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Demain, la bibliothèque...

Congrès du centenaire de l'ABF

Annie Le Saux

Dans le monde des bibliothèques, 2006 aura été une année de célébrations. N’en citons que deux : le cinquantenaire du BBF  1 et les 100 ans de l’Association des bibliothécaires français. Centenaire oblige, l’ABF avait choisi la Porte de Versailles, à Paris pour organiser son congrès annuel sur le thème : Demain, la bibliothèque… Du 9 au 11 juin 2006, sessions et ateliers se sont succédé, abordant de nombreux domaines – trop nombreux pour être tous mentionnés – tels la conservation, la bibliothèque hybride, les métiers, les publics 2

Dans la conférence inaugurale, les bibliothèques furent conjuguées au futur mais aussi au passé par l’écrivain Alberto Manguel. S’appuyant sur deux mythes universellement connus, la Tour de Babel et la Bibliothèque d’Alexandrie, Alberto Manguel en fit un parallèle avec les bibliothèques, qui, tout comme eux, aspirent à la conquête de l’espace et du temps. Rêve qu’Internet cherche à perpétuer, mais avec le risque « de devenir une bibliothèque qui comprend n’importe quoi, à la différence de la Bibliothèque d’Alexandrie, emblème de la bibliothèque qui comprend tout ».

Les bibliothèques vues de l’étranger

Si l’on compare les bibliothèques françaises aux bibliothèques des pays nordiques ou nord-américains, c’est souvent avec une pointe d’envie. Qu’est-ce qui fait le succès de ces dernières auprès de la population ? Au Canada, remarque Réjean Savard (Université de Montréal), les bibliothèques sont « de véritables coopératives du savoir, elles sont ouvertes le soir ainsi que les samedis et dimanches, elles sont proches du public ».

Être à l’écoute des besoins de la population, c’est aussi ce qui fait la popularité des bibliothèques finlandaises. Dans le centre-ville d’Helsinki, deux espaces répondent à des attentes spécifiques. La Bibliothèque 10, ouverte tous les jours, met entre autres à la disposition des jeunes un studio d’enregistrement où ils ont la possibilité de présenter leur propre création, tandis que, toujours dans le centre, un lieu de rencontre offre une formation à toutes les démarches concernant la vie quotidienne (Anne Korhonen, bibliothèque municipale d’Helsinki). Où qu’ils soient, les Finlandais savent qu’ils trouveront à la bibliothèque la réponse à toutes les questions qu’ils peuvent se poser. Une autre raison, selon Tuula Haavisto, du succès des bibliothèques en Finlande, réside dans les bonnes relations que les bibliothécaires entretiennent avec les politiques (et inversement !). Notons que c’est un membre du Parlement qui est actuellement président de l’Association des bibliothécaires finlandais. Si l’on ajoute une offre importante en nouvelles technologies – aussi bien au Canada qu’en Finlande 3 –, on obtient, conclut Réjean Savard « des entreprises dynamiques, ouvertes au changement et à ce qui se passe ailleurs », à travers notamment la littérature professionnelle, les échanges et les colloques 4.

Autre pays, autre situation. En Colombie, beaucoup reste à faire en matière de bibliothèques. Cependant, depuis quelques années, volonté politique, énergie stimulante des bibliothécaires et forte demande de la population ont été à l’origine d’un plan national en faveur de la lecture et des bibliothèques (2003-2006) qui s’insère dans le plan national de développement de la culture (Mary Giraldo Rengifo, directrice de la Bibliothèque nationale de Colombie) 5.

La bibliothèque hybride

Cela fait déjà quelques décennies que l’on a pris conscience que la bibliothèque n’était pas autosuffisante et la multiplication des actions de coopération et de mutualisation a marqué le début d’un changement de pratiques. Actuellement, c’est le concept de bibliothèque hybride qui se développe. Sur ce point encore, la Finlande est en avance, qui y travaille depuis l’an 2000. Plusieurs services innovants dans ce domaine ont été présentés par Anne Korhonen, mêlant des services adaptés à des usages multiples. L’IGS (Information Gas Station) 6, par exemple, est un service d’information axé sur les réponses à des questions que les gens se posent (« demandez tout ce que vous voulez »). Son originalité est d’exister à la fois physiquement et en ligne. Sous la forme d’un baril de pétrole – d’où son nom –, cette unité mobile se déplace à la rencontre de la population ou donne des réponses via Internet et diffuse également une émission hebdomadaire à la radio.

Faire vivre la bibliothèque en fonction des attentes – de plus en plus exigeantes – du public, y développer plusieurs usages, c’est également ce que préconise Patrick Bazin (directeur de la bibliothèque municipale de Lyon), pour que permanence et changement soient étroitement liés, comme l’écrit Lampedusa dans Le Guépard : « Il faut tout changer pour que rien ne change. »

Le texte n’est plus indissociable du livre, il s’habille désormais de formes variées d’écriture et de lecture. Ainsi, les bibliothèques universitaires voient-elles leurs collections électroniques, revues et thèses essentiellement, augmenter sans cesse. Obtenir des financements, à l’intérieur de l’université, pour la documentation électronique, accessible de l’extérieur de la bibliothèque s’avère plus aisé que pour une documentation imprimée, dont l’accès est synonyme de déplacement à la bibliothèque (Iris Reibel, directrice du service commun de la documentation de l’université de Strasbourg I).

Numérisation et conservation

Face à l’importance que prennent les documents électroniques, les collections patrimoniales, pour ne pas rester des richesses méconnues, doivent lutter contre la tendance naturelle des bibliothécaires à faire de la diffusion l’ennemi juré de la conservation. De plus en plus, leur place dans la bibliothèque et leur mise en valeur font partie des préoccupations des professionnels. En témoigne la politique de numérisation menée par la médiathèque de Troyes, qui a choisi de mettre l’accent sur la diffusion de son fonds ancien plus que sur sa conservation. Pour Thierry Delcourt (directeur, au moment du congrès, de la médiathèque de l’agglomération troyenne), « le patrimoine doit s’intégrer dans le fonds général de la bibliothèque et ne pas être isolé de la lecture publique ». Les actions entreprises à Saint-Denis vont dans le même sens : c’est afin de ne pas réserver l’importante collection de livres anciens issus des confiscations révolutionnaires à un seul public de spécialistes que la médiathèque a mis en place, en collaboration avec la Bibliothèque nationale de France, un projet pédagogique de formation au fonds patrimonial, à l’aide de fac-similés, à destination des enfants (Florence Schreiber, Médiathèques de Saint-Denis).

Il n’en reste pas moins que, pour transmettre aux générations futures les originaux anciens, il faut savoir les préserver et les conserver. Thierry Aubry (conservateur-restaurateur, Institut national du patrimoine, Université de Paris I) a souligné les difficultés à inscrire un projet de conservation préventive dans la durée, dans la mesure où l’État fonctionne sur appels à projets ponctuels. Une politique de contractualisation pluriannuelle avec les régions pourrait être une solution. Thierry Aubry, approuvé par l’auditoire, a également regretté l’absence de coordination nationale en matière de numérisation, notamment des incunables français. Un nouveau chantier, dans lequel la BnF pourrait être l’élément moteur ?

Un métier en mouvement

Nos métiers sont au cœur de la réflexion prospective sur les bibliothèques de demain. À la demande du ministère de la Fonction publique, une démarche « métier » interministérielle au sein de la fonction publique d’État s’est concrétisée dans l’élaboration du répertoire interministériel des métiers de l’État (Rime) 7. Partant du constat d’une forte hétérogénéité des initiatives et des concepts, d’un éparpillement des fonctionnaires en 900 corps et d’un cloisonnement des ministères, le Rime a eu le souci « d’améliorer la transparence, d’informer le marché du travail et l’appareil de formation sur les besoins de l’État en compétences professionnelles, et de favoriser la mobilité entre les ministères » (Bruno Suzzarelli, inspecteur général de l’administration des affaires culturelles). 230 emplois-références ont été établis : 14 pour le domaine « culture et patrimoine », dont 3 spécifiquement pour les bibliothèques : responsable d’un établissement ou d’un service patrimonial, chargé de collections ou de fonds patrimoniaux, magasinier d’archives ou de bibliothèques.

Poursuivant le même objectif « d’éviter les décalages avec les besoins du terrain », le répertoire des métiers territoriaux 8, plus ancien que le Rime, a été actualisé (Agnès Lucas-Reiner, directrice générale adjointe du CNFPT – Centre national de la fonction publique territoriale).

L’évolution des métiers implique une adaptation de la formation à ces changements. Quelles compétences acquérir, donc quels contenus donner aux formations ? Comment former à la fois tout le monde et chacun en particulier ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles devrait répondre la nouvelle offre de formation de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Anne-Marie Bertrand, directrice de l’Enssib).  Avec l’ambition de rapprocher les deux fonctions publiques, décloisonner les formations initiale et continue, personnaliser rythme et contenus de la formation, capitaliser les acquis, mettre en place des tutorats recréant « un nouveau compagnonnage » et rendre plus perméables l’une à l’autre les périodes de formation et d’exercice du métier.

Notons cependant que nous devons rester vigilants face à une tendance inquiétante, soulignée par Anne-Marie Bertrand, au déclassement des postes et à leur stagnation, voire leur diminution aux concours alors que les départs en retraite s’accélèrent.

Autre problématique que Joël Roman (revue Esprit) a développée, celle du sens de la masse d’informations produite par Internet. N’est-on pas dans une fausse offre de promesse démocratique ? La démarche consiste désormais à produire de la rareté dans une surabondance offerte à tous, et les questions à résoudre sont celles de la validation, la sélection, l’orientation, car « nous avons accès à un brouhaha qui finit par être dépourvu de signification. »