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Liber à Utrecht

Frédéric Saby

Le groupe architecture de Liber (Ligue des bibliothèques européennes de recherche) a tenu son treizième séminaire, du 22 au 24 mars 2006, à l’université d’Utrecht aux Pays-Bas. Le thème général choisi par les organisateurs portait sur les changements des bibliothèques face aux besoins et la manière dont on peut traduire, dans un bâtiment de bibliothèque, l’expression de besoins nouveaux, suscités par les professionnels ou demandés par les lecteurs.

Faut-il encore construire des bibliothèques ?

Finalement, la grande question posée par ce séminaire, qui a sous-tendu la plupart des séances et a guidé comme un fil rouge, soit clairement énoncée soit plus discrètement suggérée, est de savoir s’il vaut encore la peine de construire des bibliothèques, à une époque où les formes de la documentation ont considérablement évolué, au point de rompre le lien jusque-là évident qui existait entre la bibliothèque et sa fonction première de constitution des collections. Les études conduites au Royaume-Uni laissent penser qu’aux alentours des années 2015-2020, la moitié des monographies de recherche ne seront plus disponibles que sous forme électronique (Alison Wilson, université de Cambridge).

Dans l’introduction générale du séminaire, Graham Bulpitt, directeur des services de documentation de l’université de Kingston, a d’abord mis en relief les défis majeurs auxquels les universités sont aujourd’hui confrontées : plus d’étudiants (et plus de diversité chez ces étudiants), compétition internationale en matière d’enseignement supérieur, pression budgétaire, etc. Les directeurs de bibliothèques doivent eux-mêmes faire face à la montée en puissance des ressources électroniques, à la pression exercée sur les dépenses (notamment de documentation), et à la manière de configurer un espace de bibliothèque dans cet environnement mouvant.

Comme l’a montré Marco de Michelis (université de Venise), la difficulté à résoudre tient aussi au fait que, dès lors que la bibliothèque est entrée dans le temps et l’espace de la cité moderne – la Renaissance italienne est un bon point de repère chronologique dans cette approche, avec par exemple la construction de la Marciana à Venise, lorsque le cardinal Bessarion a confié à Sansovino le soin d’édifier un bâtiment pour abriter sa collection – les modèles architecturaux de bibliothèques qui ont dominé jusqu’au XXe siècle sont la basilique et la rotonde.

La forme d’une bibliothèque

Peut-on parler de « forme d’une bibliothèque », un peu à la manière dont Julien Gracq parlait de la « forme d’une ville » ? C’est un pari à faire, en tout cas une réflexion à conduire, dans la mesure où la révolution numérique est en train de bouleverser l’apparence des bibliothèques d’aujourd’hui. Beaucoup d’intervenants se sont retrouvés autour de l’idée que les tendances actuelles en matière de construction de bibliothèques permettaient de dégager quelques lignes de force, communes à la plupart des bâtiments qui ont marqué les dernières années, en Europe ou en Amérique du Nord : accès à l’information, développement des compétences en recherche d’information (et actions de formation destinées à développer ces compétences chez les lecteurs), possibilités de communication, atmosphère propice au travail 1.

Un bel exemple de cette réflexion a été donné par l’équipe de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, emmenée par David Aymonin, et à laquelle s’était agrégée pour l’occasion Marie-Françoise Bisbrouck (université Paris-Sorbonne). La construction du futur Learning Center de l’EPFL cherche à résoudre ce problème en dépassant la notion « cloisonnée » de bibliothèque destinée à recevoir des magasins à collections et du public aligné dans les salles de lecture. Le projet met en relief les notions de flexibilité de l’espace, de modularité, au point de bouleverser la rigidité habituellement dévolue au fonctionnement des bibliothèques (par exemple, permettre aux lecteurs, ou aux utilisateurs, de trouver, dans ce nouvel espace, la réponse à des besoins aussi contradictoires que l’étude silencieuse ou le travail bruyant en groupe). Le défi est bien là : comment permettre à un bâtiment, par définition, « rigide », de s’adapter à une souplesse qu’on exige désormais de lui ? Nous irons visiter le Learning Center de Lausanne dès qu’il sera construit.

La place du bibliothécaire

Mais on peut aller plus loin. Finalement, faut-il encore construire des bibliothèques ? La réponse du congrès est rassurante pour nous tous : oui, il faut encore construire des bibliothèques, à condition de résoudre la question de l’utilisation de l’espace 2 ; à condition aussi pour les bibliothécaires de réoccuper le devant de la scène à partir des deux éléments fondamentaux que sont le renseignement bibliographique et la formation des lecteurs à la recherche documentaire. La question qui reste néanmoins, au terme de ces modifications dans la forme, dans la structure « classique » qu’on attend d’une bibliothèque, est de savoir ce qui permet encore de dire : c’est bien d’une bibliothèque qu’il s’agit.

La réponse figure sans doute dans les orientations définies plus haut. La bibliothèque reste un bâtiment, au sein duquel se déroulent certains types d’activités, qui viennent compléter d’autres formes d’accès à l’information et à la documentation. Autrement dit, la définition à trouver est celle de la place de la bibliothèque – notamment en tant que bâtiment – dans un système d’information.

La bibliothèque de l’université d’Utrecht, dans laquelle nous étions reçus, est une illustration intéressante de ce que le congrès a débattu. Le bâtiment est tout récent (ouverture au public en septembre 2004, à l’issue d’un chantier commencé en juillet 2001). Il propose 3 25 000 m2 dans une ambiance où dominent le rouge et le noir (blanc pour les sols). Une froide élégance pour certains, un côté presque oppressant pour d’autres. En tout cas, une réelle ambiance propice au travail, perceptible dans les salles de lecture 4. Et une bien belle réalisation, qui venait utilement compléter ce que les participants au séminaire de pré-congrès avaient pu voir, notamment à Maastricht.

  1.  (retour)↑  Plusieurs intervenants sont revenus sur cette notion, peu commode à traduire en français : il s’agit de procurer une « inspiring atmosphere ». On renverra notamment à l’intervention de Tina Hohnmann.
  2.  (retour)↑  Y compris, comme l’a montré Catherine Tresson en présentant le projet de Paris VII aux Grands Moulins, lorsque les contraintes de l’espace sont très fortes.
  3.  (retour)↑  L’université d’Utrecht compte 26 000 étudiants. Mais la bibliothèque centrale, qui recevait le congrès, n’est pas la seule bibliothèque du campus ; on n’y trouve donc que certaines disciplines (philosophie, théologie, sciences de la terre, sciences sociales, biologie, pharmacie, chimie). Difficile du coup de mesurer un ratio de mètres carrés ramenés aux lecteurs.
  4.  (retour)↑  Voir le site web de la bibliothèque de l’université d’Utrecht : http://www.library.uu.nl/