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École en ruines

par Michel P. Schmitt

Aucun homme/femme d’État ne sera en 2007 à la hauteur de la tragédie scolaire : l’École est une idée et la pensée unique, celle du marché, a tué toutes les idées. Le capitalisme triomphant n’a plus intérêt à penser un système scolaire au-delà d’une adaptation à ses besoins immédiats, en choyant ses grandes écoles et en canalisant la violence des moins bons et des exclus aux diverses strates de l’assistanat démagogique. Il faudrait un Comité de salut public qui décréterait la Patrie de la pensée en danger, mais la patrie est morte et le salut public a été remplacé par la gestion des intérêts privés dans une crise devenue permanente. On se souvient de Brighelli : il avait cosigné à la belle époque du socialisme pour rire un lagardémichard pop, fourre-tout bariolé qui eut comme seul mérite de renouveler le stock de textes photocopiables par les professeurs. Les deux pamphlets qu’il signe aujourd’hui, dont les titres insupportables de mépris et d’autosuffisance le désignent comme un Iznogoud possible de Viala (l’homme des « nouveaux programmes » du lycée en matière littéraire), le montrent disponible pour des propositions que lui ferait une droite un peu à gauche (appels du pied à Ferry et Darcos) ou une gauche bien à droite comme on l’aime sous nos climats. Le discours s’organise autour de la rhétorique poujadiste qui a toujours consisté à ramasser dans un même sac les aigreurs, frustrations et déceptions du corps social. Tout y passe : l’abomination des IUFM et le « crétinisme » (sic) des nouveaux profs et des nouveaux élèves, la commission Viala (odieusement calomniée), la fin de l’orthographe et de l’histoire de France, Loana, la baisse du niveau et le voile des musulmanes, etc. Ce qui manque en revanche, c’est une vraie thèse (que ne saurait remplacer un catalogue de nyakas), une véritable éthique (le scrogneugneu réac et le goût pour l’invective n’y pourvoient pas), et un style qu’on cherche en vain dans l’alignement de ces phrases de blog mou. Des insatisfactions, le monde enseignant n’en manque pas. Devenu un pilier des classes moyennes, il n’a plus voulu bâtir l’utopie d’une école du peuple et s’est contenté de subir en râlant la déferlante libérale et la communication totalitaire des dernières décennies, qui toutes deux le privaient de son monopole du savoir et de la parole autorisés.

La roublardise de Brighelli est d’ériger Meirieu, Viala et quelques autres en réformistes calamiteux pour réinstaller les enseignants dans leur statut de propriétaires uniques d’un savoir immuable. Ces livres seront assurément plébiscités, mais souhaitons que les jeunes professeur(e)s enthousiastes et dignes se souviendront de ce « Vieux » qui les insulte, et qu’ils sauront quelque jour lui en faire rendre raison.

À des années-lumière des bavardages sur l’école que nous infligent les cuistres de tous bords, François Bégaudeau signe Entre les murs chez Verticales (Prix France Culture Télérama 2006). Parce qu’il est jeune et n’a pas de contentieux avec une jeunesse de carriériste gauchiste, parce qu’il ne participe pas non plus à la pleurnicherie sur le temps où la pensée n’était pas une défaite, Bégaudeau parle vrai, sans boniment réformiste ni aigreurs syndicales ou indignations de Sorbonne. Simplement parce qu’il est écrivain. Son expérience pédagogique dans un collège du XIXe arrondissement, il en fait la matière de ses « essais » à lui, et non d’un essai qui donnerait au cadavre de l’école républicaine quelques gifles supplémentaires. Bégaudeau intègre le sociolecte des banlieues dans un style qui est le sien, avec mesure et humour, sans satisfaction ni ricanement imbéciles, pour témoigner de la désespérance des collèges sans avenir. Le texte aurait pu donner une Foire aux cancres moderne, fourmillant de petits faits trafiqués, pour faire reconnaître son auteur comme injustement déclassé. Il égrène au contraire avec patience la cohorte des petits courages qu’il faut jour après jour opposer à l’ignorance et à la fierté butée des élèves, tout comme à l’affligeante médiocrité des discours d’adultes. Tout sonne juste dans ces 270 pages, son découpage séquentiel comme son parti pris d’un regard drôle et acide porté sur une réalité sociale tragique.