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La numérisation des fonds patrimoniaux en Lorraine

Philippe Hoch

Voici près d’une décennie, l’exposition « Trésors des bibliothèques de Lorraine » avait révélé la richesse généralement insoupçonnée du patrimoine écrit et graphique conservé dans une vingtaine d’établissements de la région. Pourtant, aujourd’hui, en raison « de leur profusion et de leur dispersion », ces fonds « demeurent pratiquement inaccessibles et inexploités ». Or, les techniques de numérisation ouvrent des perspectives nouvelles, qui pourraient permettre, dans le cadre d’un travail coopératif, de faire évoluer une situation notoirement insatisfaisante et de combler un retard inquiétant.

Aussi, la journée d’étude sur « la numérisation des fonds patrimoniaux en Lorraine 1 » s’adressait-elle autant aux élus et aux responsables des services culturels des collectivités territoriales qu’aux responsables des collections. D’où, peut-être, le caractère délibérément informatif de la rencontre, qui entendait non seulement proposer une introduction claire et générale à la problématique de la numérisation du patrimoine, mais aussi explorer les voies susceptibles d’être suivies dans un avenir proche, à la faveur de la présentation d’expériences pionnières ou de réalisations exemplaires.

Attendre le réveil des mines de charbon ?

Eu égard à l’ampleur de la tâche, la numérisation des collections apparaît bien comme une priorité. Il est en effet légitime de se demander, avec Daniel Barroy (Drac), si « une région comme la Lorraine peut s’offrir le luxe d’attendre le réveil des mines de charbon ». S’il convient d’agir sans tarder, il ne paraît pas moins nécessaire d’inscrire l’entreprise dans la durée, de « l’étaler dans le temps », de manière réfléchie, car « les politiques de numérisation ne peuvent se satisfaire d’actions ponctuelles ».

« Ne pas se jeter à l’eau de façon inconsidérée » : tel est également le conseil de prudence délivré par Michel Melot qui, au long d’un exposé lumineux, brossa de manière nuancée le cadre conceptuel, tout en formalisant la problématique complexe de la numérisation.  Ainsi, à la « forme pérenne et intangible » du livre s’opposent « le monde instable, ouvert, la connaissance fluide » du numérique. Dès lors, l’autorité – celle de l’auteur – s’efface, devient introuvable et « la vérité absolue disparaît, remplacée par des vérités relatives, locales, épisodiques ». La traçabilité se substitue à la preuve.

La fin des querelles de clocher

La numérisation, par ailleurs, met à mal la notion de collection, désormais « éclatée ». Diffusés en ligne, les textes numérisés (et non les livres, notons-le) n’appartiennent plus à l’établissement détenteur du support. Aussi, « concevoir les programmes avec un esprit de bibliothécaire est une grave erreur ». Quand, « à partir d’un simple clic, on s’adresse au monde entier, alors les querelles de clocher n’ont plus lieu d’être ».

Comment, du coup, nos métiers ne s’en trouveraient-ils pas bouleversés, « nos habitudes de pensée malmenées » ? L’inévitable aggiornamento ne manquera pas de rapprocher, voire de confondre – « sauf à mourir » – les fonctions de bibliothécaire, d’archiviste ou encore de documentaliste. Il conduira aussi à mettre de plus en plus de services en ligne, à offrir aux internautes les outils d’appropriation les plus complets des documents numérisés, « sans s’alarmer de la baisse de fréquentation » des bibliothèques, qui est logique. Bref, Michel Melot invite à « ne pas se crisper sur des formules anciennes ».

Les attentes formulées par les utilisateurs des bases, textuelles ou d’images, ainsi que leurs pratiques évolutives, invitent en tout cas à se défaire des habitudes acquises et à innover, comme les responsables de différents programmes l’ont rappelé. Fer de lance de l’industrie de la langue, désormais irremplaçable dans le champ des études littéraires, la base textuelle Frantext développée par une unité de recherche nancéienne 2 est le plus ancien d’entre eux et ne cesse de s’enrichir, comme l’a rappelé Jean Pierrel, en dépit de freins d’ordre financier (coût très élevé des opérations de numérisation) et juridique (droit de citation des textes protégés, limité à trois cents caractères).

De son côté, Caroline Wiegandt (Bibliothèque nationale de France) s’est employée à tirer les leçons de la mise en œuvre de Gallica et à en exposer les principes sous-jacents, sur le plan du contenu de la bibliothèque numérique (sélectionner des documents difficiles d’accès, d’un intérêt documentaire évident et en tenant compte de la demande potentielle des internautes), mais aussi du point de vue des méthodes de travail : développement de partenariats dans des domaines « pointus », numérisation partagée, collaboration avec des communautés (ainsi, les sociétés savantes) manifestant des besoins particuliers…

La numérisation, outil de démocratisation culturelle

Avec la mise en ligne récente de ses « archives pour tous », l’Institut national de l’audiovisuel (INA) répondait à une forte attente, si l’on en juge par les 400 000 visites quotidiennes du site enregistrées après son ouverture. De plus, comme l’a souligné Isabelle Pantic, la numérisation des programmes radiophoniques et de télévision a permis la sauvegarde d’un patrimoine audiovisuel considérable mais particulièrement fragile, en raison de l’inéluctable dégradation des signaux et des supports magnétiques.

Les projets ambitieux ne sont toutefois pas l’apanage des grandes institutions nationales. Dans les régions, différentes expériences retiennent l’attention, comme la Banque numérique du savoir en Aquitaine et la base Alienor en Poitou-Charentes, respectivement présentées par Baudouin Gobert et Pascal Vila.

Changement d’échelle avec la Bibliothèque numérique européenne (BNUE), dont les lecteurs du BBF n’ignorent plus rien 3. Caroline Wiegandt évoqua tour à tour le « déclic » du projet (le programme américain Google Print), les réactions qu’il suscita, notamment de la part du président de la BnF,  Jean-Noël Jeanneney, puis les interventions des autorités européennes au plus haut niveau, avant de détailler les principes définis pour la constitution de cette bibliothèque numérique censée refléter l’identité culturelle commune des partenaires européens.

Matière grise et huile de coude

Le retour aux réalités lorraines, pour la table ronde terminale animée par Michel Yvon (Direction du livre et de la lecture), parut quelque peu difficile. Des chantiers sont ouverts, notamment aux archives départementales des Vosges (Isabelle Chave) ou à la bibliothèque de Saint-Dié-des-Vosges (Marie Cuny), mais au plan régional, tout ou presque reste à faire, y compris les travaux préliminaires d’inventaire et de catalogage. Selon la formule énergique de la directrice adjointe de la BnF, avant de numériser, il ne faut lésiner ni sur « la matière grise », ni sur « l’huile de coude ». Pour sa part, Michel Yvon estime que, « jusqu’à présent, on faisait dans la dentelle, maintenant, il faut s’attaquer au travail de masse ». Alors, vues de Pont-à-Mousson, les perspectives du programme de la Commission européenne i-2010, présenté par Benoît de la Filolie (préfecture de la région Lorraine), pouvaient peut-être paraître lointaines. Les acteurs, politiques et culturels, sont en tout cas invités à poursuivre la réflexion et à mener une ample action concertée.

  1.  (retour)↑  « La numérisation des fonds patrimoniaux en Lorraine », mardi 23 mai 2006, abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle), journée organisée par la Direction régionale des affaires culturelles de Lorraine et l’EPCC Arteca, centre de ressources de la culture en Lorraine.
  2.  (retour)↑  Unité de recherche du CNRS Analyse et traitement informatique de la langue française (Atilf).
  3.  (retour)↑  Valérie Tesnière et Noémie Lesquins, « La bibliothèque numérique européenne : une stratégie culturelle de la Toile », BBF, 2006, no 3, p. 68-80.