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Le développement des bibliothèques publiques

Les stratégies nationales en Europe

Claudine Lieber

Le thème du séminaire international 1 qui s’est tenu le 5 avril 2006 dans les locaux de l’Institut français à Londres avait de quoi séduire. Pour sa quatrième session, la rencontre avait pour objectif de comparer les diverses politiques publiques mises en place par les États de l’Union à l’égard des bibliothèques. Cette journée d’étude réunissait des participants de divers pays européens : Royaume-Uni bien sûr, mais aussi Allemagne, Espagne, Finlande, Italie, France, avec la présence d’une forte délégation 2. Les organisateurs de la journée étaient les bibliothèques des instituts culturels européens implantés à Londres et le Cilip (Chartered Institute of Library and Information Professionnals), l’association britannique des bibliothécaires et professionnels de la documentation.

Bernard Naylor, ancien directeur du Cilip et animateur de la journée, a introduit les débats. Il a souligné combien le bouleversement actuel, résultat de changements techniques, sociaux, culturels, comportementaux constitue un immense défi pour les bibliothèques – que certains disent en crise. Selon lui, la période leur donne une chance capitale et appelle obligatoirement à un investissement majeur. Il a rappelé qu’en Europe occidentale, si les organisations sont diverses, les règles qui s’appliquent sont communes. D’ailleurs, a-t-il ajouté malicieusement, « il n’y a pas de honte à saisir une bonne idée partout où vous en trouvez une ».

Une prestation aussi simple que l’eau courante

C’est ensuite Chris Batt, directeur du MLA (Museums, Library, Archives), l’agence financée par le ministère britannique de la Culture (DCMS, Department for Culture, Media and Sport) chargée des bibliothèques, qui a donné les grandes lignes de l’action gouvernementale.  Avec plus de 50 % de la population utilisant ce service, a-t-il affirmé, les bibliothèques sont considérées par le gouvernement comme partie intégrante de la politique sociale. Il a rappelé le plan d’action mis en place : lancement du programme People’s Network en 2002, pour équiper les bibliothèques en Internet haut débit (coût de 120 millions de livres provenant des fonds de la loterie, 30 000 terminaux installés, 40 000 personnels formés), et surtout publication en 2003 par le MLA de Framework for the Future  3, un plan structurel sur dix ans. Il s’agit de rien moins qu’une vision à moyen terme du développement des bibliothèques, décliné en programmes triennaux avec des objectifs spécifiques et un investissement annuel de 2 millions de livres. Le tout est assorti d’un système de normes révisées, destiné à évaluer les établissements, et d’un plan de formation des personnels.

Le directeur du MLA a insisté sur l’importance de la lecture et de l’acquisition des connaissances, qui constituent un thème majeur (« books, reading, learning ») de Framework ; il a ainsi cité l’initiative Bookstart (distribution de livres aux jeunes enfants), le programme RAW (Read and Write), une campagne à l’initiative de la BBC, destinée à faire barrage à l’illettrisme en favorisant la lecture des adultes faibles lecteurs et qui s’étendra les années suivantes aux enfants. Il a également mentionné le lancement du service britannique de questions/réponses en temps réel – en fait, un second volet de People’s Network – sur le modèle et avec la collaboration de l’Amérique du Nord. Sur le thème très anglo-saxon de la « communauté », C. Batt a assuré qu’un investissement financier permettrait la construction et la rénovation de bibliothèques. Pour lui, le parcours des bibliothèques anglaises est jalonné de succès, au plan national avec, par exemple, l’augmentation de plus de 150 % des heures d’ouverture, au plan local avec des réussites comme les Idea Stores, ou l’audacieux bâtiment de la Peckham Library 4.

Au fond, la bibliothèque devrait être une prestation aussi simple que l’eau courante, a-t-il ajouté. L’accessibilité, l’offre de services personnalisés adaptée à chaque individu doivent être au cœur de sa nouvelle stratégie. Car la bibliothèque est, de concert avec d’autres institutions, un réservoir de ressources, essentiel pour l’acquisition des savoirs et l’apprentissage individuel. Il a enfin beaucoup insisté sur la nécessaire cohérence entre le niveau local – où il souhaite une amélioration du management et une direction ferme des autorités de tutelle – et le niveau national, grâce à l’application de nouvelles normes pertinentes, plus contraignantes puisque intégrées maintenant dans l’évaluation globale des communes.

Christ Batt a le sens de la formule qui fait mouche : « Nous possédons presque tous maintenant, a-il dit, une petite carte qui nous permet de nous procurer de l’argent facilement partout. Pourquoi ne pas faire de même pour les bibliothèques ? » Et de vanter la future Librazon, une carte unique, grâce à laquelle le citoyen pourrait consulter, emprunter, s’informer dans n’importe quelle bibliothèque du territoire. Il n’a pas suggéré qu’elle devienne internationale…

Michael Clarke, directeur de la LLDA (London Libraries Development Agency), a décrit l’importance de l’énorme réseau londonien, qui dessert 7,1 millions d’habitants : plus de 350 bibliothèques publiques, 90 bibliothèques d’enseignement supérieur, des bibliothèques de santé, d’institutions publiques ou gouvernementales et privées, et bien sûr la British Library. Il n’a pas caché les difficultés à travailler avec 33 autorités différentes, possédant chacune sa propre structure administrative. Ce qui n’empêche pas de mener des réalisations communes, comme le site général des bibliothèques londoniennes, qui donne accès aux catalogues des différents réseaux londoniens, bibliothèques publiques, académiques, spécialisées. D’autres projets sont à venir : extension au catalogue des bibliothèques scolaires, partenariat avec les bibliothèques médicales, mise en place d’un prêt en réseau sur le modèle coopératif de la baie de San Francisco 5, carte unique. Cette dernière initiative sert vraisemblablement de banc d’essai au MLA, avec qui l’agence londonienne travaille en étroite coopération. Mais la voie reste étroite, certains percevant la centralisation comme une menace à leur liberté et à leur caractère spécifique.

Le procès d’une décentralisation poussée à l’extrême

La situation de la Finlande a été exposée par Barbro Wigell-Ryynänen, conseillère pour les bibliothèques au ministère de l’Éducation et de la Culture. Ce pays aligne des chiffres à faire pâlir d’envie : 80 % de visiteurs réguliers, 44 % d’emprunteurs, une moyenne de 13 visites et de 21 prêts par an et par habitant, 47 millions de visiteurs virtuels annuels. Autres atouts : une organisation efficace avec un portail d’accès unique disponible en finnois, suédois, anglais, 90 % des bibliothèques intégrées dans un réseau régional et offrant une carte unique à l’utilisateur. Il faut bien sûr voir là l’effet d’une politique nationale forte. Outre le bénéfice d’une loi sur les bibliothèques (1928, dernière révision en 1999), le gouvernement finlandais s’est doté en 2003, comme en Angleterre, d’un plan structurel Library Strategy 2010, qui insiste sur le rôle des bibliothèques dans l’égalité de l’accès au savoir et à l’information. Si les collectivités locales ont la charge de leurs bibliothèques publiques, l’État leur alloue des subventions d’environ 40 % de leurs dépenses, sur la base des coûts réels, suivant des normes qui stimulent l’augmentation des budgets municipaux.

C’est le portrait – pour ne pas dire le procès – d’une décentralisation poussée à l’extrême qu’a ensuite dressé Christophe Eichert, de la fondation Bertelsmann, très active dans le soutien au développement des bibliothèques. Les autorités en charge des bibliothèques sont très nombreuses en Allemagne, d’autant qu’il existe une bonne proportion d’établissements (environ 5 000 sur un total de 11 000, avec du personnel bénévole) qui dépendent des églises. Chacun des 16 Länder poursuit souverainement sa propre politique culturelle, partie intégrante du champ de ses compétences. Les situations sont donc très contrastées, le paysage est fait d’ombre et de lumière, comme a ajouté Christophe Eichert pour nuancer son propos. Certaines villes, comme Würzburg possèdent d’excellentes bibliothèques. Mais d’autres n’allouent pas de budget : les fermetures de bibliothèques sont monnaie courante. Seule la Bibliothèque nationale (Deutsche Nationalbibliothek) et les bibliothèques centrales des Länder effectuent des tâches de type centralisé. Mais Christophe Eichert a stigmatisé l’absence de toute stratégie nationale ou fédérale et de normes qualitatives, le manque de définition des missions des bibliothèques, la baisse du personnel professionnel, la faiblesse des budgets par rapport aux autres pays européens, l’absence de coopération entre les réseaux publics et universitaires. Sans loi sur les bibliothèques, sans la présence d’une institution chargée de la coordination nationale, les remèdes sont difficiles à trouver. Cependant les bibliothécaires se mobilisent à travers leurs associations avec l’aide de la fondation Bertelsmann et les initiatives se multiplient. Une affaire à suivre…

L’Europe des bibliothèques en point de mire

L’Espagne, elle, oscille entre centralisation et autonomie, dans un paysage presque trop riche, en tout cas encombré. Comme l’a expliqué Maria Antonia Carrato, du ministère de la Culture (sous-direction générale des bibliothèques), elle abrite 17 communautés et 2 villes autonomes qui possèdent chacune des compétences exclusives sur les bibliothèques et ont pour la plupart promulgué une loi en la matière. L’État a également établi une législation, dont une loi de base (1985) qui oblige les communes de plus de 5 000 habitants à créer une bibliothèque, une loi sur le patrimoine (1985) et un règlement des bibliothèques publiques de l’État en 1989. Il est propriétaire d’un réseau de 52 bibliothèques publiques d’État implantées dans les capitales régionales, et gérées par les communautés autonomes. Ces BPE exercent généralement des fonctions régionales dans les provinces. Elles sont aussi le moyen pour le ministère de la Culture de mettre en place des actions ou des services coordonnés sur un plan national, par exemple, le service coopératif de questions/réponses, qui fonctionne depuis les années 2000.

La gestion des bibliothèques publiques est, elle, locale et municipale, avec un soutien des communautés autonomes, sur la base de leur législation particulière. Il en découle un développement qui varie suivant les provinces. De manière générale, les bibliothèques espagnoles accusent du retard. Il faut savoir que la population est très dispersée, et que 87 % des communes ont moins de 5 000 habitants. À noter aussi que le réseau des bibliothèques universitaires est parfaitement indépendant et sans lien avec celui des bibliothèques publiques.

La sous-direction des bibliothèques a de nombreuses réalisations en cours : le portail des bibliothèques publiques (Travesía), un catalogue général des fonds patrimoniaux, une bibliothèque virtuelle par numérisation de la presse, Rebeca, une base bibliographique pour le catalogage partagé… Une nouvelle loi sur les bibliothèques se prépare, avec pour objectif de résoudre la quadrature du cercle : l’équilibre entre une autonomie régionale source de diversité et une centralisation souple, simple mais incitative, qui permette de mener à bien des projets au bénéfice de toutes les bibliothèques.

Enfin Jérémie Desjardins, chargé des relations internationales à la Direction du livre et de la lecture, a fait valoir le dispositif français, qui tente de concilier politique nationale incitative et respect du principe de libre administration des collectivités territoriales. Certes, la France n’a jamais mis en place de loi sur les bibliothèques, un projet qui n’est plus à l’ordre du jour. Mais le ministère de la Culture mène une politique de soutien aux bibliothèques municipales et départementales, de diverses manières. Outre le rôle joué par la BnF, la BPI et la médiathèque de la Villette dans la coopération, ont été détaillés le programme des BMVR (bibliothèques municipales à vocation régionale), celui des Ruches, et, pour le patrimoine écrit, le programme Pape (Plan d’action pour le patrimoine écrit). Les dispositions sont nombreuses : publication de recommandations, aides à la numérisation, à l’acquisition ou à la conservation de documents patrimoniaux, organisation de manifestations nationales. L’appui financier du ministère de la Culture passe aussi par ses directions régionales déconcentrées (Drac), via le mécanisme de la DGD (Dotation générale de décentralisation) pour l’octroi de subventions à l’investissement et au fonctionnement, destinées à soutenir les autorités locales. Ces mêmes Drac fournissent des aides à la vie littéraire. Les bibliothèques ont également accès aux subventions du CNL pour leurs acquisitions. Toutes ces aides, assorties de critères, contribuent à faire monter le niveau d’équipement et de fonctionnement des bibliothèques françaises. En matière d’évaluation, outre les statistiques annuelles des bibliothèques tenues par la Direction du livre, le ministère de la Culture possède un outil de contrôle technique avec l’Inspection générale des bibliothèques, qui ne semble pas avoir d’équivalent dans les pays représentés au séminaire. J. Desjardins a enfin rappelé le rôle moteur que la DLL entend faire jouer au programme Livres 2010, qui prend en compte toute la chaîne du livre.

Le séminaire a confirmé ce qu’on savait déjà : l’Europe des bibliothèques n’est pas encore à notre portée. Les stratégies nationales sont hésitantes, avec un avantage certain aux pays de l’Europe du Nord de type anglo-saxon – Grande Bretagne et surtout Finlande. Sans surprise, l’existence de textes structurants – lois, plans d’action, normes – est un atout. Tout aussi clairement, l’absence d’une politique nationale forte pénalise les bibliothèques, qui demeurent malgré tout un secteur fragile de la culture, toujours en déficit d’image, et qui peine à valoriser son action. S’il faut chercher une cohérence qui transcende les différences nationales, on la trouve sans peine dans la similitude des objectifs poursuivis : doper le rôle des bibliothèques comme centres de ressources, faciliter de toutes les manières l’accès à leurs richesses, proposer des services personnalisés pour répondre aux besoins d’apprentissage individuel. Enfin cette journée d’étude a donné lieu à des échanges d’idées nourris, en séance ou en discussions particulières.

  1.  (retour)↑  Les communications de la journée sont sur le site du Goethe-Institut de Londres : http://www.goethe.de/ins/gb/lon/wis/sbi/en1435033.htm (Ndlr).
  2.  (retour)↑  Étaient représentés la Direction du livre, l’Association des bibliothécaires français (ABF), la Bibliothèque nationale de France (BnF), la Bibliothèque publique d’information (BPI), le Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), le Centre national du livre (CNL), l’Inspection générale des bibliothèques (IGB), Médiat, la Cité des sciences de La Villette et Livres Hebdo.
  3.  (retour)↑  http://www.culture.gov.uk/global/publications/archive_2003/framework_future.htm (Ndlr).
  4.  (retour)↑  Construite en 1999 par l’architecte britannique Will Alsop, la Peckam Library a été distinguée par le Stirling prize, qui récompense le meilleur bâtiment de l’année.
  5.  (retour)↑  Plusieurs réseaux coopératifs se sont constitués dans la baie de San Francisco (Bay Area). Ils permettent aux usagers de localiser les documents du réseau (souvent avec une interrogation unique) et d’en disposer dans leur propre bibliothèque.