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Mesurer l'audience des bibliothèques municipales

Statistiques institutionnelles et enquêtes de population

Christophe Evans

Françoise Gaudet

Au terme d’une enquête menée tambour battant par le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) 1, et dont le déroulement s’est révélé en tous points passionnant, personne ne s’étonnera de nous entendre déclarer d’emblée que les résultats de cette vaste étude sont importants et qu’ils méritent une attention particulière.

Jugeons plutôt sur pièces : les données quantitatives du Crédoc invitent ni plus ni moins à réviser partiellement notre jugement globalisant à propos de la désaffection des bibliothèques municipales en France. Pour le coup, c’est tout un pan du modèle interprétatif pessimiste en vigueur jusque-là qui mérite d’être revu à la lumière des nouveaux indicateurs. Passé la surprise, voire le doute, on va voir ici que l’écart qui apparaît entre certaines données locales issues des établissements eux-mêmes, les statistiques nationales produites par la Direction du livre et de la lecture (DLL) et les données de l’enquête de population du Crédoc est tout à fait explicable et cohérent.

De nombreuses tendances déjà dégagées par d’autres études de terrain ou par des bibliothécaires se trouvent en fait confirmées et l’on peut constater notamment que la piste de la mutation des usages en bibliothèque se vérifie pleinement : qu’il s’agisse du développement de la fréquentation sans inscription, de l’augmentation des visites occasionnelles, des pratiques d’emprunt par procuration ou encore de l’augmentation des pratiques de travail et de consultation sur place.

Autre surprise, qui vient également rompre la monotonie ambiante des commentaires un peu désabusés auxquels nous nous étions résignés, le taux de « gros lecteurs » (25 livres et plus lus au cours de l’année, BD comprises) n’aurait pas baissé depuis 1997, contrairement à ce que l’on pouvait craindre. Dans le domaine de la lecture de livres, le roman policier confirme sa percée puisqu’il semble être devenu le genre romanesque préféré des Français, devançant de peu la catégorie « romans récents ».

L’horizon, pour autant, n’est pas complètement dégagé ou simplement changeant : d’autres indicateurs issus de l’enquête Crédoc invitent en effet à prendre en compte des phénomènes émergents qui posent question. C’est le cas de la baisse des taux d’inscrits parmi les tranches les plus jeunes de l’échantillon (15-24 ans) ; c’est le cas également de la concurrence que le développement des accès domestiques à Internet fait subir aux bibliothèques municipales (BM), pour certaines pratiques telles que la recherche d’informations ponctuelles ; enfin, l’image des BM n’a guère évolué au tournant du XXe siècle (en tout cas, pas depuis les enquêtes de population diligentées par la DLL en 1979 et 1997), ou, du moins, elle n’a pas changé autant qu’on aurait pu le penser avec le passage de la bibliothèque à la médiathèque. Pas de triomphalisme par conséquent, comme on peut le voir, mais tout de même quelques motifs de satisfaction.

Au risque de nous montrer parfois un peu techniques, nous souhaitons, dans la contribution qui suit, concentrer notre attention sur la comparaison des nouvelles données produites avec la série d’indicateurs dont nous disposons pour mesurer l’impact des BM sur la population. Nous tenterons ainsi de répondre à la question que beaucoup se posent : pourquoi l’image de la fréquentation des bibliothèques municipales renvoyée par le Crédoc est-elle si différente de celle produite par les statistiques de la DLL ces dernières années ?

Mise au point méthodologique

Le cahier des charges de l’enquête confiée au Crédoc partait explicitement de constats concluant à la baisse des taux d’inscrits actifs en bibliothèques municipales :

  • Les statistiques de la DLL, pour commencer, signalaient une légère baisse du taux d’inscrits, passé de 18,2 % en 1999 à 17,07 % en 2003, une baisse essentiellement causée par un déficit chez les inscrits de 15 ans et moins, selon la même source.
  • À l’étranger, des signaux d’alarme étaient tirés : au Royaume-Uni, on enregistrait un recul de la fréquentation de 1998 à 2005 et une baisse des emprunts de livres 2 ; aux États-Unis, la menace de la « deserted library » dans les bibliothèques universitaires semblait planer au début des années 2000, à cause de la concurrence d’Internet 3.
  • Les évolutions sociales récentes, enfin, témoignaient en France d’un « relâchement culturel » généralisé, particulièrement sensible dans le rapport au livre, surtout parmi les jeunes générations (le nombre moyen de livres lus par personne ayant régulièrement décru depuis la fin des années 1980, notamment chez les 15-24 ans). En même temps, le développement récent et rapide des accès domestiques à l’Internet haut débit pouvait laisser craindre ici aussi une forme de concurrence avec les bibliothèques publiques.

À l’arrivée, pourtant, on enregistre, d’après l’enquête de population réalisée par le Crédoc, une hausse importante de la fréquentation des BM depuis 1997 (+ 10 points par rapport à une enquête similaire réalisée par la Sofres en 1997), augmentation qui se détaille de la manière suivante : légère hausse des inscrits de 1997 à 2005 (+ 2,5 points) ; hausse importante des usagers non inscrits (+ 7 points, soit un doublement de cette population). Comment peut-on expliquer un tel décalage ?

Les statisticiens et les sociologues s’efforcent toujours d’attirer l’attention des non-spécialistes sur les méthodes employées pour produire des indicateurs. Et ils ont raison. Une enquête de population – du type Pratiques culturelles des Français –, au cours de laquelle on va interroger, « en bout de course », un échantillon représentatif d’individus sur leur niveau de fréquentation d’établissements culturels, est fort différente d’un recueil de données effectué à partir de ces mêmes établissements pour mesurer leur audience publique.

Le pourcentage d’inscrits actifs en bibliothèques municipales produit par la DLL repose ainsi sur une compilation de données brutes annuelles fournies par une partie des bibliothèques elles-mêmes 4. Jusqu’en 2003, la DLL recommandait que soient comptabilisées des personnes ayant fait au moins un emprunt au cours de l’année et possédant une carte à leur nom. Le pourcentage d’inscrits actifs tous âges confondus selon cette source était de 17 %. La part des inscrits adultes actifs était de 11 % et celle des enfants de 6 %. Pour calculer ces taux, le total brut des inscrits des établissements répondants était ici rapporté à la population des villes desservies, sous-entendu des communes équipées d’une bibliothèque municipale (soit une population totale de 39 485 921 personnes tous âges confondus).

Les statistiques produites par le Crédoc reposent, pour leur part, sur une enquête de population, par questionnaires administrés en face à face à 2 001 personnes âgées de 15 ans et plus, représentatives de la population française. Elles portent sur des déclarations, et la question relative à l’inscription en BM est formulée de la manière suivante : « Êtes-vous inscrit, c’est-à-dire avez-vous une carte à votre nom pour pouvoir consulter des documents ou emprunter ? » Une autre question portant sur l’emprunt au cours des 12 derniers mois permet d’estimer d’une part des inscrits actifs (19 %) et d’autre part des inscrits inactifs (2 %). La population de référence à laquelle se rapporte le Crédoc est ici de 49 383 495 personnes âgées de 15 ans et plus, qu’elles soient desservies ou non par une BM. Le différentiel existant entre le Crédoc et la DLL est donc de 8 points, résultat de la différence entre 19 % et 11 % d’inscrits adultes actifs.

Pour schématiser, dans un cas, l’indicateur est construit à partir de déclarations rapportées à la population nationale des personnes âgées de 15 ans et plus à l’instant t (avec le biais que le déclaratif introduit : sur-déclaration, omission, représentation erronée de ce qu’est une BM…) ; dans un autre, l’indicateur repose sur un échantillon partiel qui, de surcroît, tend à fluctuer d’une année sur l’autre 5.

Mise en correspondance des indicateurs

Cette mise au point méthodologique faite, reste à répondre à la question : comment, au-delà de l’écart constaté, les indicateurs issus des enquêtes de population peuvent-ils évoluer en sens inverse des statistiques institutionnelles ? Il faut rappeler à ce propos que l’enquête du Crédoc ne porte que sur les adultes, en l’occurrence les personnes âgées de 15 ans et plus. C’est donc une partie importante de la fréquentation des BM qui reste dans l’ombre puisque les moins de 15 ans représentent 37,3 % des publics inscrits d’après les données DLL de 2003. Et l’on sait que les sources officielles attribuent précisément à cette classe d’âge le déficit en termes de taux d’inscription en BM… Malheureusement, nous ne disposons pas jusqu’à aujourd’hui d’autres données diachroniques sur l’évolution du rapport aux BM pour cette tranche d’âge : c’est un chantier qui reste ouvert 6.

Autre point à souligner pour compléter ce travail de mise en correspondance des indicateurs : si le taux d’inscrits, tous âges confondus, produit par la DLL est à la baisse, les données brutes enregistrées par cette dernière sont bien en hausse. On compte ainsi tout de même plus de 220 000 inscrits supplémentaires de 1997 à 2002 selon cette source officielle, soit la population d’une ville telle que Montpellier 7 !

La toute première phase du travail entrepris par le Crédoc ayant consisté, avant l’enquête de population, en une analyse de la base statistique de la DLL, on doit signaler que les premiers résultats de ce travail montrent bien que, pour les bibliothèques municipales des villes de plus de 5 000 habitants, 60 % des établissements présentent des indicateurs d’inscrits à la baisse (40 % en baisse légère et 20 % en baisse forte), mais il faut dire aussi que 40 % présentent des indicateurs à la hausse (30 % en hausse légère et 10 % en hausse forte).

La baisse n’est donc pas à proprement parler générale, comme on a pu l’entendre parfois, et l’image qui apparaît est plutôt celle d’un réseau de lecture publique à plusieurs vitesses. N’oublions pas par ailleurs que le recul des inscrits en valeur relative enregistré par la DLL est récent (il s’amorce en 1999 mais semble se renforcer en 2001), alors que les balises que constituent les deux enquêtes de population sont quant à elles assez espacées (1997 et 2005) ; nul ne peut dire ainsi quelles fluctuations ont pu avoir lieu au cours de ces huit années : très forte hausse, par exemple, suivie par un ralentissement ou une baisse…

Enfin, si l’enquête du Crédoc laisse dans l’ombre la population des moins de 15 ans, elle révèle clairement un phénomène important que les statistiques institutionnelles appréhendent bien mal jusqu’à aujourd’hui : l’augmentation des usagers non inscrits des bibliothèques municipales 8. Les données brutes parlent d’elles-mêmes sur ce point puisque l’on passe de plus de 3,5 millions d’usagers non inscrits en 1997 à plus de 7 millions en 2005 ! La « beaubourisation » des bibliothèques publiques, selon la formule de Jean-Marie Privat 9, s’est donc poursuivie à des rythmes probablement différents en fonction des établissements. Ce type d’usage des bibliothèques se répand parmi la population et accompagne la mutation vers le modèle médiathèque.

L’emprunt de documents reste bien évidemment une pratique dominante en BM mais une partie non négligeable des fréquentants prend ses distances avec ce type d’usage canonique ; déliées volontairement du prêt, les visites occasionnelles augmentent ainsi que la durée de visite. Le séjour sur place s’institutionnalise, phénomène déjà mis en évidence par plusieurs études qualitatives 10 : la bibliothèque n’est plus seulement un lieu de passage et d’approvisionnement en document ou en information, c’est de plus en plus un lieu de vie, un espace de travail, de loisirs culturels, de sortie familiale…

On voit, pour conclure, que l’image qui émerge du tableau est moins sombre qu’on ne le pensait quand on décentre le regard et quand on passe notamment d’une évaluation effectuée à partir des institutions au sens restreint à une projection réalisée à partir des populations qui sont censées les fréquenter.

Pour améliorer encore la mise au point de notre focale, il faudra bien sûr continuer à intégrer d’autres résultats d’enquête, notamment ceux de la prochaine enquête sur les Pratiques culturelles des Français qui devrait avoir lieu en 2007 11. Dans cet esprit, on ne peut que souhaiter vivement l’ouverture de nouveaux chantiers, dans les années qui viennent, sur les pratiques lectorales des moins de 15 ans.

Septembre 2006

  1.  (retour)↑  Bruno Maresca, Isabelle Van de Walle, Fréquentation, image et usages des bibliothèques municipales en 2005, Crédoc, Département Évaluation des politiques publiques. Enquête confiée à la Bibliothèque publique d’information (Bpi) par la Direction du livre et de la lecture (DLL) du ministère de la Culture et de la Communication dont le comité de pilotage, présidé par le directeur du livre et de la lecture, était composé de représentants de la DLL, de l’Inspection générale des bibliothèques, du Département Études, prospective et statistiques (DEPS), de la Bpi et de la bibliothèque municipale de Lyon.
  2.  (retour)↑  Pour le Royaume-Uni, voir les statistiques du LISU (Library and Information Statistics Unit : http://www.lboro.ac.uk/departments/dils/lisu/downloads/digest05.pdf) ; sur le site officiel du CIPFA (The Chartered Institute of Public Finance and Accountancy), on peut également trouver des données plus récentes qui montrent que le nombre de visites serait à nouveau à la hausse : http://www.cipfa.org.uk/press/press_show.cfm?news_id=26181
  3.  (retour)↑  Françoise Gaudet, Claudine Lieber, « L’Amérique à votre porte », BBF, 2002, no 6.
  4.  (retour)↑  L’activité des bibliothèques municipales n’est donc pas mesurée sur la totalité des BM au sens large, mais sur une part significative de celles-ci : en 2003, 3 892 bibliothèques étaient destinataires du questionnaire DLL, 3 490 y répondaient et 3 067 établissements composaient l’échantillon final. Parmi ces 3 067 bibliothèques, seules 2 926 indiquaient leur nombre d’inscrits actifs. Par ailleurs, les usagers inscrits dans les quelque 18 000 relais ou dépôts des 97 bibliothèques départementales de prêt n’étaient pas non plus véritablement pris en compte pour le calcul de l’indicateur. Voir l’article de François Rouyer-Gayette et Denis Cordazzo dans ce dossier.
  5.  (retour)↑  En 1997, la précédente enquête de population réalisée par la Sofres avait déjà fait apparaître le même type d’écart en matière d’inscrits en BM. Il était passé relativement inaperçu à l’époque parce que les pourcentages étaient très proches (autour de 18 %), alors qu’ils ne mesuraient déjà pas du tout la même chose…
  6.  (retour)↑  On dispose toutefois des résultats de l’enquête de population consacrée par le Département Études, prospective et statistiques aux loisirs culturels des 6-14 ans. Bien que difficilement comparables avec les données statistiques de la DLL pour les raisons que nous venons d’évoquer, on peut dire que les taux de fréquentation et d’inscription en BM de cette enquête paraissent assez élevés (voir Sylvie Octobre, Les loisirs culturels des 6-14 ans, La Documentation française, 2004).
  7.  (retour)↑  La population desservie ayant augmenté, l’indicateur DLL tend évidemment à baisser mécaniquement, c’est d’autant plus vrai qu’à partir de 2000 la DLL s’est reposée sur les données du nouveau recensement de 1999 pour produire les taux d’inscrits (ce dernier faisant apparaître une augmentation de la population de 2 millions d’habitants hors Dom-Tom de 1990 à 1999).
  8.  (retour)↑  À travers une enquête de population, la ville de Lyon a également montré que le poids de ce type d’usagers était à prendre en considération (voir : Bertrand Calenge, « Publics nomades, bibliothèque familière : enquêtes sur le public de la bibliothèque municipale de Lyon », BBF, 2003, no 6).
  9.  (retour)↑  Anne-Marie Bertrand, Martine Burgos, Claude Poissenot, Jean-Marie Privat, avec une préface de Jean-François Hersent, Les bibliothèques municipales en France : pratiques ordinaires de la culture, Éditions Bpi / Centre Pompidou, 2001.
  10.  (retour)↑  Christophe Evans, Agnès Camus, Jean-Michel Cretin, avec une préface de Christian Baudelot, Les habitués : le microcosme d’une grande bibliothèque, Éditions Bpi / Centre Pompidou, 2000 ; Les bibliothèques municipales en France : pratiques ordinaires de la culture, op. cit.
  11.  (retour)↑  On devrait pouvoir vérifier alors si l’embellie des taux concernant la lecture et les genres de livres lus se confirme ou s’il ne s’agissait que d’un épiphénomène consécutif au raz de marée du Da Vinci Code