de plus en plus standardisées, voire stéréotypées.

Le constat d’Images documentaires est d’autant plus pessimiste que la prochaine révolution de la projection en numérique devrait, de par les coûts qu’elle entraîne, favoriser encore la concentration des salles et des « copies » sur un nombre toujours plus limité de films. On ne saurait se réjouir de ce panorama bien sombre, si ce n’est pour souligner avec Frédéric Goldbronn que, plus que jamais, les bibliothèques peuvent constituer un lieu de vie et de diffusion indispensable du documentaire « de création », pour que perdurent des points de vue critiques et non démagogiques sur les réalités du monde en train de se faire.