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Léopold-Auguste Constantin

Bibliothéconomie

nouveau manuel complet pour l'arrangement, la construction et l'administration des bibliothèques

pages choisies et présentées par Noë Richter. Bernay : Société d’histoire de la lecture, 2006. – 69 p. ; 25 cm. – (Matériaux pour une histoire de la lecture et de ses institutions ; 18).
ISBN 2-912626-17-X : 20 €

par Christine Teulé

Dans ce nouveau numéro des « Matériaux pour une histoire de la lecture », Noë Richter commente et met en perspective des extraits d’un manuel technique écrit par Léopold-Auguste Constantin, bibliothécaire du XIXe siècle exerçant en France. Des deux éditions de ce manuel (1839 et 1841), Noë Richter retient la seconde, plus complète et s’adressant aux professionnels devant « ranger et surveiller une collection de livres assez nombreuse pour avoir besoin d’une classification et d’une disposition convenables ». Constantin y expose sa déontologie du métier, annonçant une modernité qui s’affirmera après 1890.

Les bibliothèques de Constantin

L’ouvrage ne s’intéresse pas aux bibliothèques populaires, qui restent à l’époque embryonnaires, paternalistes et financées par des notables locaux, mais aux bibliothèques de tradition savante, les grandes bibliothèques d’étude et de conservation. Il définit deux types de bibliothèques : les bibliothèques publiques, dépendant de l’État, des collectivités territoriales ou des corps constitués, et les bibliothèques spécialisées, appartenant parfois à des personnes privées. La plupart des pages du Manuel sont consacrées aux bibliothèques publiques, qui se caractérisent par leur caractère encyclopédique, la facilité pour chacun d’y accéder et un souci de conservation du patrimoine.

L’intérêt des « bibliothèques spéciales » est leur plus grande richesse dans certains domaines, et le bibliothécaire Constantin se prend à rêver de transformer les bibliothèques publiques en bibliothèques spécialisées, en particulier à Paris, où chacune des bibliothèques serait consacrée à une des branches du savoir. Quant aux bibliothèques de province, elles ne sont souvent que des « amas de papier », des « trésors sans utilité », « faute d’un salaire convenable pour un bibliothécaire ad hoc ». Ce panorama des bibliothèques s’achève par un répertoire des bibliothèques européennes, en introduction duquel Constantin, en véritable moderniste, se plaint du manque de coopération internationale.

Le bibliothécaire selon Constantin

Constantin fustige l’attitude des autorités qui, bien souvent, nomment par complaisance à la tête des bibliothèques des hommes « n’ayant aucune des qualités indispensables à un bibliothécaire ». « Heureuse encore la bibliothèque où un tel sinécuriste a assez d’esprit d’abnégation, d’amour-propre pour remettre, sans restriction, les rênes entre les mains du sous-bibliothécaire, en se contentant de garder les appointements attachés à son titre ». Car un bibliothécaire digne de ce nom doit être versé dans « la pratique de la partie technique » du métier, et maîtriser en détail les méthodes de gestion des bibliothèques. Il se montre en cela novateur, se démarquant de la littérature professionnelle traditionnelle qui assimile les bibliothécaires à des savants, alors que pour Constantin, ils sont avant tout des techniciens. D’où l’emploi du néologisme « bibliothéconomie », même si Constantin n’en revendique pas la paternité.

Savants timides et biblioclastes

Le Manuel se montre préoccupé de la qualité de l’accueil des usagers, à qui il faut proposer de larges horaires d’ouverture, et réserver une « politesse prévenante », afin qu’« un jeune élève, un savant sédentaire et timide, un étranger parlant mal le français, un ouvrier qui a besoin d’un renseignement » ne risquent pas d’être rebutés par « une froideur désobligeante ». Le bibliothécaire doit prendre conscience en effet qu’il a parfois affaire à « des personnes moins instruites que lui et peu habituées à l’usage des livres ».

Constantin apparaît beaucoup plus rétrograde sur le chapitre du prêt des documents, considéré comme une cause majeure de dégradation des collections, et partage en cela le sentiment de ses contemporains. Mais s’il s’emporte contre la négligence des emprunteurs « biblioclastes », des « maladroits », et des « malpropres », il ne fait pas pour autant l’impasse sur le sujet et lui consacre un chapitre entier.

Les catalogues d’un visionnaire

C’est dans les pages qu’il consacre à la rédaction des catalogues que Constantin se montre le plus inventif. Il envisage par exemple la création d’un catalogue collectif, afin d’obtenir « l’aperçu le plus complet et le mieux ordonné d’une bibliothèque universelle ». Enfin et surtout, il critique le système de classification en usage dans les bibliothèques savantes, en arguant qu’une classification doit s’occuper davantage « de l’application pratique et moins des théories ». Il imagine un système « conforme aux progrès que les sciences ont faits » et qui ne donnerait plus la première place à la religion mais à l’histoire.

Qu’il préconise d’associer les bibliothécaires à la conception des établissements ou qu’il propose de nommer des conseils d’administration à la tête des bibliothèques, Constantin étonne tout au long de son Manuel par sa liberté de pensée et la distance prise avec les idées reçues de toute une génération professionnelle.